Le Vent d'est est un film politique expérimental franco-italo-ouest-allemand sorti en 1970 et réalisé par le groupe Dziga Vertov composé de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin et Gérard Martin. L'étudiant anarchiste Daniel Cohn-Bendit et les cinéastes Marco Ferreri et Glauber Rocha sont également impliqués dans le film tourné dans la banlieue de Rome et mettant en vedette Gian Maria Volonté ainsi qu'Anne Wiazemsky.
Il est décrit comme un « film-essai qui s'interroge sur l'urgence et la nécessité d'un nouveau cinéma révolutionnaire » à l'écart de l'« impérialisme » hollywoodien de « Nixon-Paramount » et du « révisionnisme » soviétique de « Brejnev-Mosfilm ».. Il y est fait de multiples références au cinéma soviétique d'avant-garde à travers les figures de Dziga Vertov et Sergueï Eisenstein. Le montage final du film tel que retravaillé par Gorin et Godard est structuré autour de trois ouvrages : Idéologie et Appareils idéologiques d'État de Louis Althusser, Me-Ti ou le Livre des retournements de Bertolt Brecht et L’Autonomie du processus esthétique d'Alain Badiou.
Synopsis Une équipe de cinéma tourne une sorte de western où un officier nordiste conduit un prisonnier peau-rouge à travers la nature, accompagné d'un petit groupe d'hommes et de femmes en costumes d'époque, parmi lesquels un journaliste sert d'intermédiaire entre le captif et l'officier. On voit parfois l'équipe de tournage qui les filme. Les personnages du film tiennent aussi des discours sur le marxisme.
Dans la bande-son, tantôt sans lien direct avec les images et tantôt au contraire en commentant directement celles-ci, des personnages parlent, en faisant référence notamment à Lénine et à la Chine maoïste, de plusieurs sujets consécutifs : la grève, le délégué syndical, les minorités agissantes, l'assemblée générale, la grève active, l'état policier, puis des moyens de lutte contre le capitalisme. Ils s'interrogent sur la manière de faire du cinéma militant et évoquent Dziga Vertov ; on entend ainsi des débats de l'équipe de tournage réunie sous forme d'assemblée générale. Le discours s'oppose aux capitalistes mais aussi aux « révisionnistes », auxquels sont assimilés les délégués syndicaux qui « mentent » et servent en fait les intérêts capitalistes.
À la fin des captifs prennent le contrôle du groupe et miment avec des fusils l'exécution du soldat et de l'intermédiaire. Des indications sont également données sur l'emploi de la violence.
Fiche technique Titre original français : Le Vent d'est Titre italien : Titre allemand : Réalisation et montage : groupe Dziga Vertov (Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin et Gérard Martin.) Scénario : Jean-Luc Godard, Daniel Cohn-Bendit et Sergio Bazzini Prises de vue : Mario Vulpiani Costumes : Lina Nerli Taviani Coproduction : Polifilms (Rome), Anouchka (Paris), CCC-Filmkunst (Berlin) Tournage : en Italie Pays de production : | | Format : Couleur - 35mm - 1,37:1 Genre : film politique expérimental Durée : 95 minutes Dates de sortie : France : (Festival de Cannes 1970) ; (Paris) Allemagne de l'Ouest : Italie : (Rome)
Distribution Gian Maria Volonté : l'officier nordiste Anne Wiazemsky : la prostituée Allan Midgette : le prisonnier peau-rouge Christiana Tullio Altan : la jeune bourgeoise José Varela : le guide Paolo Pozzesi : le journaliste Götz George : un soldat Glauber Rocha Deanna Milvia Frosini
Production En 1969, Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger et Anne Wiazemsky partent avec l'étudiant Daniel Cohn-Bendit pour Rome, où ils ont l'intention de travailler sur un « western politique », ou plutôt un « western spaghetti gauchiste », avec Gian Maria Volonté comme acteur principal. Le réalisateur Marco Ferreri, un militant de Lotta continua, est également impliqué dans le projet Le Vent d'est. Le financement est important, , le plus gros budget que Godard ait eu jusqu'alors. Jean-Pierre Gorin ne peut pas participer, il est hospitalisé à Paris à la suite d'un accident de moto, mais il retrouvera Godard pour le montage final du film.
La préparation puis le tournage se déroule de fin avril à mi-juillet 1969. Marc'O, présent sur place, témoigne que l'équipe se divisait en trois groupes : « Cohn-Bendit et ses anarchistes, Godard et sa bande, et les Italiens » dont Marco Ferreri et Gian Maria Volonté, proche du Parti communiste italien. Dès le départ, Godard et Cohn-Bendit se sont mis d'accord pour que tout le monde reçoive rigoureusement le même salaire, payé en espèces chaque début de semaine. L'équipe logeait près du Campo de' Fiori et tournait le film en banlieue de Rome. Jean-Claude Biette, présent alors à Rome pour un tournage avec Pasolini, témoigne : « Il y avait là Ferreri, Marc'O et ses comédiens des Idoles, Cohn-Bendit et quelques anarchistes du 22 mars, Gian Maria Volonté et les gens du PCI. Je me souviens qu'on voyait tous ces gens dans Rome, par groupes séparés, craignant presque de se rencontrer. L'atmosphère était orageuse ». Chaque matin, l'équipe se rencontre dans une assemblée générale, pour élaborer le scénario du film qui sera tourné dans l'après-midi, et les dvergences de point de vue sont nombreuses. Marco Ferreri déclare à ce sujet : « Godard appelle ça révolutionnaire de faire des assemblées générales, mais faire une assemblée de tous ces petits chevaliers teutoniques et de tant de petits aspirants bourgeois, c'est impossible. D'accord pour les assemblées, mais pas avec Cohn-Bendit et ses dix amis qui n'ont qu'une envie, c'est de se mettre à faire des films révolutionnaires pour leur propre compte »Marco Ferreri nous parle…, Centre des cultures méditerranéennes/Festival du film de Belfort, 1991, p. 28..
Estimant que son mari passe trop de temps à disserter avec des « maoïstes imbéciles », Anne Wiazemsky part le tromper avec Bernard Carasso, un proche de Cohn-Bendit, et Godard revient à Paris en , en proie à la dépression ; après une tentative de suicide maladroite aux barbituriques, il tente même de se jeter par la fenêtre, bloqué au dernier moment par un ami, Gérard Fromanger, passant par hasard lui rendre visite. Godard sera un temps interné en hôpital psychiatrique. Fromanger parle de lui en ces termes : « Il se prenait pour Antonin Artaud, qu'il avait vu au Vieux-Colombier vingt ans plus tôt, artiste dément, visionnaire, suicidaire »Entretien d'Antoine de Baecque avec Gérard Fromanger, Paris, 12 décembre 2008..
Jean-Pierre Gorin rejoint ensuite Godard et ils montent le film à deux durant quatre mois. Anne Wiazemsky parlera du « putsch » de Gorin sur un film initialement collectif et les amis de Cohn-Bendit laisseront faire après avoir vainement tenté de subtiliser les rushes et avoir traité Gorin et Godard de « staliniens ». Le film est alors restructuré en quatre grandes sections inspirées par trois textes de référence : Idéologie et Appareils idéologiques d'État de Louis AlthusserLouis Althusser, « Idéologie et Appareils idéologiques d’État », La Pensée, juin 1970., Me-Ti ou le Livre des retournements de Bertolt BrechtBertolt Brecht, Me-Ti ou le Livre des retournements, L’Arche, 1968. et L’Autonomie du processus esthétique d'Alain BadiouAlain Badiou, « L’Autonomie du processus esthétique », Cahiers marxistes-léninistes, juillet-octobre 1966..
Exploitation En avril 1970, Godard et Gorin présentent le film aux coproducteurs italiens à Rome. Le directeur de production Gianni Barcelloni et son avocat sont particulièremnt inquiets que la Cineriz n'exige au visionnage du film le remboursement des préalablement investis. Après une demi-heure de projection, l'avocat déclare « Je suis d'accord avec les paroles de Godard, mais ceci n'est pas un film. La Cineriz va faire un procès ». Glauber Rocha lui répond alors : « Écoutez maître, un film se définit, techniquement parlant, par un certain métrage de pellicule impressionnée et avec du son. Scientifiquement et juridiquement donc, le film existe ». Il ajoute ensuite « S'il y a procès et que le juge hausse le ton, invoquez Moravia, Lévi-Strauss, Marcuse, Sartre. Un film de Godard, ça tient le coup. La Cineriz n'ira pas au tribunal. Elle préfère perdre plutôt que d'être ridiculisée ». La Cineriz ne fait pas de procès, mais ne distribue pas le film non plus, le qualifiant d'« indéchiffrable ».
Le mercredi a lieu la première projection cannoise du film, à la Quinzaine des réalisateurs. Près de 700 personnes tentent d'entrer dans la salle de cinéma qui ne peut en contenir que la moitié. Durant la projection, le public se révèle à l'inverse assez silencieux. L'Espoir du titre « Le non-film de Jean-Luc Godard, évènement majeur du festival parallèle ». Alberto Moravia, présent à la séance pour l'hebdomadaire L'Espresso, se dit dérouté par le film : « cette interminable oraison marxisto-baroque se trouve enfermée entre les guillemets d'un didactisme enragé », tout en ajoutant qu'il trouve du courage au réalisateur : « Jamais Godard n'est allé aussi loin dans son expression radicale de cinéaste ».
Accueil critique Pour le ciné-club de Caen, Le Vent d'est est le film manifeste du groupe Dziga Vertov,
Pour Nicolas Debarle dans Il était une fois le cinéma, le film « s’attaque à un mythe du cinéma, le genre du western. [...] le film s’amuse à détourner les clichés du genre et à les réinscrire dans un contexte idéologique équivalent à celui de Mai 68. [...] La critique de la représentation bourgeoise passe par celle de l’institution hollywoodienne. Il s’agit de rompre avec toutes les catégories filmiques reconnues et admises, de « rompre jusqu’au concept même de rupture » (dixit Gorin). Les acteurs parlent directement aux spectateurs dans la salle, et les invitent à les rejoindre. D’autres font leur autocritique à l’adresse des cinéastes. L’équipe technique entreprend une assemblée générale, afin de débattre du sens de leur production, et laisse la caméra à la disposition de tous. Le « récit » finit par déborder de son cadre et évoque les situations socio-politiques de France et d’Italie… »..
À l'inverse, certains critiques rejettent complètement le film et son message politique. Le critique américain John Simon écrit par exemple que le film est « un morceau de propagande maoïste puérile, tellement ennuyeux, anti-cinématographique, bâclé et, oui, complètement fou, que je ne vois pas l'intérêt d'en faire une description détaillée » John Simon (1983). Something to Declare Twelve Years Of Films From Abroad. Clarkson N. Potter Inc. ..
Pour Massimiliano Schiavoni dans Quinlan, même si le film se veut optimiste, on y perçoit des présages sinistres :
Postérité