La révolution cubaine est l'ensemble des événements commençant en 1953Eckhardt, William, in Sivard, Ruth Leger (1987). World Military and Social Expenditures, 1987-88 (12th edition) ayant conduit en au renversement du régime de Fulgencio Batista, soutenu par les États-Unis, et aboutissant à l’actuelle république de Cuba. La révolution est menée par le mouvement du 26 juillet dirigé par Fidel Castro et notamment Che Guevara. La révolution commence en , avec l'attaque de la caserne de Moncada, et continue sporadiquement jusqu'à l'implantation en décembre 1956 d'une guérilla dans la Sierra Maestra. Les rebelles chassent Batista du pouvoir le . Par la suite, le mouvement met en place des réformes socialistes pour ensuite devenir le Parti communiste cubain en ..
Contextes
Durant les années 50, la situation économique et sociale de Cuba présente d’importants contrastes. De nombreux indicateurs macroéconomiques situent le pays parmi les plus avancés d’Amérique latine, notamment en matière d’espérance de vie, de produit intérieur brut par habitant et de taux d’équipement en appareils électroménagers ; mais ces moyennes nationales recouvrent de fortes disparités sociales et territoriales.
Cette décennie est marquée par cinq problèmes socioéconomiques majeurs : un faible taux de croissance économique ; une dépendance excessive à la culture et à l’exportation du sucre ; une dépendance des investissements et du commerce à l’égard des États-Unis ; un taux élevé de chômage et de sous-emploi et de fortes inégalités de niveau de vie entre ville et campagne..
Économie d’export, sucre et investissement Dans les années 1950, l’économie cubaine repose largement sur la culture du sucre et son exportation. Elle est particulièrement dépendante des variations des prix sur le marché international et des quotas fixés par les États-Unis. Ce secteur, longtemps moteur de croissance, ne suffit plus à soutenir le développement économique. En raison de son caractère saisonnier, l’économie sucrière influence aussi d’autres pans de l’économie tels que les secteurs du commerce et du transport.
Freinée par la concurrence étrangère, notamment américaine, et par le soutien limité aux entreprises locales, l’industrialisation du pays, contrairement à d’autres pays d’Amérique latine, progresse peu. Une part importante des capitaux cubains se tourne vers l’étranger, notamment vers l’immobilier et les placements financiers aux États-Unis, plutôt que vers l’investissement industriel national. La création d’emplois et de richesses sur l’île se voit ainsi limitée.
La forte dépendance commerciale vis-à-vis des États-Unis s’accompagne de déficits extérieurs et d’un recul des réserves monétaires. À la fin de la décennie, ces fragilités économiques entretiennent un climat d’incertitude au sein de toutes les classes de la société cubaine
La classe moyenne Cuba affiche à cette époque, selon plusieurs indicateurs, l’un des niveaux de vie les plus élevés d’Amérique latine, mais cette image masque des difficultés croissantes pour la classe moyenne. L’instabilité politique et économique alimente un sentiment d’incertitude, et les espoirs placés dans le retour de Batista en 1952 s’estompent rapidement
Bien que le revenu moyen par habitant soit élevé, les Cubains évoluent dans un environnement où les prix et les modes de consommation sont alignés sur ceux des États-Unis. Le coût de la vie est donc élevé, en particulier à La Havane, qui compte parmi les villes les plus chères du monde à l’époque ; en 1954, La Havane est la ville qui a le plus grand nombre de Cadillacs par habitant au monde. La consommation de produits importés nord-américains augmente fortement, tandis que le pouvoir d’achat subit la hausse des prix, notamment pour les denrées alimentaires et l’immobilier.
Intégrés au système économique nord-américain mais sans bénéficier de ses programmes sociaux et avec des salaires inférieurs, de nombreux Cubains ressentent un décalage grandissant. Au fil de la décennie, la stagnation du revenu par habitant et les reculs liés aux crises sucrières donnent à une partie de la classe moyenne l’impression de perdre du terrain, ce qui nourrit frustration et mécontentement.
Campagnes, villes et La Havane Les conditions de vie à Cuba diffèrent drastiquement entre les villes, les campagnes et la Havane. La paysannerie connaît des conditions précaires, avec un accès limité à l’éducation, aux soins et à des logements salubres. Les travailleurs des zones rurales ont de faibles salaires et subissent le chômage saisonnier.
Les écarts d’équipement et de services sont très marqués : l’électricité, l’eau courante, les installations sanitaires, les écoles et les services de santé se concentrent surtout en milieu urbain. Seulement 15 % de la population rurale a accès à l’eau courante. Le nombre de médecins est seulement de 1 pour 2 423 en Oriente contre 1 pour 227 à La Havane. L’analphabétisme rural est nettement plus élevé que dans les villes. Les indicateurs de santé révèlent aussi des carences importantes dans les campagnes, où la malnutrition et les maladies parasitaires sont répandues et où l’accès aux soins est limité.
La Havane occupe une place à part. La capitale regroupe une forte part des industries, des emplois stables, des infrastructures et du personnel médical. Elle concentre également une part disproportionnée des salaires, de la consommation d’électricité, des téléphones et des automobiles du pays ; 70 % de la consommation d’électricité et 80 % des infrastructures se concentrent sur 0,5 % du territoire, soit 20 % de la population. Le chômage et l’analphabétisme y sont plus faibles que dans le reste de l’île.
Cependant, la majorité des Cubains ne vivent pas à La Havane, et pour beaucoup, surtout dans les zones rurales, les progrès sociaux et économiques demeurent très inégaux.
Chômage Durant cette décennie, le chômage et le sous-emploi constituent un problème central de l’économie cubaine. Près d’un tiers de la population active ne dispose pas d’un emploi à plein temps, et pendant la saison morte sucrière, le chômage atteint 20 %. Environ 475 000 travailleurs du sucre, soit près du quart de la main-d’œuvre, ne travaillent en moyenne qu’une centaine de jours par an. L’économie reste fortement dépendante de l’agriculture, qui emploie environ 40 % des actifs
La croissance démographique accentue la pression sur le marché du travail : environ 50 000 jeunes arrivent en âge de travailler chaque année, alors que l’économie crée peu de nouveaux emplois. Entre 1955 et 1958, l’industrie ne génère que 8 000 postes pour une population de nouveaux actifs masculins estimée à 150 000.
Cette instabilité de l’emploi a des effets sur l’ensemble de l’économie. La crainte de perdre des postes alimente l’opposition ouvrière à la mécanisation dans les sucreries, les manufactures de cigares ou les ports, ce qui limite les gains de productivité et ainsi la compétitivité des exportations.
Corruption et mafia vignette|Fulgencio Batista en mars 1957. Le régime de Fulgencio Batista entretient des liens étroits avec le milieu du jeu et du crime organisé, en particulier avec des figures de la mafia américaine comme Meyer Lansky.
À son retour au pouvoir, Batista conclut des accords visant à développer à La Havane un réseau de casinos, d’hôtels et de boîtes de nuit destinés au tourisme et aux jeux d’argent. Il fait appel à Lansky comme conseiller pour réorganiser et étendre le secteur des jeux, et facilite l’installation d’opérateurs étrangers. Des mesures légales, comme la loi hôtelière de 1955, offrent des incitations financières publiques pour la construction d’établissements de luxe associés aux casinos. Certains projets sont financés en partie par des fonds publics ou parapublics, ce qui alimente des accusations de corruption. Plusieurs lieux emblématiques de la vie nocturne havanaise sont ainsi liés à des intérêts mafieux ou à des responsables des forces de sécurité.
Influence des États-Unis Après la guerre d'indépendance cubaine les États-Unis exercent une influence considérable sur l'ile. L'amendement Platt, imposé par le Congrès des États-Unis à la Constitution cubaine, octroie deux bases militaires à l'armée américaine, donne à celle-ci le droit d'intervenir partout dans l'ile, et interdit au gouvernement cubain de signer tout traité qui « affecterait son indépendance » ou de contracter des dettes publiques. Aux termes de ce texte, le gouvernement américain se réserve le droit d'« intervenir pour la préservation de l'indépendance cubaine et le maintien d'un gouvernement qui assure la protection de la vie, de la propriété et des libertés individuelles ». Les capitaux américains deviennent propriétaires d'une grande partie de l'économie cubaine : plantations de cannes à sucre et de tabac, mines et chemins de fer, électricité, eau et téléphone.
En 1912, plusieurs milliers de rebelles noirs emmenés par Evaristo Estenoz, un ancien combattant de la guerre d'indépendance, sont massacrés par les troupes du gouvernement cubain et leurs renforts américains.
Chronologie thumb|right|500px|Carte de Cuba Avant décembre 1956 Le est généralement considéré comme le point de départ de la révolution cubaine. Ce jour-là, une centaine de guérilleros, mal préparés et peu armés, se lancent à l'attaque de la caserne de Moncada à Santiago de Cuba. Bon nombre d'entre eux sont tués, tandis que d'autres, notamment Fidel Castro et son frère Raúl, sont arrêtés peu après. Fidel Castro fait de son procès une tribune politique et parle pendant près de quatre heures pour assurer sa défense. Il finit par ces mots : « Peu importe que je sois condamné, l'Histoire m'acquittera »Fidel Castro, L'Histoire m'acquittera (traduction et appareil critique de Jacques-François Bonaldi), Le Temps des Cerises éditeurs, Paris, 2013, 348 p. . Il est condamné à 15 ans de prison sur l'île de la Jeunesse, et son frère à 13 ans de prison.
En 1955, en raison de la pression de personnalités civiles, de l'opposition générale, et des jésuites qui avaient participé à l'instruction de Fidel Castro, Batista décide de libérer tous les prisonniers politiques, y compris les attaquants de la caserne de Moncada. Les frères Castro partent en exil au Mexique, où se retrouvent tous les Cubains décidés à renverser le régime militaire de Batista par la révolution. Pendant cette période, Fidel Castro rencontre Ernesto « Che » Guevara, qui a rejoint les militants révolutionnaires cubains. Ils sont entraînés par Alberto Bayo, un ancien chef militaire des républicains espagnols exilé au Mexique à la fin de la guerre civile espagnole.
Le groupe se forme à la guérilla et revient à Cuba en , sur un petit yacht appelé Granma. Ils espèrent que leur débarquement dans l'est de Cuba coïncidera avec les soulèvements prévus dans les villes et une grève générale coordonnées par le mouvement du 26 juillet. L'objectif est de mener une offensive armée et de renverser le régime de Batista.
Décembre 1956 : le débarquement vignette|Fidel Castro et ses hommes dans la Sierra Maestra, le 2 décembre 1956. Le , le yacht Granma, avec 82 guérilleros du mouvement du , parmi lesquels Fidel Castro, Ernesto Che Guevara et Raúl Castro, s'échoue sur la plage de Las Coloradas, sur la côte sud-est de Cuba. Ils arrivent là avec deux jours de retard en raison d'une météo exécrable. À cause de ce retard, le soulèvement populaire organisé par Frank País à Santiago de Cuba échoue dans son objectif de détourner l'attention des troupes de Batista pour faciliter le débarquement des guérilleros.