Jorge Eliécer Gaitán (Bogota, 23 Janvier 1903 – idem, ) est un homme politique colombien issu de la classe moyenne et très populaire en son temps.
Il se lance très tôt dans la politique, défendant la candidature de Guillermo Valencia lors de l'élection présidentielle de 1918. Par la suite, il dénonce les évènements et les injustices commises à Ciénaga lors du massacre des bananeraies. Après avoir rompu avec le Parti libéral et créé l’ , il réintègre le Parti libéral . Il occupe ensuite différents postes, notamment ceux de maire de Bogota, ministre de l’Éducation nationale et ministre du Travail. Un temps dissident du Parti libéral, il en devient le en 1947 après avoir échoué à l'élection présidentielle de 1946. Gaitán, qui était très proche des classes moyennes et aux faibles revenus, a été l’un des premiers en Colombie à parler de politique sociale, souhaitant notamment démocratiser la culture, nationaliser l’enseignement et améliorer les conditions de travail des ouvriers.
Son assassinat à Bogota en 1948, alors qu’il est candidat à la présidentielle de 1949, est marqué par une éruption de violence connue sous le nom de (ou Bogotazo à Bogota) qui est le début de , une période de troubles qui a perduré jusqu’au milieu des , et qui a préfiguré le conflit armé colombien entre guerillos marxistes (FARC et ELN), paramilitaires d'extrême-droite (AUC) et cartels (Medellin, Cali...), particulièrement virulent des années 60 jusqu'aux années 2010. Gaitán est devenu un mythe colombien, au point de voir son image figurer sur les billets de .
Vie personnelle Enfance et études Jorge Eliécer Gaitán, né le dans le quartier Las Cruces à Bogota en Colombie, a pour parents Eliécer Gaitán Otálora et Manuela Ayala de Gaitán . Cependant, selon d’autres versions, il serait né à Cucunubá dans le département de Cundinamarca, certaines disant que 1903 est sa véritable année de naissance . Il est l'aîné des six fils de la famille qui vit avec de modestes revenus. Lors de ses premières années, il grandit durant la guerre des Mille Jours, conflit opposant les conservateurs aux libéraux et qui dura du au . Son père, qui est un libéral radical, vend des livres d'occasion après s'être essayé à plusieurs métiers. Activiste politique, il crée deux journaux libéraux, en 1903 et 1905, qui disparaîtront rapidement. Il inculque au jeune Gaitán l'amour des livres, des idées et la tradition de l'activisme libéral46-47.Sa mère, qui décèdera le , est une professeur d'école aux idées progressistes, ce qui lui vaudra plusieurs difficultés avec l'Église et les conservateurs.
En raison de sa situation économique précaire, la famille Gaitán Ayala se voit dans l'obligation de déménager dans le quartier Egipto où Jorge Eliécer Gaitán grandit. Alors que son père souhaite qu'il travaille à ses côtés dans son affaire, Jorge Eliécer suit une formation de base enseignée par sa mère. Il commence une éducation formelle à l'âge de douze ans lorsqu'il entre dans une école de Facatativá, où il termine ses études primaires en 1911. En 1913, il intègre le cursus secondaire au 47, s'inscrivant pour la dernière année au où il obtient son baccalauréat. L'année suivante, en , il commence des études de droit et de sciences politiques à l'université nationale de Colombie, d'où il sort avocat en 1924 avec une thèse controversée intitulée « Les idées socialistes en Colombie » (« »). Après une courte période passée dans un cabinet d'avocat à Bogota, il aide son frère Manuel à ouvrir une pharmacie qui fournira de faibles revenus48.
Jorge Eliécer Gaitán, qui aspire à étudier en Europe, complète ses études par un doctorat en jurisprudence en entrant à l'université royale de Rome en . Il y acquiert son diplôme un an plus tard en devenant major de sa promotion49-50. Il reçoit le « prix Enrico Ferri » grâce à sa thèse, « Le critère positif de la préméditation » (), qui obtient la mention magna cum laude . Alors qu'il réside dans de modestes pensionnats pendant ses études, il parvient à intégrer des milieux sociaux élevés en raison de son intelligence, devenant même le protégé du criminologue et homme politique italien Enrico Ferri. Durant ses années passées en Italie, Gaitán se dit et s'intéresse aux techniques employées par le dirigeant italien lors de ses discours: la gestuelle dramatique et l'intonation de voix qui varie. Il reprendra d'ailleurs ces techniques lors de ses conférences publiques. Après avoir obtenu son diplôme, Gaitán utilise l'argent obtenu grâce au « Prix Enrico Ferri » pour voyager à travers toute l'Europe, restant pendant quelques mois à Paris avant de retourner en Colombie en 1928.
Famille Le , Jorge Eliécer Gaitán épouse Amparo Jaramillo lors d'une cérémonie à laquelle assiste en tant que témoin le docteur Eduardo Santos, directeur du quotidien national El Tiempo et futur président de la République . De cette union, naîtra le leur fille unique, Gloria, qui se lancera par la suite dans la politique, devenant notamment conseillère dans le gouvernement du président chilien Salvador Allende, en 1973 .
Carrière politique thumb|alt=Caricature représentant Jorge Eliécer Gaitán|Caricature représentant Jorge Eliécer Gaitán, publiée dans Fantoches, revista humorística le 23 novembre 1929. Premiers engagements politiques Alors qu'il est encore étudiant, Jorge Eliécer Gaitán s'intéresse aux faits politiques du moment, adhérant aux idées du parti libéral. Lors des élections présidentielles de 1918, le ministre Marco Fidel Suárez (parti conservateur) et le poète Guillermo Valencia (Parti républicain) s'affrontent. Gaitán décide de soutenir la candidature de Valencia qui perdra contre son adversaire. Lors de protestations en , il dénonce le fait que Marco Fidel Suárez fasse importer des uniformes pour la célébration du premier centenaire de la bataille de Boyacá.
Dès 1918, alors qu'il est toujours à l'école secondaire, Gaitán écrit une lettre au journal de Bogota dans laquelle il soutient la création d'écoles du dimanche afin que les travailleurs puissent acquérir des connaissances avec des méthodes satisfaisant à leurs besoins. Il décide alors d'élaborer des cours d'alphabétisation et d'instruction pour des sujets d'utilité pratique comme l'hygiène34.
Gaitán trouve l'exemple dont il a besoin dans le succès d'étudiants à Lima, au Pérou, qui ont su organiser un programme d'activités péri-universitaires pour des travailleurs. Pendant sa première année à l'université nationale, il convainc d'autres étudiants de l'aider et, en , il crée le , recevant l'appui du ministre de l'Éducation nationale de l'époque, Miguel Abadía Méndez . Les premières conférences publiques ont lieu au théâtre Christophe Colomb () à Bogota. À la suite du succès que connaissent ces conférences publiques dans la capitale colombienne, Gaitán, accompagné de deux autres étudiants, Ernesto González et Guillermo Rodríguez Hernández, décide d'étendre sa campagne de propagande culturelle aux municipalités de Girardot et Ibagué. Ils y réalisent des conférences publiques et font du porte-à-porte pour demander des livres qui sont ensuite redistribués dans des hôpitaux locaux35.
Alors qu'il vient de mettre en place un centre à Cali en , Jorge Eliécer Gaitán est accusé en janvier de l'année suivante de commettre des irrégularités avec les fonds recueillis lors des prestations fournies pour ce nouveau centre. Il découvre alors l'étroitesse des limites dans lesquelles les discussions politiques publiques colombiennes se déroulent, mentionnant qu'il a été attaqué à Cali sur le fait qu'il soutienne la cause libérale. Cette polémique entraîne la fin effective du centre universitaire de propagande culturelle36.
Ses activités politiques lui permettent d'obtenir la reconnaissance de divers dirigeants politiques tels que Benjamín Herrera, candidat du Parti libéral aux élections présidentielles de 1922. Grâce à cette ascension politique, Gaitán est élu député par l'Assemblée du Cundinamarca en 1924 et 1925. Ses premières années en tant qu'avocat sont difficiles de par sa condition sociale, mais ses aptitudes professionnelles lui permettent d'obtenir des affaires comme , dans laquelle une femme a été brutalement assassinée par un exalté dément.
Après deux ans passés en Europe de 1926 à 1928, où il obtient son diplôme de doctorat en jurisprudence, Gaitán est élu à la Chambre des représentants de Colombie en . Le de la même année, il dirige les protestations contre l'hégémonie conservatrice et la corruption administrative de la capitale colombienne. Grâce aux différentes actions politiques qu'il a menées depuis ses débuts, il devient une figure à l'intérieur du Parti libéral et l'un des tenors de son aile gauche.
Le massacre des bananeraies
thumb|alt=Une du journal El Tiempo le 10/12/1928|Une du journal paru le après le massacre des bananeraies.
Le , dans la ville de Ciénaga, dans le département de Magdalena (situé au nord de la Colombie), un régiment de l'armée colombienne ouvre le feu sur des travailleurs grévistes de l'United Fruit Company . Cet épisode de l'histoire de la Colombie, appelé et raconté par Gabriel García Márquez dans son roman Cent ans de solitude, est la conclusion d'une grève commencée le par les ouvriers de l'entreprise bananière qui demandaient une augmentation salariale, l'amélioration des conditions de travail, la reconnaissance des droits syndicaux, la fin du système des vales (bons d'achats) et la fermeture des magasins d'United Fruit.
Le , Jorge Eliécer Gaitán décide de se rendre dans la zone bananière pour une durée de dix jours, afin de mettre en lumière les évènements qui s'y sont déroulés. Il y effectue plus d'une centaine d'entrevues avec des ouvriers et des habitants de la zone, prend des photographies de cadavres sans sépulture et des dégâts commis à Ciénaga, qui avaient été alors attribués aux grévistes. Cependant, selon les recherches de Gaitán, ils auraient été faits par les troupes du général Cortés Vargas, selon ses ordres. De retour à Bogota, il dénonce du 3 au le massacre et les injustices commises à Ciénaga par le gouvernement et l'armée nationale. Cette dénonciation se transforme en débat public contre le gouvernement de Miguel Abadía Méndez et l'armée nationale. Les débats, qui se déroulent dans la Chambre des représentants pendant deux semaines, permettent d'obtenir la libération de plusieurs ouvriers ainsi qu'une reconnaissance pour les veuves et les orphelins des travailleurs assassinés. En dénonçant le massacre des bananeraies, Gaitán parvient à gagner la reconnaissance nationale, devenant une figure politique populaire qui œuvre en faveur des intérêts des travailleurs. Il augmente le sentiment d'opposition de la population face au parti conservateur, définissant le gouvernement conservateur de l'époque comme une qui tue ses propres citoyens au profit d'investisseurs étrangers.
Envol de sa carrière politique thumb|alt=Armée colombienne contre le Pérou en 1932|Armée colombienne à la manœuvre lors de la guerre contre le Pérou (1932-1933).
En 1931, à la suite de l'arrivée au pouvoir du libéral Enrique Olaya Herrera qui le soutient, Jorge Eliécer Gaitán devient président de la Chambre des Représentants et président de la Direction nationale libérale (). En 1932, il est nommé recteur de l'Université libre () fondée à Bogota le par Benjamín Herrera . Pendant qu'il occupe ce poste à l'université, il lance des réformes conçues pour inciter à avoir un esprit « d'investigation scientifique » et supprime d’anciennes méthodes éducatives, où l’apprentissage « par cœur » était privilégié. Il crée de nouveaux champs de spécialisation dans le droit, les sciences sociales et l'administration, développant dans un même temps des cours du soir pour les travailleurs et la classe moyenne96.