L'Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d'investigation littéraire (en ) est un livre d'Alexandre Soljenitsyne publié en 1973 à Paris aux éditions YMCA-Press....
L'Archipel du Goulag traite du système carcéral et de travail forcé mis en place en Union soviétique. Écrit de 1958 à 1967 dans la clandestinité, l'ouvrage ne se veut ni une histoire du Goulag ni une autobiographie, mais un ouvrage où l'auteur se fait le porte-parole des victimes du Goulag : il est écrit à partir de 227 témoignages de prisonniers ainsi que de l'expérience de Soljenitsyne. L'auteur précise que .
Titre Goulag (Glavnoe oupravlenie ispravitelno-trudovykh Lagerei, ou Direction principale des camps de travail) est un acronyme utilisé par l'administration soviétique pour désigner l’organisme central gérant les camps de travail forcé en Union soviétique.
Le terme « archipel » est utilisé pour illustrer la multiplication des camps et leur diffusion dans tout le pays, comme un ensemble d'îlots connus seulement de ceux condamnés à les peupler, à les construire ou à les relier. Cela fait également allusion au « goulag de Solovki », créé dès 1923 sur les Îles Solovetski.
Composition Travaillant dans le plus grand secret pour éviter que les autorités n'interrompent son projet, Soljenitsyne commença la rédaction de son livre dès la fin de sa peine au goulag comme prisonnier politique. Il hésita longtemps quant à la pertinence de cette publication ; la police secrète précipita sa décision. Il fit publier l'ouvrage à l'étranger en 1973 après que le KGB eut confisqué une copie de son manuscrit. .
Les récits détaillés de L'Archipel du Goulag évoquent l'incarcération ensemble de détenus (« zeks ») de droit commun et politiques : un système où régnait l'arbitraire non seulement des gardiens, mais aussi des « blatnoï » (truands, considérés par l'administration comme plus « proches socialement » du régime que les « ennemis du peuple » ou dissidents), ou simples citoyens raflés pour répandre la terreur et l'obéissance aveugle au pouvoir. Soljenitsyne décrit les « procès » expéditifs et joués d'avance, le transport des prisonniers (où la mortalité était déjà importante), le régime d'oppression des camps et l'augmentation des arrestations et des effectifs de « zeks » sous Staline jusqu'en 1953, effectifs très supérieurs à ceux de l'appareil sécuritaire tsariste, et qui servirent aussi à peupler de force la Sibérie et le Kazakhstan, puisque la majorité des survivants y étaient assignés à résidence après leur libération (en outre, le russe étant la langue de communication entre peuples de l'URSS, ils y étaient aussi un facteur de « russification »).
Résumé Dans la première partie Soljenitsyne décrit le développement et la construction de « l'industrie pénitentiaire » russe depuis la révolution russe. Il compare les conditions du système judiciaire de l'Union soviétique à celles de l'Empire russe. Il nomme les noms des victimes et des auteurs, les « auteurs » devenant souvent des « victimes » du système quelques années plus tard, se retrouvant eux-mêmes dans l'archipel lors de la prochaine vague d'arrestations. Soljenitsyne écrit que souvent, ce n'était pas l'infraction (ou le soupçon d'une infraction) qui était décisive pour l'arrestation, mais des considérations économiques et le besoin de main-d'œuvre. Le principal coupable est Staline. Cependant un lien direct est affirmé entre les atrocités de Lénine pendant la période révolutionnaire et de la guerre civile russe et celles ultérieures de Staline.
La deuxième partie, mouvement perpétuel, traite de la « colonisation » de l'archipel nouvellement créé par les « flux de prisonniers », qui se déroulent de 1917 à l'époque des faits, en passant par la détention provisoire et les transports de prisonniers nationaux dans les camps de prisonniers.
La troisième partie traite du travail et de l'extermination. Soljenitsyne décrit le monde du camp et décrit le cheminement des prisonniers de l'admission à la mort en passant par la malnutrition, l'épuisement, la maladie ou des gardes sadiques. Il décrit les bâtiments représentatifs (en partie mal conçus ou pratiquement inutiles) de l'ère stalinienne, ainsi que la vie et le travail des prisonniers impliqués. En outre, Soljenitsyne décrit le classement finement gradué des prisonniers. Les détenus criminels étaient souvent punis avec indulgence et mieux traités dans le camp de prisonniers que les opposants politiques, car ils n'étaient pas des « éléments étrangers ». D'autre part, les opposants politiques (ou ceux que l'on considérait comme tels) étaient considérés comme des opposants à la classe ouvrière et des contre-révolutionnaires. Soljenitsyne décrit les tentatives d'évasion, qui étaient toutefois limitées par l'immensité et par l'inhospitalité du pays, par les mauvaises conditions météorologiques et par le découragement des prisonniers.
Dans la quatrième partie (« L'âme et les barbelés »), Soljenitsyne jette un regard sur la vie psychique et les sentiments des prisonniers. Il écrit à quel point l'emprisonnement à durée limitée et la détention incertaine de longue durée ont changé les gens. Selon lui, dans le camp de prisonniers, il y avait peu d'occasions de s'entraider ou d'apprendre quelque chose de positif. Parce que la vie dans le camp de prisonniers avait été conçue de manière qu'« un ou deux morts reviennent à un survivant ». Les rations alimentaires n'étaient pas distribuées également à tous, de telle sorte que deux prisonniers devaient se battre pour l'obtenir. Dans le dernier chapitre de la quatrième partie, Soljenitsyne décrit l’impact du système pénitentiaire sur la population d’origine soviétique. Il témoigne comment nombre de contemporains de Staline vivaient dans un climat de peur et de méfiance et ne survivaient que par la ruse, et comment certains d'entre eux étaient même poussés à la trahison.
. Dans la sixième partie En exil, Soljenitsyne décrit la psychologie des habitants du Goulag et compare leur sort au sein de l'exil à celui de l'emprisonnement dans les prisons notoires « chez eux ».
La partie VII, après Staline, jette un regard critique sur la période des années 1960 après Staline.
Première partie : L'industrie pénitentiaire L'arrestation Comment découvre-t-on cet archipel longtemps secret, le Goulag ? Excepté les administrateurs et les garde-chiourmes, ceux qui s'y rendent ne le font que par une .. Ces arrestations se déroulent le plus souvent la nuit, ce qui a pour principal avantage que .. D'autres arrestations peuvent avoir lieu en plein jour, n'importe où, dans la rue, sur le lieu de travail, dans les gares, mais elle se caractérisent toutes par leur discrétion : on attire la personne à l'écart, on l'interpelle comme si l'on était une vieille connaissance, on la convoque sous un prétexte quelconque…
Pourquoi les victimes de ces arrestations n'ont-elles pas résisté ? Tout simplement parce qu'elles étaient innocentes et que rien ne les prédisposait donc à résister. En outre, elles ne comprenaient pas le ., qui résultait non pas de la recherche judiciaire de coupables mais de plans de production. Il fallait remplir des normes, des quotas d'arrestations, et n'importe qui pouvait être alors arrêté en fonction de circonstances fortuites.
Soljenitsyne évoque alors sa propre arrestationLe capitaine Soljenitsyne fut arrêté le 9 février 1945 alors qu'il servait dans l'Armée rouge en Prusse-Orientale.. et la passivité dont il a alors fait preuve. Onze jours après son arrestation, il s'est retrouvé à la gare de Biélorussie à Moscou entouré de policiers en civil () ; il aurait pu crier, ameuter la foule mais, comme tous les prisonniers qui ne savaient tout simplement pas quoi crier, Soljenitsyne, lui, avait « une autre raison de garder le silence »L'Archipel du Goulag - page 59, il estimait que la foule n'était pas assez nombreuse : « ils ne sont pas assez nombreux pour moi, ils sont trop peu ! Mon hurlement serait entendu par deux cents, par deux fois deux cents personnes – mais ils sont deux cents millions qui doivent savoir ! J'ai le sentiment confus qu'un jour viendra où je crierai assez fort pour qu'ils m'entendent, ces deux cents millions d'hommes… ». C'est lui-même qui dut indiquer aux policiers le chemin vers la Loubianka !
L'écrivain ne veut pas faire étalage de ses souvenirs, ; il mêle son témoignage à ceux des autres détenus qu'il a rencontrés et qui se sont confiés à lui..
Histoire de nos canalisations Soljenitsyne aborde ensuite l'histoire des flots qui ont rempli le Goulag selon le principe des petits ruisseaux qui font les grandes rivières et qu'il appelle les canalisations. Contrairement à l'histoire qui ferait des années 1937-38 le seul moment-clé des arrestations - les Grandes Purges -, il indique que ce n'a été . Auparavant, il y a eu des koulaks, ces quinze millions de paysans déportés en 1929-1930. Plus tard, au sortir de la guerre, en 1944-1946, ce seront des nations entières ainsi que des millions de prisonniers de guerre soviétiques qui connaîtront un sort similaire.
Quand tout cela a-t-il commencé ? Dès , les membres des partis autres que le parti bolchevique sont arrêtés, même s'ils avaient été des opposants au régime tsariste (socialistes-révolutionnaires, mencheviks, anarchistes, social-populistes). En , Lénine déclare vouloir . Avec beaucoup d'ironie, Soljenistyne passe alors en revue différentes espèces d'insectes nuisibles, comme ces et dont on a peine à comprendre comment, , ou (dixit Lénine), les coopérateurs, les propriétaires d'immeubles, les chorales d'églises, les moines, les prêtres, les nonnes, les cheminots, les télégraphistes accusés de sabotage… Dès 1919, sous prétexte de complots, ont lieu des exécutions sur listes, .
Ensuite, les flots ne vont plus jamais se tarir, emportant supposés opposants politiques, fonctionnaires de l'ancien régime, ceux que l'on soupçonne de conserver de l'or (pendant la fièvre de l'or qui s'empare de la Guépéou à la fin 1929), tous ceux que l'on peut rendre responsables des échecs ou des carences économiques du régime… Mais le flot le plus important fut celui des paysans dékoulakisés en 1929-1930. Cette appellation infamante de koulak fut utilisée pour briser la paysannerie. Là, ce fut par familles entières, hommes, femmes et enfants, qu'eurent lieu les déportations; tous ceux qui s'opposaient aux kolkhozes étaient arbitrairement arrêtés, et .
La guerre allait encore augmenter les avec les populations allemandes d'Union soviétique, les soldats qui s'étaient retrouvés encerclés par les Allemands et qui avaient réussi à rejoindre leurs lignes, mais étaient accusés d'être des traîtres, les civils qui à un moment ou l'autre s'étaient retrouvés sous occupation allemande, les nations qui avaient (Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Tatars de Crimée), les espions imaginaires…
L'instruction Dès la création des Organes (de la Tchéka puis de la Guépéou), , transformant ainsi tout prévenu en accusé qu'il fallait exténuer ou mettre à bout de forces pour le faire avouer. Dès 1919, la menace de mort avec le pistolet sur la table était le principal procédé utilisé. La torture devint également courante, l'aveu de l'accusé devenant alors la meilleure des preuves. Jusqu'en 1937 cependant, il fallait un semblant d'autorisation (même orale) des supérieurs, alors qu'en 1937-1938, dans une situation exceptionnelle où des millions de personnes devaient être envoyées au GOULAG, les commissaires instructeurs .