Idelette de Bure ou Idelette de Buren, épouse Stordeur puis Calvin, née dans les premières années du à Liège et morte le à Genève, est connue comme épouse du réformateur français Jean Calvin.

Chassés de Liège vers 1533 pour leurs convictions anabaptistes, Idelette et son premier époux se réfugient avec leurs deux enfants à Genève, où ce dernier doit confronter ses idées à la foi réformée défendue par Calvin. Contraint de nouveau à l'exil, le couple se réfugie en 1537 à Strasbourg auprès des anabaptistes liégeois et y fréquente bientôt l'« Église des Français » dirigée par Calvin, lui-même fraîchement expulsé de Genève.

Le couple se convertit à la réforme calviniste et, après la mort de son premier mari, victime de la peste au début de 1540, Idelette épouse Calvin en août de la même année. Après des mois heureux mais difficiles à Strasbourg, où la peste sévit et d'où Calvin est souvent absent, le couple s'installe définitivement en 1542 à Genève, invité et pensionné par les autorités locales. Idelette s'y consacre principalement à la gestion du foyer et au soutien du ministère de son mari. Victime d'une série d'affections qui l'affaiblissent progressivement, Idelette y meurt en 1549.

Le décès de son épouse cause une profonde affliction à Calvin, qui ne se remarie pas.

Biographie

Les sources Ce que l'on sait d'Idelette et de son influence sur Calvin repose sur peu d'éléments, essentiellement contenus dans le corpus des relations épistolaires qu’entretient Calvin avec les réformateurs Martin Bucer, Guillaume Farel et Théodore de Bèze, une pauvreté documentaire qui a souvent laissé place aux interprétations et à l'imagination des biographesC'est particulièrement le cas des éléments rapportés par Émile Doumergue qui, au début du , n'hésite pas à broder largement pour compenser les lacunes de la documentation ; cf. .

Si les correspondants de Calvin décrivent l'épouse de Calvin comme « probe », « honnête »« proba, honeste, adde etiam formosa» in lettre de Guillaume Farel à Christophe Fabri datée du 28 août 1540 ; cf. et « grave »Théodore de Bèze et Nicolas Colladon dans leur Vie de Jean Calvin (1563) ; cf. , Farel précisant qu'elle est « même jolie », Calvin lui-même ne parle que très peu d'Idelette et ne relate rien de son mariage dans sa préface autobiographique aux commentaires des Psaumes ; néanmoins et bien qu'il ne la nomme jamais, les évocations qu'il en fait dans sa correspondance sont toujours fort affectueuses, voire élogieuses pour celle qu'il décrit comme « une femme d'exception »singularis exempli femina, cf. , « une excellente compagne de vie [et] une assistante de confiance pour [son] ministère »« optima socio vitae [...] fida ministri mei adjutrix » in lettre de Jean Calvin à Pierre Viret datée du 7 avril 1549 ; cf. .

Dans les ouvrages plus récents concernant Calvin, Idelette n'apparaît généralement qu'en pointillé — quand elle n'est pas totalement absente —, les auteurs se limitant souvent aux années strasbourgeoises et au mariage du couple, pour des développements de quelques lignes, au mieux de quelques pages. Il a fallu attendre 2009 pour qu'une courte monographie soit dédiée à Idelette de Bure, sous la plume d'Émile Braekman, qui lui avait déjà consacré plusieurs articles.

Liège

Premières années vignette|Liège au , gravure de Frans Hogenberg, extraite de Civitates orbis terrarum, liber primus, publié à Cologne en 1572. Idelette de Bure voit le jour à Liège dans les premières années du , entre 1500 et 1510 (la fin de cette décennie étant plus probable), fille de Lambert de Bure, marchand de son état, et d'Ysabeal Jamar. Elle a un frère aîné également prénommé Lambert.

On ne connaît pas ses jeunes années mais, dans la mesure où elle sait lire et écrire, il est vraisemblable qu'elle ait fréquenté l'une des écoles conventuelles de la ville. Il semble par ailleurs que la famille ait adhéré de bonne heure à la Réforme protestante dans une ville dirigée par le cardinal Érard de La Marck, prince-évêque catholique fermement décidé à appliquer l'Édit de Worms en Principauté de Liège et à organiser la répression des schismatiques luthériens.

Vers 1530, Idelette de Bure épouse, dans la paroisse de Sainte-Véronique, Jean (Jehan) Stordeur ou Storder, dit « de Fragnée », tourneur de métier. Ce dernier est issu d'une famille catholique dont les enfants se sont convertis à la Réforme de tendance anabaptiste, un mouvement radical qui tire son nom du fait que ses adeptes refusent le baptême des enfants car la Bible — qu'ils lisent littéralement — n'en fait pas mention et pratiquent dès lors le baptême de fidèles en conscience, c'est-à-dire adultes. Dans la mesure où le mouvement anabaptiste n'est encore structuré ni dans les Pays-Bas ni en Principauté de Liège, les conjoints s'épousent sans officiant ni bénédiction religieuse, vraisemblablement par échange de promesses. Dans les années qui suivent, Idelette et Jean ont deux enfants, une fille prénommée Judith et un fils dont le prénom est inconnuLe prénom « Jean » a parfois été avancé mais ne repose sur aucune preuve ni document tangibles ; cf. .

Anabaptisme Les premières traces d'anabaptisme à Liège, où le mouvement est notamment inspiré par le prédicateur Heinrich Roll, remontent au début des années 1530 : une communauté semble voir le jour sous l'impulsion d'un prédicateur itinérant du nom de Wilhem Stupman, dit « Mottecop », qui a déjà essaimé à Maastricht et Aix-la-Chapelle. Ses membres, qui s'appellent « frères chrétiens », pratiquent le baptême des adultes et réfutent toute forme de présence physique du Christ dans l'Eucharistie, évitent tout contact avec les personnes extérieures à leur mouvement et règlent leurs différends devant des juges appartenant à leur communauté, refusant de comparaître devant d'autres magistrats.

En , avec un groupe d'une quarantaine de bourgeois liés à l'anabaptisme, le père et le frère d'Idelette sont convaincus d'hérésie pour « luthéranisme » par les autorités locales. Si une majorité d'entre eux, dont Lambert de Bure père, acceptent d'abjurer leur « erreur » en échange du pardon du prince-évêque, Lambert fils et sept autres personnes s'y refusent, se faisant condamner au bannissement et à la confiscation de leurs biens. Le petit groupe trouve refuge à Strasbourg, peut-être attiré par la personnalité du prédicateur anabaptiste millénariste Melchior Hoffman, avant de gagner Genève. De son côté, la même année, soit parce que Jean Stordeur fait lui-même partie des huit condamnésDans la liste des huit condamnés au bannissement figure un « Jean le Tourneur » qu'il est envisageable d'assimiler à Jean Stordeur qui est tourneur de métier ; cf. soit dans des circonstances liées à la révolte des Rivageois — une jacquerie frumentaire teintée de griefs politico-religieuxSuscitée par une disette liée à la flambée du coût des céréales, les révoltés en provenance de Tilleur, Jemeppe et d'autres communes avoisinant Liège assaillent la ville aux autorités de laquelle ils reprochent leur imprévoyance et réclament des droits politiques et judiciaires équivalents à ceux des citadins. Entre autres mesures prises à la suite de cette révolte, dont l'exécution de douze des meneurs, Erard de la Marck renforce le contrôle des étrangers présents pour « faire quelque sédition », visant peut-être les prêcheurs itinérants réformés ou anabaptistes ; voir et —, le couple Stordeur quitte Liège et l'on perd sa trace jusqu'en 1537, quand il est attesté à Genève en compagnie d'autres anabaptistes liégeois.

Strasbourg

Cité protestante vignette|Melchior Hoffman, prédicateur anabaptiste actif à Strasbourg, gravure de Christoffel van Sichem, c. 1600. Les réformateurs genevois, voyant ces nouveaux arrivés d'un mauvais œil, organisent en différentes disputesÀ l'époque de la Réforme, la disputatio de religion est particulièrement pratiquée dans les villes suisses pour statuer sur l’adoption ou non des thèses réformées et, associant les autorités civiles, leur application dans la vie concrète ; cf. , dont l'une se déroule les 16 et 17 du mois, qui oppose directement Calvin à Jean Stordeur et à l'imprimeur Jean Bomeromenus, à la suite de quoi, dès le 30, le Conseil des Deux-Cents décide d'expulser les deux anabaptistes liégeois, comme auparavant « d'autres [membres] de leur secte ». C'est dans le sillage de Bomeromenus, entendu en mai de la même année par le conseil anabaptiste de Strasbourg, que la famille Stordeur trouve asile dans cette ville, probablement accueillie par le frère d'Idelette, qui, installé comme fabricant d’aumônières y est devenu bourgeois d'adoption.

Passée à la Réforme dès 1523 et dirigée par le Stettmeister Jacques Sturm, un luthérien convaincu qui a retiré le pouvoir à l'évêque pour le confier aux bourgeois, la ville alsacienne est alors peuplée d'environ vingt-cinq mille âmes et accueille près de deux mille dissidents religieux de toutes sortes, dont une importante communauté de ressortissants de la Principauté de Liège. Les Stordeur s'intègrent rapidement à la société strasbourgeoise, au sein de laquelle ils bénéficient bientôt d'une bonne réputation.

Néanmoins, la radicalité des anabaptistes inquiète les autorités de la ville qui craignent une remise en cause de la réforme portée par Martin Bucer : déjà en 1533, elles ont édicté une directive selon laquelle les nouveau-nés doivent être baptisés endéans les six semaines, sous peine que leur père perde le droit de bourgeoisie ; l'année suivante, le Conseil enjoint aux plus « têtus et odieux » des sectateurs du mouvement de quitter le territoire, ce qui n'empêche pas de nouveaux exilés de cette confession de gagner la ville puisqu'on en dénombre encore huit-cent en 1540.

Conversion vignette|Portrait de Jean Calvin vers 1550, anonyme, huile sur bois, musée du couvent Sainte-Catherine d'Utrecht.En 1537, Calvin est à son tour expulsé de Genève et rejoint Bâle, où il reçoit de Martin Bucer une sollicitation pour enseigner à Strasbourg. En , alors âgé de , le réformateur gagne la ville alsacienne, accompagné de son plus jeune frère Antoine et sa demi-sœur Marie. S'étant installé chez Bucer, il commence son enseignement à la Haute École, créée la même année par le recteur Jean Sturm à la demande du Stettmeister.

Dans cette ville germanophone, c'est probablement pour réduire l'influence des anabaptistes au sein du protestantisme francophone strasbourgeois que Bucer pousse Calvin — qui n'a jamais été ordonné ni prêtre ni pasteur consacré — à prendre la tête de la paroisse de protestants réfugiés francophones de France et de Wallonie. Cette communauté forte d'environ quatre cents membres forme l'« Église française » ou « Église des français ».

Le ministère de Calvin, qui prône une réforme plus modérée que la théologie anabaptiste, connaît un certain succès et rallie à cette Église certains « melchioristes » déçus au nombre desquels Jean Stordeur, avec qui il avait déjà débattu à Genève. À partir de 1539, les Stordeur assistent en effet à ses prêches et se lient bientôt avec lui ; ils l'invitent chez eux à plusieurs reprises, si bien qu'au début de l'année 1540 le couple se range aux arguments du pasteur tandis que leur fils, déjà adolescent, est baptisé, probablement par Calvin lui-même.

Dans une lettre datée du qui atteste de ce baptême, Calvin laisse entendre que Jean Stordeur est déjà malade, atteint de l'affection qui l'emporte peu après, sans doute la peste. Idelette, veuve avec deux enfants et vraisemblablement sans argent, reste à Strasbourg où elle trouve probablement secours auprès de son frère Lambert.

Mariage vignette|Église des Dominicains de Strasbourg devenue l'« église des Français » dont Calvin est le premier pasteur, dessin de Charles Schneegans, , Cabinet des Estampes de Strasbourg.