vignette|Titre du journal La Cause du peuple en 1970.

La Gauche prolétarienne (GP), créée en France en et auto-dissoute en , est une organisation d'extrême gauche.

Le mouvement se réclame de l'héritage du Mouvement du 22 Mars (antiautoritaireMichel Foucault, Dits et Écrits, : 1954-1969, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », 1994, lire en ligne. et spontanéiste.), dont sont issus une bonne part de ses militants, et d'une fraction dissidente des marxistes-léninistes de l'UJC (ml)Laurent Joffrin, Cécile Daumas, Rachid Laïreche, « Serge July : le 22 mars 1968, “personne ne voulait de leaders” », Libération, 21 mars 2018, . après la dissolution, par décret, de ces deux structures le , à la suite des événements de mai-juin 1968. Dirigée par Benny Lévy, la GP est classée généralement dans le courant maoïste, tandis que Vive la révolution, fondée au même moment est .

La GP publie le journal La Cause du peuple dont les saisies à répétition, en 1970-1971, et la nomination de Jean-Paul Sartre à la direction de la publication, ajoutent à la notoriété de l'organisation..

Les GPistes s'identifient à des censés prolonger le combat des partisans antifascistes, selon eux en 1944 par Maurice Thorez en faveur de la bourgeoisie gaulliste. La GP développe un activisme intense et un illégalisme collectif revendiqué : entre 1968 et 1972 environ un millier de militants du mouvement sont incarcérésMathieu Dejean, « Comment le maoïsme a séduit une partie de la jeunesse des années 68 en France », Les Inrockuptibles, 9 mars 2018, ..

La préoccupation pour des luttes dites et émancipatrices en général et le fait de repousser la construction du Parti à un futur inconnu au profit immédiat d'une organisation agissant directement au sein des « masses », ainsi qu'un certain éclectisme idéologique, ont poussé certains à y voir une certaine forme de spontanéisme, d'anarchismeJean-Paul Étienne, La Gauche prolétarienne (1968-1973) : illégalisme révolutionnaire et justice populaire, Thèse de doctorat en Science politique sous la dir. de Jean-Marie Vincent, Université Paris-VIII, 2003. ou de gauchisme, bien que les GPistes se revendiquassent marxistes-léninistes.

Ainsi, selon Serge July, l'un de ses anciens militants, dans la revue Esprit, la Gauche prolétarienne serait Olivier Mongin, « Citizen July et Libération à travers les “trente bouleversantes” », Esprit, août/septembre 2006.. Les historiens ont aussi établi que la GP a très souvent recouru à la violence contre les personnes, officiellement revendiquée, allant des tabassages d'agents de maitrise de chez Renault au sabotage de grues, en passant par des incendies de commissariat et l'enlèvement d'un cadre de Renault, ce qui n'est pas le cas de l'autre organisation maoïste de la même époque, fondée aussi par des étudiants de Nanterre, Vive la révolution"Génération, Tome II - les années de poudre, par Hervé Hamon et Patrick Rotman, Éditions du Seuil, 1987.

Selon Christian Harbulot, militant de la Cause du peuple à Nancy, actif sur le campus de Jussieu à partir de l'automne 1973 et présent le , rue Royale à Versailles, à la « réunion des chrysanthèmes » qui marque la dissolution de l'organisation, et pour qui il serait utile de faire l’inventaire de cette époque, la GP est morte avec son chef Benny Lévy, quand celui-ci a souhaité arrêter sous le prétexte que les ouvriers de Lip inventaient une nouvelle forme de libération"Benny Levy et l’agonie post-soixante-huitarde", par Christian Harbulot, dans Les Influences le 2 novembre 2013 . Selon lui, ses intellectuels « compagnons de route » s’échapperont plus tard par le biais d’une philosophie postmoderne encensée par le microcosme parisien.

Les origines en 1969 Après l'UJC(ml), dissoute, organise une "DÉBAT CERCLE GRAMSCI 10 décembre 2015 LA GAUCHE PROLÉTARIENNE (1968-1974) Quelle histoire, quels héritages ?" avec Pierre BOISMENU et Alain MANTIN : les militants sont envoyés partout en France, dans les campagnes et les régions ouvrières. Pierre Boismenu part en Corrèze, Benny Lévy à Sochaux, Monique et André Cuisinier à Lyon, Gérard Miller dans la région nantaise, Jean Terrel, président de l'UNEF, Jean-Pierre Le Dantec et Gérard Vallerey dans les Côtes-du-Nord.

À la rentrée de septembre, une crise éclate : le leader Robert Linhart se voit reprocher l'erreur d'avoir sous-estimé Mai 68. Il y a ceux qui disent « c’est le reflux, il faut fabriquer un Parti » et d'autres qui souhaitent continuer le mouvement. Minoritaires, ils quittent le parti, fondant à une quarantaine la Gauche prolétarienne, se souvient Pierre Boismenu, avec Benny Lévy et son frère Tony, Christian Riss, Jean Schiavo, Olivier Rolin, Jean-Claude Zancarini, Maurice Brover, Serge July, Alain Geismar, Jean-Paul Cruse, Jacques Theureau, Jean-Pierre Le Dantec, Bernard Liscia et Robert Linhart. Une autre minorité fonde Vive le communisme qui se transformera en Vive la révolution (VLR), avec l'architecte Roland Castro, Tiennot Grumbach, et l'historien Stéphane Courtois. La majorité de l'UJC(ml) tels Claudie et Jacques Broyelle, André et Monique Cuisinier, Arnold Bac ou Gérard Vallerey, a de son côté rejoint le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF).

À l'automne 1968 aussi, parmi les dernières tentatives pour renouer avec le climat de Mai 68, une série d'assemblées de gauchistes au Quartier latin, dont celle de dans un amphithéâtre à la Sorbonne. André Glucksmann, Serge July, Jean-Louis Peninou et Jean-Marc Salmon rédigent ensemble un petit livre prétendant en faire la synthèse, sur le Putsch monétaire, la dévaluation de 11 % du franc, exprimant le ressentiment de contre l'échec de Mai 68, attribué aux Accords de Grenelle signés par la CGT, dont la dévaluation a relativisé ses acquis. Au cours d'une séance de travail, des divergences apparaissent sur le rôle quelquefois positif des syndicats évoqué par Jean-Louis Peninou aussitôt rabroué, qui part avec Jean-Marcel Bouguereau rejoindre les Cahiers de Mai, devenus hebdomadaire. Ce ralliement veut faciliter l'entrée des révolutionnaires dans les organisations syndicales, pour en faire un cheval de Troie, en quelque sorte. Travailleurs manuels et intellectuels collaboreront ainsi et collecteront ensemble les informations touchant au monde ouvrier.

Toujours à la rentrée 68, parmi les étudiants qui avaient milité en juin à l'Usine Renault de FlinsArchives Ina du 7 juin 1968 : de violents affrontements ont opposé la police aux manifestants (ouvriers et étudiants) à l'usine Renault de Flins. Antoine Bourguilleau, « 1968-1986 : “dix-huit ans d'ex-gauchisme” dénoncés par Guy Hocquenghem », Slate, 9 mai 2018. un groupe mené par Guy Hocquenghem rompt avec le courant majoritaire de la Ligue communiste révolutionnaire d'Henri Weber et Daniel Bensaïd, les deux auteurs de Mai 68, une répétition générale, pour former plutôt une : ils sont aussi contre celle des , visant en particulier les frères Daniel et Gabriel Cohn-Bendit, et pour . Cette tendance groupe Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, . inclut aussi Marc Hatzfeld, Michel Besmond, André Glucksmann et surtout sa compagne Françoise Renberg, qui s'oppose très vigoureusementHenri Weber, Rebelle jeunesse, Paris, Robert Laffont, 2018, . au projet d'adhérer à la Quatrième Internationale trotskyste. Parmi eux, André Glucksmann et sa compagne Françoise Renberg rejoindront « Gauche prolétarienne » au printemps 1969, le congrès clandestin de la Ligue communiste en mai ayant confirmé leur marginalisation..

Cette « Gauche prolétarienne », sans élection ni adhésions, prend corps en , à l'issue de de discussions entamées en entre Benny Lévy et Robert Linhart, meneurs des anciens de l'UJCMLF, et Serge July et Alain Geismar deux militants de partis passer l'été à Cuba où ils ont écrit le livre Vers la guerre civileSerge July, Alain Geismar et Erlyn Morane, Vers la guerre civile, Paris, Éd. Premières, 1969.. La GP réunit sa propre « assemblée nationale ouvrière »"Deuxième gauche, réformisme et lutte des classes" par Daniel Poncet 2016 avec des établis maoïstes en entreprise, pour remplacer la ligne de « construction d'une CGT de lutte de classe » du PCMLF, qui se battait à l’intérieur de la CGT par celle d'un « combat contre les syndicats » pour « défendre » la création de comités de base, comme dès au tout nouveau Centre universitaire de Vincennes où ont été regroupés les gauchistes: en trois ans seulement, ces maoïstes passent du slogan « vive le syndicat » à la dénonciation du « nazisme syndical ».

La nouvelle GP expose sa doctrine en , dans la première de ses quatre brochures théoriques (tout d’abord Cahiers de la Gauche Prolétarienne, puis Cahiers prolétariens, dans la lignée des Cahiers marxistes-léninistes de l’UJCml althussérienne). Le premier numéro est intitulé « De la révolte antiautoritaire à la révolution prolétarienne » et déclare que « De la révolte anti-autoritaire à la révolution prolétarienne », Cahiers de la Gauche Prolétarienne, , avril 1969, supplément au de la Cause du Peuple, ..

Le numéro 2 des Cahiers de la Gauche Prolétarienne, daté de septembre-, lance le mot d’ordre « se jeter dans le monde » car « ce n'est pas avec des idées qu'on fait avancer l'histoire, mais avec une force matérielle, celle du peuple qui se réunifie dans la rue ». Il publie un échange autour de la notion de « tribunal populaire », opposant ses militants Benny Lévy et André Glucksmann à Michel Foucault Sur la justice populaire. Débat avec les maos », page 340 et suivantes, cité dans "Michel Foucault : le G.I.P., l’histoire et l’action" par Audrey Kiéfer, thèse sous la direction de François Delaporte - Amiens . Michel Foucault pense qu’il y a en quelque sorte une incohérence interne à parler de « tribunal populaire » car tribunal n’est pas l’expression naturelle de la justice populaire, tandis que les maoïstes de la Gauche Prolétarienne invoquent « une force matérielle, celle du peuple qui se réunifie dans la rue », autrement dit « on agit et après on voit » alors que pour le groupe rival Vive la Révolution, il faut au contraire analyser tout d’abord la situation puis fonder une théorie capable de faire la révolution. Pour la GP, la thématique de « la force matérielle » ira croissant, s'épanouissant dans « Élargir la résistance », Cahiers prolétariens, , , supplément au de la Cause du Peuple.

Les affrontements de 1969 avec la police, les contremaîtres et le PCF Les violences de janvier 1969 à Vincennes Le centre universitaire de Vincennes devient un bastion de la GP dans le sillage de l'occupation et des affrontements du avec les policiersChronologie des maoismes en France, par Christian Beuvain et Florent Schoumacher [httpsR://preo.u-bourgogne.fr/dissidences/index.php?id=231#tocto2n20]. Les étudiants sont retranchés dans des escaliers obstrués avec des tables, des armoires et des chaises, bombardent les forces de l'ordre à l'aide projectiles variés. Les CRS, après trois heures d'affrontements, l'emportent et tout le monde est embarqué. Le lendemain, la presse se déchaîne contre les « casseurs » et diverses photos dressent l'inventaire des dégâts. Le ministre de l'Éducation nationale Edgar Faure est jugé coupable d'avoir péché par excès de libéralisme et accusé d'avoir offert avec l'argent des contribuables, un trop beau joujou aux gauchistes.

Le comité de base de février 1969 à Vincennes Courant février, un « Comité de base pour l'abolition du salariat et la destruction de l'Université » voit le jour, dirigé, par Jean-Marc Salmon, Jean-Claude Dollé et André Glucksman et qui déborde sur sa gauche les fondateurs locaux de la Gauche prolétarienne menés par Gérard Miller et Jean-Claude Milner, qui sont stigmatisés dans un tract comme des « fausses couches de Lacan », tandis que les cours d'Henri Weber, maitre-assistant en philosophie et dirigeant d'un autre groupe gauchiste, la Ligue communiste, sont perturbés.

L'attaque contre les contremaitres du 17 juin 1969 à Renault-Flins