Les Marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse sont un ensemble de marches folkloriques, se déroulant de mai à octobre, en Belgique dans l'Entre-Sambre-et-Meuse. D'anciennes processions religieuses dédiées à des saints locaux, protecteurs des paroisses ont pris au fil des temps un caractère folklorique, sans cependant que l'aspect religieux en soit totalement perdu. Elles sont accompagnées d'escortes armées, également traditionnelles.
En 2012, quinze de ces marches ont été reconnues comme chefs-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité par l'UNESCO. Historique Les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse s’inscrivent dans la continuité de pratiques religieuses médiévales dont elles dérivent. À l’origine, elles constituaient l’accompagnement armé ou cérémoniel de processions liées à la vie paroissiale. Dès le , les habitants des communautés placées sous l’autorité d’une abbaye participaient aux bancroix, cortèges obligatoires au cours desquels les populations se rendaient jusqu’à l’établissement religieux dont dépendait leur territoire afin d’y verser les redevances annuelles. Ces déplacements, menés derrière la croix de la paroisse, reliaient notamment les villages aux abbayes de Lobbes, Fosses ou Nivelles. Leur dimension fiscale provoquait parfois des tensions, certaines communautés cherchant à modifier leur rattachement pour dépendre d’une abbaye plus proche, ce qui entraînait des conflits récurrents. Bien que collectives et solennelles, ces processions ne correspondaient pas encore aux « tours » escortés par des compagnies de marcheurs tels qu’ils se sont développés par la suite. À partir du , une nouvelle forme de procession apparut avec l’instauration de la fête du Saint‑Sacrement, issue des visions mystiques de sainte Julienne du Mont‑Cornillon, qui termina sa vie à Fosses. Cette célébration, centrée sur l’adoration de l’hostie consacrée, prit une importance accrue durant la Contre‑Réforme, période où l’Église catholique chercha à affirmer de manière visible la doctrine de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Dans de nombreuses paroisses de l’Entre‑Sambre‑et‑Meuse, ces processions demeurent accompagnées de marcheurs, et l’ostensoir conserve un rôle central dans le déroulement du rite. Les processions organisées en remerciement d’une protection divine constituent un élément majeur de l’héritage religieux de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Lorsque des épidémies peste, choléra ou diverses fièvres touchaient régulièrement la région entre le Moyen Âge et le , les communautés invoquaient des saints réputés pour leur pouvoir d’intercession. Une fois la menace disparue, ces appels à la protection étaient commémorés par des cortèges annuels destinés à perpétuer la mémoire du salut obtenu. La figure de saint Roch, associé à la lutte contre les maladies contagieuses, prit une importance particulière, comme l’illustrent les traditions locales de Ham‑sur‑Heure ou de Châtelet. À Ham‑sur‑Heure, la fin d’une épidémie au conduisit à l’édification d’une chapelle en 1638 et à l’instauration d’une procession votive. L’existence d’une escorte n’est attestée qu’au , mais la tradition rattache son origine à cette période de fondation.gauche|vignette|La châsse qui contienne les reliques de Sainte-Rolende portée par les pèlerins tout le long du parcours.Certains cortèges de l’Entre-Sambre-et-Meuse s’enracinent dans la mémoire de récits miraculeux propres aux communautés locales. À Walcourt, la tradition rapporte qu’un incendie ayant ravagé la collégiale aurait entraîné le déplacement surnaturel de la statue de la Vierge, retrouvée intacte dans un bouleau situé dans la vallée. Selon le récit, la promesse du comte Thierry de Rochefort de fonder une abbaye permit le retour de la statue dans l’église, événement devenu un épisode fondateur de la dévotion locale. Cette histoire continue d’être rejouée chaque année lors de la marche de Walcourt, où la Vierge est honorée pour son rôle supposé dans la protection des malades et des prisonniers, comme l’attestent les nombreux ex‑voto conservés dans la basilique. Dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, certaines marches perpétuent également le souvenir de figures vénérées pour leur rôle dans l’histoire religieuse locale. Gerpinnes et les villages environnants rendent ainsi hommage à sainte Rolende, présentée par la tradition comme une princesse lombarde ayant choisi de fuir un mariage imposé afin de se consacrer à la vie spirituelle. Selon le récit, elle serait morte d’épuisement à Villers‑Poterie, où son corps aurait été entouré d’une réputation de sainteté, notamment en raison d’une huile miraculeuse qu’il aurait exsudée. Sa dépouille fut transférée à Gerpinnes, où se développa un culte important autour de ses reliques conservées dans une châsse. Chaque lundi de Pentecôte, celles‑ci sont portées en procession, prolongeant une tradition multiséculaire devenue l’une des plus représentatives de la région. Dans les anciens Pays-Bas, les processions religieuses furent très tôt accompagnées de groupes armés chargés de garantir la sécurité dans un contexte où les territoires ne disposaient pas d’une armée permanente. Pour faire face aux bandes de mercenaires qui parcouraient les campagnes et menaçaient les populations, les autorités locales imposèrent aux hommes valides de s’organiser en serments, associations armées d’abord équipées d’arcs puis d’arbalètes, tenues de s’entraîner régulièrement. Parallèlement, les villes mirent en place des milices bourgeoises structurées selon les métiers, un modèle qui se diffusa ensuite dans les zones rurales. L’apparition des armes à feu au transforma ces formations, désormais dotées de couleuvrines et de mousquets, utilisés tant pour la défense que pour produire des détonations lors des cérémonies, renforçant ainsi le caractère sonore et spectaculaire des cortèges. Les compagnies associées aux processions religieuses disposaient d’une organisation interne structurée, dirigée par un capitaine auquel étaient adjoints un massier, un porte-drapeau et des musiciens chargés de rythmer le cortège. Les tireurs, dont les salves ponctuaient les défilés, constituent l’ancêtre direct des formations présentes dans les marches folkloriques contemporaines. En contrepartie des obligations militaires et cérémonielles qui leur incombaient, les serments bénéficiaient de privilèges et de soutiens financiers, notamment pour l’achat de poudre ou pour les rafraîchissements distribués à l’issue des processions, comme l’indiquent de nombreux comptes communaux.À partir du apparurent également les sociétés de jeunesse, regroupant les jeunes hommes et les célibataires d’une communauté. Ces groupes jouaient un rôle social structurant : ils prenaient en charge l’organisation des fêtes locales, exerçaient une forme de contrôle moral sur la vie collective et intervenaient lors de mariages célébrés hors du village, parfois en imposant des contributions symboliques. Leur fonctionnement reprenait en partie celui des serments, avec un capitaine de jeunesse à leur tête, et ils participaient eux aussi aux cérémonies publiques. Lorsque les réformes militaires de Charles Quint transformèrent les serments en sociétés de tir à vocation essentiellement sportive, les jeunesses, moins liées aux obligations militaires, continuèrent d’assurer l’escorte des processions, contribuant ainsi à la transition progressive d’un cadre militaire vers une expression davantage folklorique. Au , dans un contexte marqué par les idées des Lumières, les souverains entreprirent de rationaliser les pratiques religieuses. Joseph II et Marie‑Thérèse prohibèrent les escortes jugées trop bruyantes ou insuffisamment dignes, en particulier les éléments spectaculaires hérités du Moyen Âge, tels que les géants processionnels, les scènes allégoriques ou les salves tirées sans nécessité. La Révolution française accentua encore cette rupture : les cultes furent interdits, de nombreux objets religieux détruits et le clergé dispersé. Privées de cérémonies, les escortes disparurent temporairement jusqu’au Concordat de 1801, qui autorisa la reprise des processions. Les sociétés de jeunesse saisirent rapidement l’occasion de rétablir les accompagnements armés, comme l’atteste un arrêté de 1803 autorisant une escorte pour la procession de Notre‑Dame à Thuin. Au , dans un contexte où la formation des États‑nations conduisait à revaloriser les traditions populaires comme marqueurs identitaires, les marches de l’Entre‑Sambre‑et‑Meuse connurent un regain d’intérêt. La jeune Belgique encouragea l’étude du folklore, ce qui favorisa la création de nombreuses compagnies inspirées des grandes marches de Gerpinnes, Walcourt ou Fosses. La presse de l’époque adopta parfois un ton critique, dénonçant les dérives commerciales de certaines manifestations soutenues par les cafetiers. Les tensions politiques se reflétaient également dans les symboles utilisés : à Fraire, en 1911, l’apparition d’un nouveau drapeau orné d’un lion suscita une chanson satirique visant les édiles anticléricaux, assimilés à la franc‑maçonnerie. Héritières des anciennes escortes armées, les marches témoignent ainsi de l’évolution sociale, religieuse et politique des régions où elles se sont développées.