Giorgio de ChiricoS'écrit en français de Chirico avec une majuscule en l'absence du prénom ou Chirico seul pour éviter le redoublement « de De Chirico. » (prononcé : ), né le à Vólos en Thessalie (Grèce), et mort le à Rome (Italie), est un peintre, sculpteur et écrivain italien dont les œuvres, unanimement admirées des surréalistes jusqu'en 1925, ont ensuite été rejetées tout aussi unanimement. Il est l'un des fondateurs du mouvement de la peinture métaphysique.
Biographie
Son père, Evaristo, amateur d'art et de voile, ingénieur de Palerme chargé de la construction de lignes de chemin de fer, lui fait découvrir la Grèce antique. Sa mère, Gemma Cervetto, née à Smyrne, en Turquie, d'une famille italienne de la noblesse génoise, est chanteuse d'opéra. Giorgio de Chirico a un frère cadet, Andrea Francesco Alberto De Chirico, connu comme écrivain, peintre et compositeur, sous le nom d'Alberto Savinio.
À l'âge de , de Chirico est inscrit à l'Institut polytechnique d'Athènes puis à l'académie des Beaux-arts, où il suit des cours de dessin et de peinture. Après la mort de sa sœur, puis de son père, en 1905, avec sa mère et son frère cadet Andrea (Alberto Savinio), il quitte la Grèce pour Milan puis Munich. Il fréquente l'académie des Beaux-arts où il suit sans enthousiasme les cours du peintre Carl von Marr (1858-1936). de Chirico lui-même reconnaîtra ces formations sans importance. Il découvre les œuvres de Friedrich Nietzsche et Arthur Schopenhauer et les tableaux d'Arnold Böcklin, qui est , et de Max Klinger.
À Florence, durant l'automne 1910, de Chirico commence une série de tableaux dont le mot « énigme » revient souvent dans les titres : Énigme d'un soir d'automne, L'Énigme de l'oracle, L'Énigme de l'heure… Suivant son frère, Andrea de Chirico, devenu peintre lui aussi, Giorgio s'installe à Paris et fréquente les « samedis » de Guillaume Apollinaire, où il rencontre Pablo Picasso. Il expose ses premières œuvres au Salon d'automne de 1912 et 1913. Apollinaire trouve le peintre , mais après la visite d'une exposition que de Chirico a personnellement organisée dans son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, Apollinaire donne, dans Les Soirées de Paris, un compte rendu plus enthousiaste :
En 1910, il a rencontré et est devenu un ami de la famille des éditeurs Emilio Bestetti, et a commencé à travailler comme illustrant pour la maison d'édition Bestetti Edizioni d'arte à Rome et à Milan. En 1924 et 1932 a participé à Biennale de Venise et 1935 à Quadriennale de Rome.
Un peintre italien vivant alors à Paris, Ardengo Soffici, qui sera à l'origine des mouvements picturaux d'avant-garde en Italie, écrit en 1914 :
de Chirico reprend à son compte le qualificatif « métaphysique » et, de retour en Italie, à Ferrare, en 1915, il fonde le mouvement Pittura metafisica avec le peintre futuriste Carlo Carrà. Malgré sa fréquentation des milieux nationalistes de l'avant-garde culturelle italienne, notamment le peintre Ardengo Soffici déjà nommé, et le futuriste Giovanni Papini, deux expositions organisées à Rome suscitent l'hostilité des critiques d'art. On l'accuse d'« incapacité picturale » et cette accusation est doublée de réactions xénophobes : de Chirico réagit en étudiant la peinture de la Renaissance, de Raphaël et du Titien.
Sans renier la métaphysique, de Chirico prône le retour à la tradition. Pour lui, il devient nécessaire de réapprendre les techniques picturales et graphiques, de s'appuyer sur les deux principes fondamentaux de la peinture que sont la couleur et le dessin, et de copier les maîtres. La copie, de Chirico en fait une pratique constante, non pas pour imiter, refaire ou contrefaire, mais pour . C'est devant une toile de Titien que de Chirico a la « révélation de la grande peinture ».
Il se convertit alors à un style néoclassique (puis néoromantique et néobaroque) exaltant les valeurs du métier artisanal et de l'iconographie traditionnelle. Dans un article de 1919, intitulé Il Ritorno al mestiere (Le Retour au métier), de Chirico se définit comme pictor classicus : Pictor classicus sum, telle est désormais sa devise. Il voit la peinture d'avant-garde italienne comme un phénomène de décadence éthique travestie de l'idée illusoire du progrès. Il encourage donc les jeunes peintres à un retour à la tradition et l'étude assidue des grandes œuvres du passé.
En 1923, le groupe Valori plastici rompt avec le futurisme en publiant une sorte de manifeste Le Néo-classicisme, dont le . C'est alors que de Chirico adhère à Valori plastici. Il peint ses séries de Villes romaines, Fils prodigue et Argonautes à la grande déception d'André Breton :
La rupture définitive avec les surréalistes intervient en 1928. En réponse à sa nouvelle exposition organisée par Paul Guillaume (Marchand de sculpture africaine et de peinture contemporaine avec qui, en 1913, de Chirico a signé un contrat d'exclusivité), les surréalistes organisent une contre-exposition à laquelle ils donnent pour titre Ci-gît Giorgio de Chirico. Dans un compte rendu de cette exposition, Raymond Queneau conclut . Cinquante ans plus tard, de Chirico répondra :
La polémique n'empêche pas de Chirico de poursuivre son œuvre dans une voie plus académique mais aussi plus rémunératrice. Il s'entoure d'aides pour reproduire ses propres tableaux et investir ainsi les marchés européen et américain de l'Art, déclinant à l'infini ses tableaux dans son style « métaphysique ».
Analyse de l’œuvre On distingue généralement trois périodes dans l'évolution de Giorgio de Chirico : les années 1910, dont les œuvres dites « métaphysiques » l'ont consacré comme symbole de la modernité, les années 1920-1930, période romantico-baroque, au cours de laquelle de Chirico revient sur des positions qu'il avait précédemment dénoncées, les années après 1940, qui voient le retour à une « néo-métaphysique » où se multiplient les répliques et les copies.
Période « métaphysique » « Par un clair après-midi d'automne j'étais assis sur un banc au milieu de la Piazza Santa Croce à Florence. J'eus alors l'impression étrange que je voyais toutes les choses pour la première fois. Et la composition de mon tableau me vint à l'esprit. » C'est ainsi que de Chirico raconte comment lui est venu L'Énigme d'un après-midi d'automne peinte en 1910.
Dans une lettre de à son ami , de Chirico tente d'expliquer la transformation qu'il ressent : .
Jusqu'en 1917, de Chirico ne cessera de peindre des tableaux à l'apparente simplicité mais à forte suggestion prémonitoire, jouant sur des chromatismes sans nuances et des perspectives parfois aberrantes : horizons bas et lointains, éléments architecturaux monumentaux côtoyant au premier plan des objets les plus incongrus (gant, mannequins de couturier, empreinte de poisson ou de coquillage, artichauts, locomotives), désertification (« désertion » ?) des espaces malgré les têtes sculptées, bustes ou statues en pied. De Chirico a créé un univers où les objets se mettent à faire des signes.
La peinture de Chirico est « métaphysique » parce qu'elle transpose la réalité au-delà de la logique habituelle ; elle joue sur le contraste entre la précision réaliste des objets et de l'espace représentés, et la dimension onirique que le peintre leur donne. Il travaille sur la capacité du rêve à générer des mondes à partir d'un élément connu. Comme il aime à le dire, de Chirico compose des « images révélées». L'Inquiétude du poète (parfois intitulé L'Incertitude…) compte parmi les œuvres les plus représentatives de cette période « métaphysique » : la rencontre fortuite d'un corps de femme, d'un régime de bananes et d'arcades, symboles érotiques, opposée au train en partance et à la représentation du corps féminin par l'intermédiaire d'une statue, engendre la profonde nostalgie d'un rendez-vous manqué.
Sull'arte metafisica - Estetica metafisica, dans Valori plastici, , avril-mai 1919, cité par .
Au début des années 1920, de Chirico délaisse la peinture à l'huile pour la peinture a tempera : les pigments minéraux sont mélangés à de l'eau et à du jaune d'œuf, technique traditionnelle employée par les peintres du Quattrocento. La tempera permet un séchage rapide de la couleur qui est absorbée par la couche de préparation collante recouvrant le support. L'effet « décroché » ainsi obtenu rapproche la peinture de la fresque et renforce l'aspect religieux et mystérieux mais, en même temps, elle aplatit les formes. À la fin des années 1930, dans un souci de rendement, il emploie la technique de l'« huile emplastique » qui conjugue la rapidité de séchage de la tempera tout en conservant la brillance de l'huile. Ce procédé très en vogue chez les peintres français des faisait pourtant l'objet de critiques acerbes de la part de Chirico. Il ne voyait dans le baroque qu'un « art de femmelettes».
Les Énigmes
Ariane C'est au musée du Louvre de Paris que de Chirico découvre l'Ariane allongée, un moulage en bronze du marbre hellénistique du Vatican de le Primatice (Primaticcio Francesco dit)1543 (), aujourd'hui au château de Fontainebleau. Reproduction dans Dossier de l'art, , février 2009, ., ainsi qu'une copie en marbre réalisée par Cornelis van Cleve, et exposée dans les jardins de Versailles. Cette Ariane devient la figure mythique au cœur de la série Méditation, réalisée entre 1912 et 1913.
Les mannequins Les mannequins qui peuplent les toiles de Chirico sont les personnages les plus énigmatiques et les plus emblématiques de la période « métaphysique », bien qu'ils soient présents et représentés jusqu'à la fin de sa vie. À connotation intellectuelle, ils sont un croisement entre les automates des , ceux du commerce exposés en vitrine et la statuaire africaine.
Anecdote En 1923, d'une plate-forme d'autobus, Yves Tanguy aperçoit le tableau Le Cerveau de l'enfant exposé dans la vitrine de la galerie de Paul Guillaume. Il saute du bus en marche pour le voir de plus près. Sans le savoir, André Breton reproduit la même réaction, six ans plus tard, quand, apercevant ce même tableau, il saute lui aussi de l'autobus en marche. À force d'insistance, Breton réussit à acheter ce tableau qui restera chez lui jusqu'à sa mortAgnès Angliviel de la Beaumelle, Yves Tanguy, Éditions du CGP, Paris, 1982, ..
Œuvres thumb|right|Giorgio De Chirico par Paolo Monti (1970)
Peintures (huiles sur toile, sauf indication contraire) 1909 : Le Centaure mourant . Collection Galleria dell'Annunciata, Milan. Combat de centaures . Galleria Nazionale d'arte moderna. Le Départ des Argonautes, été 1909. L'Énigme de l'oracle, d'après Arnold Böcklin. Portrait du frère de l'artiste . Berlin, Staatliche Museen. Triton et Sirène. Ulysse et Calypso ). Kunstmuseum, Bâle. Le Vol du centaure 1910 : L'Énigme d'un après-midi d'automne . Collection particulière. L'Énigme de l'oracleReproduction dans José Pierre, L'Univers surréaliste, Somogy, Paris, 1983, . Sérénade . National galerie, Berlin. 1911 : L'Énigme de l'heure . Collection particulière. La Mère de l'artiste . Galleria nazionale d'arte moderna, Rome. Le Retour du poète . Collection particulièreReproduction , dans Le Surréalisme 1922-1942, catalogue de l'exposition du Musée des Arts Décoratifs, Paris, 1972, .. Portrait de l'artiste par lui-même, sous-titré Et quid amabo nisi quod ænigma est ? (Et qu'aimerai-je sinon l'énigme ?) . Nuova galleria del Sogno, Lugano. 1912 : L'Énigme de l'arrivée et de l'après-midi . Collection particulière. La Lassitude de l'infini . Collection particulière. La Méditation matinale . Collection particulière. Place d'Italie . Collection Jesi, Milan. 1913 : La Grande Tour ou La Tour rouge . Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf. L'Incertitude du poète ou Incertitude du poète . The Tate Gallery Londres. Les Joies et les énigmes d'une heure étrange . Collection particulière. Mélancolie d'un après-midi. La Mélancolie d'une belle journée . Bruxelles, musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. La Nostalgie de l'infini