Le montanisme est un mouvement chrétien hétérodoxe apparu dans l'Empire romain pendant la seconde moitié du en Phrygie, région de la Turquie actuelle. Sa chronologie précise est mal établie, et il n'est connu que par les écrits chrétiens officiels qui lui sont hostiles. Il se fonde sur les prophéties de Montanus et de deux femmes de son entourage, prophéties dont les recueils ont disparu et qui ne sont connues que par quelques citations de leurs adversaires. Ils déclarent parler au nom du Saint-Esprit et répondent à l'attente chrétienne de l'arrivée de l'Apocalypse et du retour du Christ annoncées par l'Évangile selon Jean. Le mouvement se diffuse rapidement en Phrygie et dans les régions voisines, et au-delà, en Gaule, à Rome et en Afrique romaine, où il trouve en Tertullien un défenseur rigoriste.

Le mouvement est combattu par les autorités chrétiennes non pour ses dogmes mais pour ses prophéties non officielles, ce qui mène à son exclusion au début du , puis sa condamnation pour hérésie. Il jette ses derniers feux, marginaux, dans la première partie du .

Appellations L'appellation moderne de Montanistes n'est pas celle des débuts. On ignore comment les adeptes se qualifiaient eux-mêmes, et on ne connait que les appellations employées par leurs adversaires. Clément d'Alexandrie (début du ) les désigne par leur origine géographique, les Phrygiens, désignation péjorative d'un peuple considéré comme inculte selon Pierre de Labriolle, et l'hérésie est dite , qui donnera Cataphryges. Avec Épiphane de Salamine et Basile d'Ancyre (début du ) apparaissent les termes de Pépuzite ou Pépuzien, du nom de Pepuze, village où Montan place sa nouvelle Jérusalem. Cyrille, évêque de Jérusalem de 350 à 386, semble avoir créé le terme de « montanistes ». Enfin, Théodoret de Cyr () les appelle montanistes du nom de Montan, cataphrygiens d'après leur origine ou pépuziens.

En réplique à ces appellations, Tertullien, défenseur du montanisme et polémiste vigoureux, désigne ses adversaires par le terme méprisant de « psychiques », catégorie intermédiaire humaine, en dessous des croyants purs, les pneumatiques, c'est-à-dire les montanistes.

Origine et diffusion

La source principale de connaissances du montanisme est l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée (mort en 339), qui lui réserve une place importante et critique dans son livre V, dans ses chapitres 14 et 16 à 19. Eusèbe cite les adversaires du montanisme, d'abord les trois livres d'un auteur inconnu, désigné par les historiens faute de mieux comme l'Anonyme antimontanisme. Eusèbe cite aussi un certain Apollonius, auteur inconnu qui écrit une génération après les prophéties de Montanus, soit vers la fin du ou au début , et une lettre de Sérapion, évêque d'Antioche de 191 à 211, accompagnant les écrits d'Apollinaire d'Héirapolis, un des premiers à réfuter Montanus par écrit.

Montanus serait né à Ardabau, un village de Mysie à la frontière de la PhrygieHistoire ecclésiastique, 5, 16, 7., situé d'après Christine Trevett dans la zone d'influence de Philadelphie, correspondant à l'actuel district de Bekilli en Turquie. Son activité commence selon les sources divergentes vers 156-157 ou 172-173. Il pourrait être un nouveau converti, et probablement pour le disqualifier, Didyme l'Aveugle le dit ancien prêtre des idoles ou prêtre d'Apollon, d'autres en font un ancien galle, officiant châtré de Cybèle. Il s'attache à deux « prophétesses », Priscilla (ou Prisca ou Quintilla) et Maximilla, que Jérôme de Stridon qualifie de nobles et riches. Tous les trois énoncent des prophéties, ce qui n'est pas nouveau dans le christianisme asiatique, mais elles sont énoncées lors de manifestations de possession furieuses et désordonnées que l'Anonyme d'Eusèbe dénonce comme contraires à la tradition. Ces prophéties constituent pour les adeptes la « Nouvelle Prophétie ». Ceux-ci s'organisent autour de Pepuze et Tymion, villages localisés dans l'actuelle province turque d'Uşak par une inscription bilingueInscription datée vers 205 . déchiffrée en 2000. Grâce à des émissaires financés par une caisse commune alimentée par les dons, le nouveau mouvement se diffuse dans les communautés chrétiennes d'Asie mineureHistoire ecclésiastique, V, 18, 8. malgré quelques revers et des succès marquants comme la conversion de toute la communauté chrétienne de Thyatire, conversion qui pourrait se situer entre 169 et 172.

Vers la même époque en 177, un groupe de chrétiens venu de Phrygie à une date indéterminée et implanté à Lugdunum (Lyon) subissent le martyre, rapporté en détail par Eusèbe. Certains détails montanismes sont remarqués par des historiens comme Albert Schwegler : Vettius Epagatus est , un autre, Alcibiade, ne se nourrit que du pain et refuse la viande, ce qui correspond aux prescriptions alimentaires montanistesHistoire ecclésiasitique, V, 1, 9 et 3, 2..

La « Nouvelle prophétie » Dix-neuf oracles, éléments de la « Nouvelle prophétie » et attribués à Montanus, à ses prophétesses ou anonymes, nous sont parvenus sous la forme d'énoncés généralement laconiques et sibyllins, recueillis par les adversaires du montanisme ou par Tertullien. Ces citations sont présentées sans référence à leur contexte, le plus souvent dans un but polémique, et sans que l'on soit sûr de leur représentativité et de leur exactitude.

Les six premiers oracles sont attribués à Montanus, mais seuls les n° 3 à 6 sont considérés comme authentiques. Quatre oracles (n° 13 à 16) sont attribués à la prophétesse Maximilla. Dans l'oracle n° 17, la seconde prophétesse, Quintilla ou Priscilla, rêva du Christ sous la forme d'une femme vêtue d'une robe éclatante. Il lui a déclaré que le lieu où elle se trouve (le village de Pépuze) est celui où . Cinq oracles (n° 7 à 11) sont transmis par Tertullien, les n°10 et 11 étant attribués à une certaine Prisca, probablement la Priscilla déjà nommée. Les n° 7 à 9 tranchent avec les autres oracles : ils ne sont pas imputés à un être humain, mais directement au Paraclet. Blanchetière ne les considère plus comme appartenant à la doctrine originelle asiatique. Enfin les derniers oracles recensés (n°18 et 19) sont douteux.

Le mouvement fondait son système de croyance sur la promesse de Jésus à ses disciples indiquée dans l'évangile selon Jean, de leur envoyer, après sa mort, le Paraclet, Esprit Saint. Montanus se présente dans l'oracle n° 3 comme l'organe du Paraclet. L'oracle n° 5 qui le présente comme la lyre qui résonne sous le plectre en fait un instrument passif, médium humain en extase prophétique. Seul Épiphane de Salamine (au ), dans son énoncé des oracles n° 1 et 2, accuse Montanus de s'être déclaré Épiphane de Salamine, Panarion, 48.11., tout en reconnaissant l'orthodoxie du montanisme sur la Trinité Épiphane de Salamine, Panarion, 48.1..

Le montanisme apparait au moment où chez les chrétiens l'attente eschatologie de l'arrivée de l'Apocalypse et du retour du Christ sont particulièrement vifs. En témoignent la circulation en Asie dès la première moitié du des écrits millénaristes de l'évêque Papias d'Hiérapolis ou de l', un apocryphe sur les révélations de Jésus relatives à l'Apocalypse. Dans l'oracle n° 13, attribué à Maximilla, emploie le terme de SUNTELEIA, mot que l'on retrouve chez Matthieu pour signifier l'« accomplissement final ». De surcroit, l'Anonyme d'Eusèbe mentionne des prédictions dans lesquelles . La fin est également annoncée dans l'oracle de Maximilla (oracle n° 11) .

Rites et conduites cataphrygiennes

La pratique du jeûne existait déjà parmi les chrétiens de l'époque, obligatoire en quelques circonstances précises, comme un ou deux jours avant le baptême ou chaque année avant Pâques. Montanus durcit cette pratique d'après ce qu'indique TertullienTertullien, Du jeûne ou Contre les psychiques, lire en ligne. : instauration de trois périodes de jeûnes obligatoires au lieu d'une pour Pâques, abstinence le mercredi et le vendredi, institution de xérophagies (littéralement « alimentation sèche »), c'est-à-dire interdiction de viandes, de fruits, d'aliments juteux, de liquide et de bains (sauf le samedi et le dimanche) pendant deux semaines chaque année.

Les Montanistes célèbrent la Pâque comme toutes les communautés chrétiennes d'Asie mineure le soir du quatorze Nissan, c'est-à-dire la veille de la Pâque juive. Mais tandis que les autres communautés adoptent au cours du la célébration le dimanche, les montanistes restent fidèles à la Pâque quartodécimaine, ce qui motive leur condamnation par les autorités impériales au .

Apollonius affirme que Montanus condamnait le mariageHistoire ecclésiastique, V, 18, 2., mais il est contredit sur ce point par Tertullien. C'est le remariage après un veuvage qui est réprouvé.

Les oracles publiés par Tertullien, que Pierre de Labriolle considère tirés d'un authentique recueil d'oracles montanistes, incitent à ne pas se dérober au martyre, voire même à le désirer .

Réactions et exclusion Avec la diffusion de ce mouvement prophétique dans les provinces limitrophes de la Phrygie, les évêques des communautés chrétiennes asiatiques réagirent, ne tolérant pas l'existence de prophéties surgies hors du contrôle des institutions ecclésiastiques. Selon Alistair Stewart-Sykes, l'origine rurale du montanisme à ses débuts est fondamentale pour expliquer son exclusion. Des discussions et des confrontations ont lieu, houleuse comme à Pépuze entre Zotique d'Otrous et Julien d'Apamée face à Maximilla soutenue par ses partisans. Des traités sur les prophéties sont rédigés dans le dernier quart du et la première décennie du , pour réfuter le montanisme. On ne connait que leurs titres par Eusèbe de Césarée. De leur côté, les montanistes font circuler leurs propres écrits, les réfutations des arguments orthodoxes et des recueils des prophéties de leurs fondateurs.

Montanus ne semble pas avoir présidé longtemps à l'œuvre qu'il avait commencée et semble être décédé à cette époque de tentative de reprise en main. Des rumeurs disent qu'il se serait pendu comme Judas, de même que Maximilla.

Selon l'Anonyme d'Eusèbe, les fidèles orthodoxes d'Asie se réunissent, condamnent le montanisme et excommunient ses adeptesHistoire ecclésiastique, V, 16, 10.. L'exclusion se manifeste par la force, car l'Anonyme rapporte que les montanistes traitèrent les Catholiques d', tandis que Maximilla réplique .

Les débats générés par cette crise se répercutent jusqu'en Occident, Eusèbe évoque la prise de position des chrétiens de Lyon et de Vienne lors de la persécution de 177 : Histoire ecclésiastique, V, 3, 4.. L'évêque de Rome accepte dans un premier temps les prophéties de Montanus, Prisca et Maximilla par un courrier adressé aux communautés asiatiques, puis les rejette sous l'influence de l'antimontaniste PraxéasTertullien, Contre Praxéas, 1 lire en ligne.. Inversement à Carthage, le montanisme est attesté en 203 dans La passion de Perpétue, exaltée par le théologien latin Tertullien. Tertullien fait de la nouvelle prophétie l'étape de maturité de la religion, après l'enfance sous les Prophètes et la jeunesse avec l'Évangile.

Vers 220 d'après une lettre de à Cyprien de Carthage, un synode réunissant à Iconium les responsables des communautés de Galatie, de Cilicie et d'autres régions asiates débat sur la validité du baptême donné par les montanistes et finit par le tenir pour nul. Les montanistes restent donc officiellement réprouvés.

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