vignette|324x324px|Carl Gustav Jung, fondateur de la psychologie analytique, a construit en 1923, au bord du lac de Zurich, la tour de Bollingen, en Suisse. Une tour ronde d'inspiration médiévale qui lui servait de refuge pour écrire et pour « se retrouver en soi-même ». Dans la pierre, Jung a gravé des inscriptions grecques et latines ainsi que des symboles astrologiques et alchimiques, qui sont censés décrire le processus d'individuation. L'individuation est un concept-clé de la psychologie analytique du psychiatre suisse Carl Gustav Jung.

L'individuation est le processus de création et de distinction de l'individu. Dans le contexte de la psychologie analytique, il se rapporte à la réalisation de soi par l'accessibilité à l'archétype du Soi par la prise en compte progressive des éléments contradictoires et conflictuels qui forment la « totalité » psychique, consciente et inconsciente, du sujetA.Agnel dans le des Cahiers Jungiens de Psychanalyse, 1997. Vers la fin de sa vie, Carl Gustav Jung le définit ainsi : J'emploie l'expression d'individuation pour désigner le processus par lequel un être devient un in-dividu psychologique, c'est-à-dire une unité autonome et indivisible, une totalitéMa Vie, ? Mais cette courte définition, qui n'a pas toujours été, ne suffit pas à rendre totalement compte du concept d'individuation dans la théorie jungienne qui peut être exploré en fonction de ce qui est sujet à débat, de l'histoire de sa création, de sa nature ou de son fonctionnement.

Le concept d'individuation et les sciences humaines

Ce concept connait au sein des sciences humaines, souvent des débats, et ce depuis sa création. Ces débats donnent à voir la vitalité du concept (au sens qu'il est vital à l'esprit de douter et aux sciences humaines de faire vivre ce doute pour produire de la connaissance nouvelle, quitte à s'appuyer et/ou à rejeter les connaissances anciennes). Comme dans le débat entre Carl Gustav Jung et Karl Abraham par exemple. Ce concept se retrouve aussi à l'origine de la création de nouveaux savoirs, et il a même connu une transférabilité dans d'autres champs disciplinaires. Comme dans la création nouvelle faite par Joëlle Macrez-Maurel, en sciences de l'éducation, par exemple.

Un concept en débat

Certains penseurs (anthropologues, sociologues, et même psychanalystes) critiquent alors la démarche de Jung : le processus d'individuation ne serait-il pas l'entrée dans un crédo, plutôt qu'une réelle découverte de soi ? D'autres encore, a contrario et avec doute, disent que son tort serait d'avoir fait une psychologie profonde sur les profondeurs de la psyché et d'avoir en grande partie raison.

Par exemple au sein des psychanalystes, Karl Abraham dira clairement, que la théorie se comporte comme un crédo, comme d'ailleurs selon lui, la philosophie l'avait fait dans le passé : Après avoir rejeté comme purement historique la méthode freudienne, Jung est obligé de constater que « Freud reconnaît jusqu’à un certain point la finalité des névroses ». C’est peut-être bien là le comble de ce que Jung se soit offert dans sa « présentation » de la psychanalyse. Est-il vraiment nécessaire de rappeler ce que Freud a dit des tendances de la névrose, des symptômes comme moyens d’expressions des désirs inconscients ? Il est vrai que Freud ne s’est pas laissé aller à amalgamer les tendances de la névrose à une finalité de style métaphysique. Je répugne à en dire plus. (...) Jung renie son intention première de ne prendre comme guide que la vérité et non le sentiment moral, en abordant la sexualité infantile et l’inconscient selon des valeurs éthico-théologiques. C’est contre cette dernière attitude que je veux m’élever en terminant. Il s’agit de préserver la psychanalyse contre des influences qui voudraient en faire ce que fut, dans le temps, la philosophie : ancilla theologiaeKarl Abraham Critique de l'Essai d'une présentation de la théorie psychanalytique de C.G. Jung - Texte à lire en ligne http://www.megapsy.com/Textes/Abraham/biblio041.htm.

Par exemple, au sein de l’anthropologie, l’anthropologue Wiktor Stoczkowski : La psychanalyse jungienne était moins une thérapie ou une psychologie qu’une doctrine initiatique qui promettait la délivrance du mal par la généralisation spirituelle, tout en annonçant la renaissance future de l’humanité sous la houlette d’une race supérieure d’artistes et de penseurs capables de parachever la métamorphose salvatrice de l’individuationW. STOCZKOWSKI, Des hommes, des dieux et des extraterrestres : ethnologie d’une croyance moderne, Paris, Flammarion, 1999, .

Plus loin, encore, dans l'ouvrage Wiktor Stoczkowski conclut : Comme la théorie des Anciens Astronautes, les conceptions de Jung et d'Eliade sont des pyramides bâties à l’envers, qui reposent non pas sur la large base des « preuves factuelles » invoquées en leur faveur, mais sur la fragile pointe des a priori métaphysiquesW. STOCZKOWSKI, Des hommes, des dieux et des extraterrestres : ethnologie d’une croyance moderne, Paris, Flammarion, 1999, .

Mais le doute persiste comme chez Jacques Miermont : Freud avait raison d'avoir tort et C.G Jung tort d'avoir tort ou tort d'avoir raison (...)Jacques Miermont, Écologie des liens, Éditeur ESF, 1993, Citation en ligne

Les auteurs des deux bords, et les débats existent, toujours à notre époque, ainsi qu'en témoigne l'un des pères de la recherche-action en France, René Barbier : Je n'ai encore jamais vu une recherche portant sur un sujet aussi « délicat », pour ne pas dire plus, dans notre discipline. J'en ai pris la responsabilité, en tant que directeur de recherche, car j'aime poser des questions à toute mise en ordre épistémologique : ce que je ressens à l'heure actuelle dans les sciences humaines, derrière les controverses concernant le savoir et la pédagogie. Pour ma part, le risque est minime et j'en ai l'habitude, mais pour le jeune chercheur qui s'aventure dans ce domaine, le risque est majeur, tant sur le plan académique que sur le plan personnelRené Barbier, Le journal des chercheurs, L'autorisation noétique, lundi 17 février 2003 http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=70.

Un concept transférable

Dans de nombreux écrits de la psychologie analytique, ce concept est synonyme de réalisation personnelle, de cheminement vers la découverte de soi.

Il a inspiré d'autres formulations synonymes dans d'autres champs disciplinaires, comme le concept d'« autorisation noétique » de René Barbier, repris par Joëlle Macrez-Maurel en sciences de l'éducation.

L'autorisation noétique est un cheminement de connaissance de soi, un voyage intérieur (et/ou extérieur) durant lequel un processus interne et continu de transformation de Soi démarre lorsque l'individu s'ouvre (à la suite d'un flash existentiel, une prise de conscience de son ignorance et de sa souffrance, ou à un questionnement sur le sens de la vie) à un profond désir de changement et se confronte à l'inconnu, rencontre des archétypes ou symboles numineux qui le touchent, l'ébranlent et lui dévoilent le réel derrière la réalité, l'esprit derrière la psyché, le monde ontologique derrière le monde des apparences, le monde de l'intelligence derrière le monde de la significationJoëlle Macrez-Maurel, S'autoriser à cheminer vers soi. Aurobindo, Jung, Krishnamurti, Paris éditions Vega, 2004, 327 pages.

Plus largement, dans les écrits de Jung l'individuation désigne le cheminement de l'être vers un équilibre psychique des différentes instances le composant, au moyen d'une confrontation dialectique du conscient avec l'inconscient.

Le concept d'individuation pour aboutir à ce qu'il est aujourd'hui, a emprunté à de nombreuses références et analogies à plusieurs spiritualités du monde entier. Mais il ne peut être compris, dans son état actuel, au sens de la définition de Jung que dans le cadre de la théorie de la psychologie jungienne en référence aux autres concepts de cette même théorie. Sauf à rendre raison de son transfert dans un autre champ disciplinaire ou théorique comme il est de règle dans les sciences humaines et comme cela a été fait, en sciences de l'éducation par exemple.

(...) La complexité de la psychanalyse jungienne tient au fait que toutes les instances psychiques sont en étroites relations les unes avec les autres. Décrire isolément un concept donne de lui une vision forcément partielle car ne tenant compte ni des rapports dynamiques avec les autres instances ni de l'ensemble du système psychique. Tout est lié, tout est en mouvement (...)dans La Psychanalyse jungienne, collection Essentialis, ED. Bernet-Danilot, avril 2002.

Un concept éclairant (qui donne un sens) nouveau ?

Jung remarqua que les Anciens connaissaient déjà le concept d'individuation ou, à tout le moins, en avaient l'idée, la notion, le préconcept. Ainsi, les mythes de métamorphoses et toutes les productions imaginaires sur le sujet des transformations sont des exégèses du processus d'individuation, processus éternel et consubstantiel à l'humain et qui exprime une évolution de celui-ci à un moment de sa vie.

(...) l'inconscient est un processus et les rapports du moi à l'égard de l'inconscient et de ses contenus déclenchent une évolution, voire une métamorphose véritable de la psyché. Dans les cas individuels on peut suivre ce processus à travers les rêves et les phantasmes. Dans le monde collectif, ce processus s'est trouvé inscrit dans les différents systèmes religieux et dans les métamorphoses de leurs symboles. C'est à travers l'étude des évolutions individuelles et collectives et à travers la compréhension de la symbolique alchimique que je parvins à la notion clé de toute ma psychologie, à la notion du processus d'individuationMa Vie, .

Et tout comme dans l'exemple mythique d'Isaac Newton et de sa pommeLe mythe d'Isaac Newton et de la pomme (recherche sur Google livres) (les pommes tombaient bien avant la découverte du concept de gravité mais celui qui est doté du concept de gravité peut « mieux » les voir tomber puisqu'il sait qu'une force « invisible à nos yeux » est agissante : la gravité), Jung finalise la mise en mots de ce concept en psychologie analytique en nommant cette force invisible et agissante individuation, permettant à celui qui en est doté de ne plus voir, et de ne plus agir les choses de la même manière.

Aux termes de force Jung préfère celui d'énergie, et d'esprit, système psychique ou de psyché, celui d'âme. À cette préférence d'usage, mais qui est aussi une préférence de sens, il consacrera le titre d'un de ses ouvrages : Les Énergies de l'âmeC.G. Jung, Les Énergies de l'âme, Albin Michel .

Utilisation en philosophie politique La richesse du concept a permis son utilisation en dehors du domaine de la psychologie. Le philosophe Bernard Stiegler, par exemple, l'enrichit, dans aimer, s'aimer, nous aimer, des notions d'individuation du je et d'individuation du nous. Celles-ci conduisent selon lui à la construction d'un narcissisme primordial, pour soi et les collectivités dont on se sent membre. Il va ensuite plus loin en montrant comment l'hyper-synchronisation des comportements individuels induite par la société industrielle conduit à la disparition des je et des nous dans un on indifférencié, et à la perte du narcissisme primordial. Cette analyse lui permet de proposer une interprétation de la violence politique au .

Le concept d'individuation : de la naissance à la création Ce concept s'inscrit dans une histoire de création conceptuelle et de recherche chez Carl Gustav Jung, qui s'inspira des travaux de la philosophie, et qui pensa reconnaître l'existence chez les anciens, dans les mythes et les créations culturelles, les archétypes faisant référence à des aspects de transformation de l'individu. Cette orientation de recherche sur les processus de transformation, le firent s'intéresser tant à des travaux anthropologiques, comme ceux de Paul Radin, tel que le trickster qu'à des approches de l'alchimie.

Historique du concept