Varlam Tikhonovitch Chalamov (en ), né le à Vologda et mort le à Moscou, est un écrivain, poète et dissident soviétique.

Biographie Varlam Chalamov naît et vit son enfance et son adolescence dans la ville du Grand Nord russe, Vologda. Ses parentsLeur tombe est préservée au cimetière de la Présentation de Vologda. ont eu huit enfants dont trois mort-nés. Il est le cadet des cinq enfants qui ont survécu et son frère aîné, Valéry, a treize ans de plus que lui. Varlam naît deux ans après le retour de la famille, en 1905, des îles Aléoutiennes (sur l'île Kodiak). Son père y a fait partie d'une mission orthodoxe américaine qui évangélise les populations aléoutes. Revenu à Vologda, ce père est nommé prêtre responsable de la paroisse de la cathédrale Sainte-Sophie de Vologda. Il dispose d'une partie du presbytère à côté de la cathédrale (aujourd'hui transformée en maison-musée Chalamov). La forte personnalité de son père, contre laquelle Varlam se dresse, forge son caractère qui le soutiendra pendant sa vie au bagne. Vers sa mère, effacée par les tâches ménagères d'une grande famille, va tout l'amour et la compassion. Chalamov décrit son enfance et son adolescence dans son récit La Quatrième Vologda écrit en 1968-1971 mais publié seulement en 1985 à Paris et en 1988 dans son pays (avec des coupures). Il poursuit ses études de 1914 à 1918 au lycée de garçons de Vologda. La ville de Vologda, dont le Kremlin de Vologda a été construit sur ordre d'Ivan le Terrible, a toujours servi de lieu de relégation et il n'y a pas, selon Chalamov, de personnalité du mouvement de libération russe qui y ait passé moins de trois mois et qui n'ait pas été enregistrée au bureau de police de la ville. La ville est aussi le point de départ vers des lieux d'enfermement plus au nord ou à l'est de la Russie.

Le père de Chalamov, qui est prêtre orthodoxe, va, du fait de ce statut, lui occasionner des difficultés après la Révolution de 1917 : Varlam Chalamov ne peut poursuivre ses études universitaires à Vologda, il doit partir pour Moscou, où il réussit en 1923 le concours d'entrée à la faculté de droit de l'université d'État de Moscou (MГУ). Pour payer ses études à l'université, Chalamov travaille dans une tannerie.

Chalamov entre dans un mouvement trotskiste, et conteste le pouvoir de Staline, en particulier en diffusant de manière clandestine les Lettres au Congrès du Parti, appelées ultérieurement le Testament de Lénine. Ces lettres de Lénine au Congrès mettent, entre autres, clairement en garde contre une éventuelle succession de Staline à la tête du Parti communiste. Arrêté le , il est envoyé pour trois ans dans un camp de travail à la Vichera, dans l'Oural central. thumb|Chalamov en 1929, photo prise par la Guépéou. Chalamov revient à Moscou en 1932 et y travaille comme journaliste et essayisteElsbeth Wolffheim, « Varlam Chalamov » in Efim Etkind, Histoire de la littérature russe, tome 6, ..

Les Grandes Purges le renvoient au Goulag : le , Chalamov est arrêté pour , condamné à cinq ans et envoyé à Djelgala dans la Kolyma, région à l'extrême-est de l'URSS, au-dessus du cercle polaire arctique, connue sous le nom de . Étant condamné du fait de l'« article 58 », associé à la lettre T pour trotskiste, son dossier pénitentiaire indique qu'il doit être soumis aux travaux les plus durs, ceci dans le but de le faire mourir. Maintes fois Chalamov souhaite la mort, littéralement affamé du fait de rations insuffisantes, battu par les détenus de droit commun ou les gardes et surtout du fait de journées de travail de plus de 16 heures dans les mines aurifères. Le climat polaire implique de travailler parfois par moins 50 degrés. Mais, par miracle, il survit. Il échappe, par la relative bienveillance de l'enquêteur-instructeur qui l'emploie à recopier les listes de condamnés à la Serpentine et brûle son dossier, aux fusillades de l'hiver 1938. En 1943, toujours prisonnier, il écope d'une nouvelle condamnation, de dix ans cette fois, et toujours à la Kolyma, pour pour avoir considéré Ivan Bounine comme un classique de la littérature russe.

En 1946, la chance sourit deux fois à Chalamov : au seuil de la mort, il ne peut plus travailler et est envoyé à l'hôpital de Debine au lieu d'être exécuté. De plus, le détenu-médecin Pantioukhov prend d'énormes risques pour le faire nommer aide-médecin. Chalamov reçoit un salaire (très faible, mais qui va lui permettre d'acheter des livres) et surtout améliore ses conditions d'existence : une plus grande autonomie, une vraie ration de nourriture et surtout il ne travaille plus dans une mine, mais dans un hôpital chauffé. Après une formation rapide, il gère l'accueil des malades de l'hôpital. Ces changements ont été rendus possibles par l'effacement, de manière non officielle, de son sigle 58 de son dossier pénitentiaire du fait d'un juge d'instruction et d'une employée de l'administration de la Kolyma. Rares gestes d'humanité à la Kolyma.

Varlam Chalamov est libéré en 1951, mais il doit rester à Magadan, la grande ville de la région jusqu'en novembre 1953. thumb|gauche|Photo de Chalamov et de son épouse Galina Goudz en 1935-1936. La mort de Staline en change la donne pour les prisonniers des camps (zek ou ZK, abréviation pour zaklioutchon) : les morts sont réhabilités, beaucoup de vivants sont remis en liberté. Chalamov peut quitter la Kolyma huit mois après la mort de Staline en . Il retrouve son épouse, Galina Ignatievna Goudz, qui l'a attendu tant d'années à Moscou (depuis 1937) et leur fille Lena. Mais il rompt avec elle. Déportée au Kazakhstan après l'arrestation de son mari, elle a officiellement divorcé en 1947 pour obtenir l'autorisation de revenir à Moscou. Au retour de ce dernier, elle exige qu'il ne révèle rien de son expérience des camps à sa fille. Celle-ci a été élevée dans l'esprit du temps, c'est-à-dire : la patrie et la haine des ennemis du peuple. Galina lui suggère de tout oublier pour retrouver une vie normale. Mais Chalamov a sa vocation d'écrivain et sa vie ne sera plus que travail de la mémoire et transcription dans ses récits. Le récit de la Kolyma, intitulé L'Apôtre Paul, décrit une situation familiale proche de celle de l'auteur, c'est celle vécue par le pasteur Frisorger.

Chalamov ne peut revenir à Moscou avant sa réhabilitation en 1956, il travaille dans une exploitation de tourbe à Kalinine à au nord-ouest de la capitale. À Moscou, Chalamov vit avec Olga NeklioudovaIls se séparent en 1965., auteur de livres pour la jeunesse, qu'il avait rencontrée chez Olga Ivinskaïa. Chalamov publie des essais et de la poésie dans des revues littéraires tout en s'attelant à son œuvre majeure, les Récits de la Kolyma, dans laquelle il raconte son expérience des camps. Les épreuves sont envoyées dans les pays occidentaux en contrebande; le texte est aussi publié en URSS par samizdat. Les Récits de la kolyma paraissent pour la première fois en 1966 et la première édition en langue russe (mais à l'étranger) en 1978. En 1972, Chalamov doit renier ses Récits, très probablement forcé par les pressions de l'État. Le livre paraît en URSS en 1987.

La mort de Chalamov est une métaphore de sa vie : pauvre, affaibli, malade, il meurt dans un hôpital psychiatrique moscovite en 1982. Il est enterré au cimetière de Kountsevo de Moscou.

Récits de la Kolyma

Le nom de Chalamov est associé principalement à des récits denses et concis. Wolfgang Kasack définit les propriétés de base de ces récits comme suit : l'intrigue se limite à des évènements vécus par l'auteur lui-même ; ses descriptions sont précises et dépourvues d'effets stylistiques ; elles suscitent des impressions par ses « images de la cruauté, de l'inhumanité de ce qui se passe ». Elena Mikhaïlik, quant à elle, formule sa perception des récits de Chalamov comme : « un récit lent et strictement objectivé, légèrement décalé par son ironie noire à peine perceptible, puis de brefs éclats émotionnels ». Guennadi Aïgui écrit à propos du style de Chalamov en prenant le récit Le procurateur de Judée comme exemple. Il y trouve quelque chose de particulier, qu'il ne retrouve nulle part ailleurs (ni dans le roman, ni dans des essais, ni dans des récits) ; quelque chose de pur et d'abstrait correspondant à la tragédie si peu romanesque de cette époque ». La langue des récits de Chalamov se distingue par sa musicalité, par son rythme et ses changements nets de tempos, l'utilisation répétée d'allitérations, qui donne à sa prose une sonorité heurtée.

Chalamov considérait les camps de la Kolyma, avec leurs conditions climatiques sévères et le travail forcé des prisonniers comme l'incarnation du mal absolu :

Chalamov décrit le camp comme un lieu extrême de déshumanisation, dans lequel l'homme perd tout ce qui lui donne sa personnalité, et même les propriétés du langage et de la mémoire et finit par se résumer en des processus purement physiologiques. L'auteur des Récits de la Kolyma ne prête pas attention au développement physiologique de ses personnages et montre seulement leur comportement dans les circonstances exceptionnelles quand l'enjeu devient la survie.

C'est l'un des points de sa polémique avec Soljenitsyne : ce dernier a une vision plus optimiste, dans laquelle le camp peut être aussi la source de nouvelles connaissances et apporter une meilleure compréhension de la vie. Dans le même ordre d'idées Varvara Babitskaïa observe que les récits de Chalamov eux-mêmes offrent une galerie de personnages, qui ont conservé un noyau moral et une capacité de montrer de l'amabilité et de la compassion. L'état de proximité constante de la mort, et de manière générale l'absurdité de la vie dans laquelle survivent les personnages de Chalamov, l'auteur Klaus Chtedke l'appelle la fin de l'humanisme. Andreï Siniavski caractérise Les Récits de la Kolyma comme des écrits « face au visage de la vie »: « Après avoir survécu, l'homme se demande : mais pourquoi suis-je vivant ? Dans les conditions de la Kolyma chaque vie devient égoïsme, péché, meurtre de l'autre, qui n'est surpassé que par le seul fait d'être resté en vie. Et la vie devient une infamie. Vivre est alors indécent. Celui qui survit dans ces conditions restera toujours comme un résidu de vie, comme quelque chose de honteux. Pourquoi n'es-tu pas mort ? c'est la dernière question qui se pose à l'homme… Vraiment : pourquoi suis-je encore vivant, alors que tous sont morts ?.. »

Dans son essai intitulé Tout ou rien Chalamov écrit :