Les émeutes de 1929 en Palestine mandataire, également connues sous le nom de Massacres de 1929 (, littéralement les évènements de 5689 Anno Mundi), ou de la révolte de la Bouraq (), se réfèrent à une série de manifestations et d'émeutes fin , qui font suite à un différend de longue date entre arabes et Juifs sur l'accès au Mur des Lamentations à Jérusalem.
Pendant la semaine d'émeutes du 23 au , 133 à 135 Juifs ont été tués par les Arabes et 339 autres ont été blessés, tandis que 110 à 136 Arabes ont été tués et 232 ont été blessés, la grande majorité par les forces de l’Empire britanniqueJean-Pierre Filiu, Histoire de Gaza, Paris : Fayard, 2024. Collection « Pluriel histoire », , 7 82.Great Britain, 1930: Report of the Commission on the Palestine Disturbances of August 1929, Command paper 3530 (Shaw Commission report), . ou des milices paramilitaires sionistes.
La Commission Shaw du nom du juge britannique Sir Walter Shaw qui la présida, a émis pour opinion dans son rapport que la cause fondamentale « sans laquelle les troubles n’auraient pas eu lieu ou n’auraient été que des manifestations locales est le sentiment d'animosité et d'hostilité des Arabes envers les Juifs qui découlent de la non-réalisation de leurs aspirations politiques et nationales et de la peur pour leur avenir économique ». Cette peur provenant entre autres des réceptions devant les termes de la déclaration de BalfourShaw Report, . Une autre cause majeure est le pressentiment par les Arabes que les nouveaux immigrants juifs soient non seulement une menace pour leur gagne-pain, mais se présentent comme une nouvelle autorité pour l’avenirShaw Report, p151.. Avraham Sela décrit les émeutes comme « sans précédent dans l'histoire du conflit arabo-juif en Palestine, dans la durée, l'étendue géographique et les dommages directs en termes de vies et de biens »Avraham Sela, The "Wailing Wall" Riots (1920) as a Watershed in the Palestine Conflict, The Muslim World, April 1994.
Les tensions autour du Mur des lamentations Premiers incidents Le Mur des lamentations est le plus saint des sites juifs, car il est le dernier vestige des anciens remparts qui entouraient le Second Temple. Les Juifs, par la pratique au fil des siècles, bénéficiaient d'un droit d'accès au Mur des lamentations pour les besoins de leurs dévotions. Faisant partie du Mont du Temple, le Mur des lamentations était sous le contrôle de la fondation musulmane : le Waqf de Jérusalem. Par ailleurs, les musulmans considèrent le mur comme faisant partie de la mosquée Al-Aqsa, le troisième lieu saint de l'islam, et selon la tradition islamique l'endroit où Mahomet attacha son cheval, Buraq, avant son voyage de nuit vers le ciel. Légalement, en 1929, le Mur des lamentations était propriété musulmane. Ces différences ont été la source des premières tensions communautairesShaw Report pp. 27-29..
À la suite d’incidents récurrents dont le dernier en date eut lieu en (soit 4 ans avant les émeutes), une réglementation avait été adoptée interdisant aux Juifs de venir avec des sièges et des bancs au pied du Mur des lamentations, même si ceux-ci étaient destinés à des fidèles qui étaient âgés et infirmes. Cette règle peut sembler stricte mais elle était surtout en conformité avec les principes directeurs de la gestion des lieux qui étaient de moins en moins respectés depuis quelques années.
En effet, les autorités britanniques avaient mis en place des règles très restrictives ; toute tentative d’adaptation des rites au niveau du site pouvant être interprétée par les musulmans comme faisant partie du « projet sioniste », ces derniers craignaient que les bancs ne soient qu’une première étape avant l’appropriation totale du site et sa transformation en une synagogue.
Cette crainte était aussi la réponse aux déclarations plusieurs mois auparavant du leader sioniste Menahem Ussishkin qui avait prononcé un discours réclamant « un État juif sans compromis et sans concessions, de Dan jusqu'à Beer Sheva, depuis la grande mer vers le désert, y compris la Transjordanie ». Il avait conclu : « Jurons que le peuple juif ne se reposera pas et ne saura garder le silence jusqu'à ce que son foyer national soit construit sur notre Mont Moriah », une référence au Mont du Temple.
En , des Juifs priant au Mur des lamentations le jour de Yom Kippour avaient placé des chaises malgré l’interdiction des autorités et une mekhitsa, composé de quelques cadres en bois, recouverts de tissu afin de séparer les hommes et les femmes. Le Commissaire britannique de Jérusalem Edward Keith-Roach, alors en visite sur l’Esplanade des mosquées surplombant la zone de prière, souligna la présence de l'écran en bois qu’il avait explicitement interdit la veille. La mekhitsa étant décrite comme une violation du statu quo établie par l’Empire ottoman et qui interdisait aux Juifs de faire toute «construction» à la zone du Mur des lamentations. Keith-Roach, gouverneur de Jérusalem par le mandat britannique, demanda à la police de retirer le panneau en raison des plaintes des musulmans. Mais le religieux insista pour que la séparation en bois reste debout jusqu'à la fin de la prière, ce à quoi Keith-Roach a convenu. Toutefois, en refusant de retirer l’installation en bois, dix hommes armés ont été envoyés, soutenu par les résidents arabes. Un violent affrontement avec les Juifs présents eut lieu, et l’installation fut détruite.
Réactions L'intervention a attiré par la suite les critiques de certains Britanniques qui ont jugé qu'une force excessive avait été exercée sans bon jugement, bien que le gouvernement britannique ait publié une déclaration défendant l'action dans son principe. L’intervention a également suscité les plaintes des autorités juives à la Couronne britannique mais également des pétitions d’organisations sionistes et des rabbins Kook et Meir à la Société des Nations. La réponse de la SDN fut la suivante : « It hopes that the Mandatory Power will thus succeed in allaying public feeling and that neither party will, through unreasonable demands or intolerant refusals, assume the responsibility of provoking public disturbances ».
Les stratégies des deux côtés étaient d’adopter des positions extrêmes et d’user des symboles religieux pour s’assurer l’adhésion de la population.
Les sionistes se sont par exemple approprié un minaret Ottoman musulman des murs de l’ancienne ville comme symbole de leur propagande. Un drapeau sioniste représentait même fortement le dôme du Rocher dans une publication plus tard remarqué par les musulmans.
Haj Amin al Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem distribua des tracts aux Arabes en Palestine et dans le monde arabe, affirmant que les Juifs avaient l'intention de prendre le contrôle de la mosquée al-Aqsa.
Le tract indiquait que le gouvernement était « responsable des conséquences de toute mesure que les musulmans pourraient adopter dans le but de défendre eux-mêmes le saint Burak en cas d'échec du gouvernement... pour empêcher toute intrusion de la part des Juifs ». Un mémorandum publié par le Waqf de Jérusalem déclara également : « s’être rendu compte par l'expérience amère des aspirations cupides et illimitées des Juifs à cet égard, les musulmans pensent que le but des Juifs est de progressivement prendre possession de la mosquée d'Al-Aqsa sous prétexte qu’il correspond à l’emplacement de leur Temple », et il a ainsi conseillé aux Juifs « d’arrêter cette propagande hostile qui va naturellement engendrer une réaction commune dans tout le monde musulman, dont la responsabilité incombera aux Juifs »Shaw Report p. 31..
La Commission Shaw a également déclaré que certains articles de la presse arabe publiaient des documents à propos du Mur des Lamentations, qui « étaient de nature à exciter tout lecteur sensible »Shaw Report p. 41.. Une des conséquences étaient que les fidèles juifs étaient souvent la cible de bagarres et de jet de pierres.
En , le Grand Mufti de Jérusalem a entrepris des rénovations au niveau de l’esplanade des mosquées (soit au-dessus du Mur). Des mules ont été conduites à travers la zone de prière laissant des excréments ; et des déchets et de l'eau ont été jetés sur place. Un muezzin a également été nommé pour effectuer l'appel à la prière juste à côté du mur, l’heure de l’appel coïncidant avec l’heure de prières des Juifs. Les Juifs ont ainsi protesté contre ces provocations et les tensions ont augmenté d’un cran.
Les sionistes d’extrême droite ont alors exigé le contrôle du Mur, certains allant même jusqu'à appeler ouvertement à la reconstruction du Second Temple, alimentant les craintes des musulmans sur les intentions sionistes. Ben-Gourion déclara que le mur devait être « racheté », prédisant qu'il pourrait atteindre leur objectif en moins de 6 mois.
Durant le printemps 1929, le journal sioniste révisionniste Doar HaYom commença une longue campagne réclamant le droit des Juifs sur le Mur et l’espace attenant. Le , les forces de police palestinienne établirent un poste de police à côté du Mur. Le , les groupes paramilitaires sionistes Haganah et Brit Trumpeldor ont tenu une réunion à Tel Aviv avec près de s’opposant à la décision de la Commission de 1928 qui confirmait que le Mur était propriété musulmaneHorne, Edward (1982) "A Job Well Done. À History of the Palestine Police Force. 1920 - 1948". Anchor Press. . p. 132. "The principle inflammatory organ of the day.".
Marche vers le Mur des lamentations et contre-manifestation
Le jeudi , pendant le jeûne juif de Tish’a bè'Av, plusieurs centaines de membres du Comité Joseph Klausner pour le Mur des lamentations, dont des nombreux membres de la jeunesse du mouvement sioniste révisionniste Betar de Vladimir Jabotinsky, alors sous la direction de Jeremiah Halpern, marchèrent sur le Mur des lamentations en criant « C’est notre mur », en levant le drapeau national juif et en chantant Hatikva, l'hymne juif. La commission Shaw a conclu plus tard que la foule est restée globalement pacifique mais que certains « éléments indésirables » provoquaient et menaçaient les musulmansGreat Britain, 1930: Report of the Commission on the Palestine disturbances of August 1929, Command paper 3530 (Shaw Commission Report), pp. 54-56..
Les autorités avaient été informées à l'avance de la tenue de la marche et avaient fourni une escorte policière dans le but de prévenir tout incident. Toutefois de nombreux récits révèlent que les jeunesses d’extrême droite juive avaient attaqué les résidents locaux et avait insulté le nom du Prophète MahometLevi-Faur, Sheffer and Vogel, 1999, p. 216.Sicker, 2000, p. 80.'The Wailing Wall In Jerusalem Another Incident', The Times, Monday, 19 August 1929; pg. 11; Issue 45285; col D..
Le vendredi , après un sermon incendiaire après la prière du vendredi, une manifestation organisée par le Waqf de Jérusalem marcha vers le Mur. Le Haut-Commissaire par intérim britannique convoqua le Mufti Haj Amin al-Husseini et lui indiqua qu'il n’avait jamais été informé d'une telle manifestation qui aura lieu au Mur des Lamentations, et que cela risquerait d’augmenter rapidement les tensions étant donné la symbolique du Mur pour les Juifs. Au mur, la foule brûla des livres de prières, des accessoires liturgiques et des notes de supplication laissés dans les fissures de la paroi avant que la manifestation ne dégénère et que, entre autres, le responsable religieux juif ne soit blessé. Les émeutes se propagèrent à la zone commerciale de la ville juiveGreat Britain 1930 : Report of the Commission on the Palestine Disturbances of August 1929, Command 3530.