Al-HâkimAl-Hâkim nom complet en arabe : al-ḥākim bi-amr allah al-manṣūr ismā`īl ben al-`azīz ben al-mu`izz li-dīn allah ma`d al-fāṭimīy, surnommé al-ḥākim bi-amr allah, , Souverain par la volonté de Dieu et al-manṣūr, , Le vainqueur., né le au Caire et disparu le à Mokattam, est le sixième calife fatimide à partir du .

Durant les quatre premières années du règne d'Al-Hâkim, l'eunuque Bardjawân assure la régence de la maison fatimide, avant d'être exécuté. Après 25 ans d'un règne contrasté, oscillant entre cruauté et mesures libérales, le calife disparaît dans des circonstances suspectes, probablement assassiné.

À la fin de son règne, certains de ses proches le divinisent, fondant la religion druze. Il est l'objet d'un abondant débat historiographique concernant sa personnalité.

Biographie

Enfance et régence

L'accession au pouvoir d'al-Hâkim À son accession au commandement suprême, le , al-Hâkim ne fut pas contesté, ce qui tend à montrer la stabilité de la dynastie fatimide à cette époque. Auparavant, en 993, il avait été proclamé walî al-'ahd (héritier présomptif) par Al-'azîz devant le grand-qâḍî Muhammad b. al-Nu'mân et le chef des Kutâma, al-Hasan b. 'Ammâr. Al-Hâkim entra au Caire au lendemain de la mort de son père, au cours d'une fastueuse cérémonie.. Le jour d'après lui fut attribué le titre d'imâm avec le laqab d'al-Hâkim bi-amr Allâh.

Une courte régence objet de luttes entre le Kutama al-Hasan ibn 'Ammâr et l'eunuque Bardjawân (996-997) En 996, al-Hasan b. 'Ammâr, chef des Berbères Kutâma, allié historique du califat, fit savoir ses ambitions pour la direction du gouvernement et fut nommé wâsita — charge d'intermédiaire entre le calife et le peuple, plus modeste que celle de vizir.. Il mena une politique en faveur des Berbères négligeant Turcs, Daylamites et Noirs. Plus encore, pour asseoir son pouvoir, il fit exécuter un vizir d'al-'Azîz, Isâ b. Nastûrus. L'eunuque slave Bardjawân, tuteur d'al-Hâkim, méfiant, s'allia avec le gouverneur de Damas, Mangûtekîn, pour défaire Ibn 'Ammâr, soupçonné d'intriguer contre le calife. Ils furent défaits une première fois devant Damas.

Une seconde alliance vint à bout du pouvoir d'Ibn 'Ammâr, disgracié, il fut assassiné par la suite. Début , Bardjawân prit la charge de wâsita.

La régence de Bardjawân et sa mort (997-1000) En trois années de régence Bardjawân dut repousser l'invasion byzantine en Syrie du NordVoir la traduction du récit d'Ibn al-Qalânisî par M. Canard, dans Revue des Études Byzantines, Paris, XIX, 1961, p. 297., mater une rébellion à Tyr, et mettre fin aux troubles ayant cours à Damas et à Barqa.

Cette régence permit des relations pacifiques entre Byzance et al-Hâkim jusqu'en 1015. En effet, une année après la mort de Bardjawân, en 1001, une trêve de dix ans fut signée avec Basile II, empereur byzantin.

Al-Hâkim fit assassiner Bardjawân en 1000 au cours d'une promenade avec lui. S'ensuivirent des troubles menés par les Turcs craignant une machination des Berbères. Le calife expliqua publiquement que la tutelle devenue pesante l'avait obligé à faire tuer Bardjawân pour gouverner seul. Par la même occasion, il fit renouveler les serments d'obéissance et d'assistance à ses sujets..

Les premières années du règne personnel Après la mort de son tuteur, al-Hâkim régna en despote absolu, au gré de ses humeurs, quelles qu'elles soient : entre l'évergétisme le plus généreux et la violence la plus crue.

Son règne est remarquable pour le nombre considérable d'exécutions capitales qu'il a commandées et d'actes de cruauté perpétrés par lui, pour la succession des soulèvements populaires, pour des excentricités interrogeant la possible folie du calife et, enfin, pour le développement d'un culte de son image, divinisée.

Les fondements d'un pouvoir ismaélien La moralisation et la propagande (da`wa) ismaélienne figurent parmi ses premières préoccupations. Par exemple, en 1005, il proclame l'anathème contre les premiers califes et les compagnons du Prophète. Cette mesure fut suivie de rixes entre hadjis, surpris de trouver cet ordre placardé sur les mosquées et sur les bâtiments officiels. Cependant, le calife peina à imposer l’ismaélisme puisque deux ans plus tard, du fait des troubles qu'il causait, l'édit fut supprimé.

L'instauration d'un pouvoir par la terreur Al-Hâkim établit son pouvoir sur la force. Dès les premières années de son règne il prétendit mater tout ennemi intérieur du Califat et éradiquer toute menace politique. Il procédait ainsi régulièrement à des exécutions a priori injustifiées. Vizirs, hauts fonctionnaires ou simples sujets, tout le monde pouvait craindre cette sentence. La terreur s'imposait comme moyen de gouvernement. L'assassinat de Bardjawân, l'exécution de Fahd b. Ibrâhîm en 1004, l'exécution de tous les prisonniers incarcérés ou par exemple, en 1009, les supplices infligés à plusieurs fonctionnaires chrétiens (suspension par les mains dont certains moururent) constituent un petit échantillon exemplaire de cette politique pratiquée par le calife tout au long de son règne.

La réaction du calife face aux révoltes Plusieurs rébellions font date. La plus importante fut celle d'Abû Rakwa Walîd b. Hishâm, prince omeyyade. Ce dernier s'allia les Berbères Zanâta et les partisans de Banû Ḳurra, opposés au calife. Il triompha, se présentant comme l'anti-calife à la fin de l'année 1004/5. Al-Hâkim unit les ghulâms hamdânides aux Bédouins tayyites de Mufarridj b. Dag̲hfal sous le commandement d'al-Faḍl b. Sâlih pour disposer d'une armée efficace lui obéissant. Al-Faḍl b. Sâlih remporta la bataille d'Alexandrie sur Abû Rakwa au Fayyûm en . Abû Rakwa fut contraint de fuir vers la Nubie. Il fut capturé puis livré par l'émir de Nubie et supplicié au Caire en . Ayant vaincu les insurgés, le calife se présenta sous un jour plus modeste, s'excusa publiquement pour le grand nombre d'exécutions qu'il avait demandées, pour recouvrer la confiance de ses garnisons.

Autre exemple de soulèvement problématique pour al-Hâkim : la rébellion palestinienne, en 1011/2, de Mufarridj le Ḏjarrâhide, motivée par le vizir al-Husayn b. 'Alî al-Mag̲hribî (le vizir al-Mag̲hribî) réfugié à la cour de son fils Hassân b. al-Mufarridj depuis l'exécution en 1009 de son père 'Alî al-Mag̲hribî. Un nouvel anti-calife, le chérif (personne de la noblesse) de La Mecque, put ainsi asseoir son pouvoir dans la région. Al-Hâkim dut soudoyer Hassan pour qu'il ne soutienne plus le sharîf.

Le début des excentricités Il commença par arpenter les ruelles d'al-Fustât à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit en compagnie d'amis et de gardes. C'est pourquoi boutiques et maisons étaient toujours en effervescence. Le calife se délectait du spectacle de scènes de lutte entre des gens du peuple (musâra'a), bagarres qu'il pouvait provoquer lui-même et qui se transformaient parfois en rixes meurtrières entre groupes rivaux. Il s'habitua à ce genre de pratiques après la disparition de son tuteur.

Un calife bâtisseur assurant la continuité du pouvoir fatimide Le calife, malgré son image sulfureuse, apparaît également en philanthrope et en porteur de projets de grands travaux destinés à asseoir son pouvoir temporel. En 1005, Al-Hâkim fonda une maison de la sagesse, première université musulmane : la Dar al-Hikma du Caire, munie d'une importante bibliothèque publique où l'astronomie et la philosophie étaient enseignées en sus des disciplines purement religieuses comme la connaissance des hadiths et du Coran. C'est là que les futurs missionnaires (dâ`i) recevaient l'enseignement des doctrines ismaéliennes qu'ils étaient ensuite chargés de répandre dans tout le monde musulman. Il favorisa le développement des sciences et des lettres ; l'historien al-Musabbihî fut un de ses intimes ; l'astronome 'Alî b. 'Abd al-Rahmân composa pour lui son ouvrage al-Zidj al-kabîr. Il eut d'excellents rapports avec le médecin Ibn Muqashshir, sur les conseils duquel il revint à la consommation du vin qu'il avait restreinte en 1005.

C'est à al-Hâkim que Le Caire doit la construction de la mosquée al-Râshîda, celle d'al-Maqs et l'achèvement de la mosquée dite d'al-Hâkim, commencée par al-'Azîz.

Politique extérieure Son règne ne semble pas avoir fondamentalement ébranlé la puissance fatimide puisqu'il conserve le vaste domaine califal qui, à son époque, n'avait encore rien perdu territorialement. Il participe même à l'expansion de l'empire fatimide en conquérant la Syrie jusqu'à Alep..

Al-Hâkim eut à s'opposer aux qarmates régnant à Bahreïn, au calife abbasside de Bagdad, al-Qâdir bi-Amr Allah, lui qui en 1013, ordonna aux chiites duodécimains de rédiger le « » (un document proclamant qu'Al-Hâkim n'était pas un descendant de `Alî), aux Berbères à l'ouest et aux Turcs au nord. En plus de cela al-Hâkim avait des relations compliquées avec ses propres vizirs à l'intérieur (au cours des vingt dernières années du règne d'al-Hâkim, quinze vizirs se sont succédé). Pendant quelque temps, son autorité fut reconnue jusqu'à Mossoul et à Alep.

1008-1014 : le zèle religieux Si al-Hâkim avait décrété dès 1004 l'obligation pour les chrétiens et les juifs de porter le zunnâr (ceinture reconnaissable) et le turban noir, et interdit la procession des Rameaux à Jérusalem en 1007, c'est en 1008 que sa politique religieuse prit un tournant radical. Cette année-là, il confisqua les biens (waqf) des églises et monastères d'Égypte..

L'année 1009 vît la destruction de nombreux monastères et églises : particulièrement le monastère de Qusayr, en Égypte et l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. La destruction de ce haut-lieu de la chrétienté mit un terme aux relations pacifiques entre l'empire fatimide et l'empire byzantin, l'empereur Basile II interdisant en 1015 les relations commerciales avec l'Égypte et la Syrie. Les dhimmis se virent obligés de porter le ghiyar (insigne, morceau de tissu coloré distinguant les « gens du Livre » des musulmans) en sus du zunnar.

En 1010, les mesures contre l'ébriété furent renforcées, les lieux encourageant l'ivresse surveillés. Les chants et les jeux furent prohibés, l'accès aux bains interdit aux femmes.

En 1011, la quantité de raisin autorisée à la vente fut limitée à un peu plus de deux kilogrammes par transaction, puis la vente de raisin fut tout à fait interdite et de grandes quantités jetées dans le Nil. Les chrétiens n'eurent plus le droit de se rassembler pour la fête de la croix (la fête la plus significative de la liturgie). Les femmes furent privées du droit de sortir après la prière du soir.

En revanche, al-Hâkim permit en 1013 aux chrétiens et aux juifs d'émigrer en territoire grec avec tous les biens qu'ils pourraient emporter avec eux. En 1014, deux massacres eurent lieu à al-Fustât. Le calife ordonna le remplacement des fonctionnaires chrétiens par des musulmans. Ces mesures furent rendues encore plus sévères à la suite de suppliques chrétiennes, et un grand nombre de chrétiens furent contraints de se convertir à l'islam.

Vexations envers les sunnites En ce qui concerne les mesures anti-sunnites et spécifiquement chiites, elles se heurtèrent à une vive résistance de la population égyptienne en majorité sunnite, et furent, soit pour cette raison, soit par accès de libéralisme, parfois rapportées. Les prières sunnites furent régulièrement interdites, mais le calife revint toujours sur ces décisions. Al-Hâkim décréta en 1005 l'anathème contre les compagnons du Prophète. Cette mesure fut si impopulaire qu'il la supprima deux ans plus tard. Les mesures de rigueur contre les sunnites provoquèrent un grand zèle pour le chiisme, et on se pressa aux conférences que faisait au palais le grand cadi, au point que des gens périrent étouffés.

Une politique au service de la religion ?