La Belle au bois dormantC'est-à-dire , le déplacement de l'adjectif étant une hypallage ; Charles Perrault, Contes (introduction, notices et notes de Catherine Magnien), éditions Le Livre de Poche Classique. est un conte populaire, qui se rattache au conte-type 410, dans les dernières versions de la classification Aarne-ThompsonUther 2004.. Parmi les versions les plus célèbres figurent celle de Charles Perrault, publiée en dans Les Contes de ma mère l'Oye, et celle des frères Grimm publiée en .
La version de Perrault est fondée sur Soleil, Lune et Thalie de Giambattista Basile (publié à titre posthume en 1634), un conte lui-même fondé sur un ou plusieurs contes populaires. Une des premières versions connues de l'histoire est Perceforest, composé entre 1330 et 1344 et imprimé en 1528. Mais on peut aussi mentionner la version provençale (parfois considérée comme catalane) de la même époque que constitue Frayre de Joy e Sor de Plaser...
Analyse Note : L'analyse présentée ici est fondée sur les versions de Perrault et des frères Grimm qui diffèrent par plusieurs points.
Résumé À l’occasion du baptême de leur fille, le roi et la reine organisent une fête somptueuse, invitant famille, amis et sept fées marraines (ou douze dans la version des frères Grimm) bienveillantes de l'enfant. Chacune d'elles offre un don à la princesse : beauté, grâce Brusquement une méchante fée, qui n’a pas été invitée, se présente et lance à la princesse un charme mortel : à ses , la princesse se pique le doigt sur le fuseau et en meurt. Heureusement, une des jeunes et bonnes fées marraines qui s'était cachée pour parler en dernier, atténue la malédiction de la méchante fée :
Pour protéger sa fille, la princesse, le roi fait immédiatement interdire de filer au fuseau ou d’avoir un fuseau sous peine de mort. Pourtant, lors de son seizième anniversaire dans une partie reculée du château, la princesse découvre une vieille fileuse qui ne connait pas l’interdiction. Elle se pique aussitôt au fuseau et s’endort. La fée qui l'avait sauvée de la mort, en modifiant le sort, se rend sur place et endort tous les habitants du château pour que la princesse ne soit pas seule à son réveil. Le château est immédiatement envahi par une végétation d'origine magique. Il ne redevient accessible qu'au bout de cent ans, lorsqu’un prince, fils du roi, y pénètre et réveille la Belle au bois dormant. Dans la version de Perrault, c'est l'entrée du prince dans sa chambre qui réveille la princesse endormie, sans qu'il n'y ait aucun contact physique entre elle et lui.
Les fées-marraines thumb|. Illustration de Gustave Doré. thumb|. Illustration de Gustave Doré.
Sept fées-marraines de Perrault : l'auteur ne leur donne pas de nom distinctif. Les six premières font un don à la princesse, la septième infléchit le sortilège lancé par la vieille et méchante fée, incarnation de la fée Carabosse :
Douze de Grimm : de sept fées dans la version de Perrault, on passe à douze (en ) dans l'adaptation du conte des frères Grimm, plus une, la treizième, incarnation de la fée Carabosse :
Nom de la princesse La princesse change de nom au gré des versions. Dans Soleil, Lune et Thalie, elle est Thalie (Soleil et Lune sont ses deux enfants jumeaux). Perrault ne lui donne pas de nom, elle est simplement . Il nomme cependant la fille de cette princesse, AuroreLa première occurrence du nom dans le conte apparaît sous la forme ; par la suite, c'est simplement Aurore.. Tchaïkovski transfère ce nom de la fille à la mère et nomme ainsi la princesse , tout comme fera Walt Disney après lui. Quant aux frères Grimm, ils disent qu'on l'appela Rose d'épine (en allemand : Dornröschen, titre du conte. Röschen est un diminutif hypocoristique), mais seulement à partir du moment où elle tombe endormie. Cette appellation est parfois rendue par (Little) Briar Rose (églantine), en anglais. Le nom de "Briar Rose", également abrégé en "Rose", est repris dans l'adaptation de Walt Disney par les fées-marraines pour dissimuler son identité véritable à Aurore, au cours des seize premières années de sa vie. Dans la version française, le prénom "Rose" est conservé seul.
Origine
Laura Massetti a fait remarquer que la princesse endormie et ses enfants portent des noms appartenant au champ sémantique de la (Soleil et Lune, Aurore et Petit Jour, dans la version de Perrault, etc.). De plus, le protagoniste de l'histoire est une princesse . Ces caractéristiques correspondraient à celles de deux déesses indo-européennes de l'Aube, à savoir : Euryphaessa/Éos en Grèce et Ushas dans le panthéon védique Laura Massetti, Once upon a Time a *Sleeping Beauty...Indo-European Parallels to Sole, Luna e Talia (Giambattista Basile Pentamerone 5.5), AION N.S. 9, 2020, p. 89-113.
Relations avec d'autres récits
Soleil, Lune et Thalie La version de Perrault est la plus connue, elle s'inspire d'un récit plus ancien, Soleil, Lune et Thalie (Sole, Luna et Talia)La traduction d'Édouard Dentu (1879) s'intitule Le Soleil, la Lune et Thalie, mais la version originelle italienne ne comporte pas d'articles, Sole et Luna étant des prénoms (lire en ligne)., extrait du Pentamerone de Giambattista Basile, publié en 1634.
Perrault en transforme néanmoins sensiblement le ton. Le conte de Basile, écrit pour un public aristocrate et adulte, met l'accent sur la fidélité dans le couple et l'héritage. Perrault quant à lui écrit pour un public de la haute bourgeoisie, inculquant des valeurs de patience et de passivité chez la femme.
L'intrigue contient d'autres différences notables : le sommeil n'est pas le résultat d'un sortilège mais est annoncé par une prophétie, le roi ne réveille pas Thalie par un baiserDans la version des frères Grimm. mais la viole dans son sommeil ; lorsqu'elle donne naissance à ses deux enfants, l'un d'eux lui tète le doigt, ôtant l'écharde de lin qui l'avait plongée dans le sommeil, ce qui la réveille.. Dans cette version, Thalie reste dans le château où l'avait déposé son père. Le roi revient la retrouver à plusieurs reprises et sa femme, la reine, devient soupçonneuse. Elle tente de faire manger les enfants de Thalie à son mari, puis de brûler Thalie C'est finalement elle qui trouve la mort.
Perceforest Il existe des sources plus anciennes du conte, parmi lesquelles le roman de Perceforest, dans lequel la princesse Zellandine tombe amoureuse de Troylus. Le père de la princesse met le jeune homme à l'épreuve pour déterminer s'il est digne de sa fille et, alors qu'il est parti, Zellandine tombe dans un sommeil enchanté. À son retour, Troylus est conduit à elle grâce à Zéphyr. Il la trouve endormie et, tout comme dans Soleil, Lune et Thalie, la viole dans son sommeil. Quand leur enfant naît, il tète le doigt de sa mère et en extrait ainsi l'écharde de lin qui est à l'origine de son sommeil. Elle sait grâce à l'anneau que Troylus lui a laissé qu'il est le père de l'enfant. À la fin de ses aventures, Troylus finit par l'épouser. Peu avant, sa tante lui raconte pourquoi elle est plongée dans le sommeil :Lorsque Troylus se trouve dans la chambre de Zellandine, Vénus attise ses ardeurs pour qu'il la viole et qu'elle tombe enceinte ; puis, Zéphyr le pousse à repartir. Quand leur fils naît, il cherche le sein de sa mère endormie, mais tombe sur le doigt piqué par l'écharde et la retire en le suçant. C'est ainsi qu'elle arrange la conséquence de la colère de Thémis (parfois appelée Sarra dans le texte).
Autres récits similaires plus anciens L'histoire de Brunehilde, héroïne endormie de la Saga des Völsungar, témoigne d'une version plus ancienne.
Graham AndersonProfesseur de Lettres classiques à l'Université du Kent. a émis une théorie Graham Anderson, Finding the First Fairy Tales, in A Companion to the Fairy-Tale, éd. Hilda Ellis Davidson & Anna Chaudhri, Boydell & Brewer, Rochester NY, 2003 . qui met en relation les versions de Basile et de Grimm avec les mythes antiques de Chloris d'une part, de Philomèle de l'autre. Il considère que l'histoire de Philomèle et Procné a perdu son commencement, et mentionne un conte arménien à l'appui de sa thèse d'un rapprochement avec le .
Récits similaires plus récents Parmi les contes publiés postérieurement, nous avons déjà cité plus haut (Rose d'épine, bien que traduit par Rose-des-Bois en 1879 par Charles DeulinCharles Deulin, Rose-des-Bois, dans Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault (lire en ligne).) des frères Grimm (), paru dans leur Contes de l'enfance et du foyer. Mais il en existe d'autre dans différents pays :
En France, Marie-Catherine d'Aulnoy rédige plusieurs contes ayant des points communs avec celui de Perrault. La Princesse PrintanièreMarie-Catherine d'Aulnoy, La Princesse Printanière, dans Les Contes des Fées (lire en ligne). (1697) met en scène une princesse qui, sitôt née, se voit conférer des dons par des fées, sauf la fée Carabosse (personnage de sa création), qui lui jette une malédiction. Dans le Serpentin vertMarie-Catherine d'Aulnoy, Serpentin vert, dans Les Contes des Fées (lire en ligne). (1698), le schéma du début du conte est similaire, avec douze fées offrant des dons à deux nouveau-nées, ainsi qu'une treizième, Magotine, qui se venge de ne pas avoir été invitée en lançant une malédiction sur l'aînée. Il en est à peu près de même pour La Biche au boisMarie-Catherine d'Aulnoy, La Biche au bois, dans Contes nouveaux ou Les Fées à la mode (lire en ligne). (1698). Toujours en France, Catulle Mendès propose sa version avec La Belle au bois rêvantCatulle Mendès, La Belle au bois rêvant, dans Les Contes du rouet (lire en ligne) et Les Oiseaux bleus (lire en ligne)., mêlant des allusions avec d'autres contes de Perrault, qu'il inclut dans ses recueils Les Contes du rouet (1885) et Les Oiseaux bleus (1888). Dans son Anthologie populaire de l'Albret : sud-ouest de l'Agenais ou Gascogne landaise (1891), Léopold Dardy publie un conte La Bero Adroumido, qu'il traduit en français sous le titre de La Belle EndormieLéopold Dardy, La Belle Endormie, dans Anthologie populaire de l'Albret : sud-ouest de l'Agenais ou Gascogne landaise (lire en ligne, p. 32)..
Le poète russe Vassili Joukovsky (1783-1852) a publié une version en vers intitulé Spiachtchaïa tsarevna () qui suit fidèlement l'histoire, quoique adaptée à l'environnement russe La Princesse endormie de Joukovsky sur rbv.ru..
Analyse
Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des contes de fées, voit dans ce récit un processus initiatique, une manière de préparer les petites filles aux changements qui les attendentBruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, traduction de Théo Carlier, Robert Laffont 1976, réédition Pocket, 1999.. Malgré toute l'attention des parents et les dons prodigués par ses marraines, la petite fille est frappée dès le berceau, c'est-à-dire dès sa naissance, par la malédiction qui s'accomplira à son adolescence. Cette malédiction, marquée par le sang qui coule (une allusion à la menstruation) a une origine ancestrale. S'ensuit un repli sur soi (un sommeil de cent ans) et une forêt de ronces qui ne se lèvera qu'à l'arrivée du prince charmant, le seul à trouver la voie, à lever les obstacles et sortir la princesse de son sommeil grâce au baiser de l'amour. Le prince n'est en fait qu'une figure accessoire, la trame du conte mettant en scène les diverses phases de la vie d'une femme : l'enfance, l'adolescence et la jeunesse représentée par la princesse, la mère représentant l'âge adulte, la fécondité et la grossesse, et la vieillesse incarnée par la fée Carabosse.