Les Tricheurs sont une peinture à l'huile sur toile réalisée par le peintre italien Caravage vers 1595. Un temps considérée disparue jusqu'à sa redécouverte à la fin du dans une collection privée européenne, elle est achetée en 1987 par le musée d'art Kimbell de Fort Worth au Texas où elle est désormais conservée.
Ce tableau de taille moyenne met en scène trois personnages qui jouent aux cartes : un jeune homme riche fait face à un adversaire vu de trois quarts dos qui se révèle être un tricheur puisqu'il se saisit d'une carte dans son dos tandis qu'un complice lui indique des doigts la valeur de celles du jeune dupé. Exposant un épisode de la vie quotidienne à Rome, l'œuvre présente les caractéristiques de la scène de genre, mais elle s'en éloigne également quelque peu par certains aspects de mise en scène qui empruntent au théâtre, notamment à la commedia dell'arte. De façon plus manifeste, le tableau, dans le but à la fois de divertir le spectateur mais aussi de l'instruire, pourrait être une allégorie de la jeunesse victime de sa naïveté devant les dangers du jeu.
La toile des Tricheurs est souvent rapprochée d'une autre œuvre de Caravage qui lui est contemporaine : La Diseuse de bonne aventure. La proximité de leur style et de leur thématique fait que les critiques et historiens de l'art les traitent fréquemment en parallèle. De fait, la lecture de chacune pourrait éclairer l'autre.
Les Tricheurs est une œuvre de jeunesse de Caravage, dans laquelle il déploie le style et la palette lumineuse et colorée des débuts de sa période romaine, avant d'adopter des teintes plus sombres et de traiter plus volontiers de thèmes religieux. Il semble que le tableau n'ait pas de commanditaire particulier, le créateur s'inspirant librement de thèmes littéraires et théâtraux à la mode. Quoi qu'il en soit, il retient l'attention du cardinal Francesco del Monte qui devient dès lors le premier mécène et protecteur du peintre. De fait, Les Tricheurs contribue à la célébrité de Caravage et de son œuvre : dans l'immédiat, en lui ouvrant les portes des riches mécènes romains puis, après sa mort, en créant un genre à part entière dont le succès vaut au tableau de multiples copies et variantes.
Description Une scène de genre thumb|upright=1|gauche|alt=Silhouette d'une femme se tenant à côté du tableau afin de mesurer la taille de ce dernier.|Comparaison indicative de tailles entre une femme de stature moyenne () et le tableau ().
L'œuvre est une scène de genre réalisée sur toile, qui utilise comme médium de la peinture à l'huile ; elle est rectangulaire () selon un format horizontal et de taille moyenne.
Le tableau met en scène trois hommes représentés à mi-corps et qui occupent tout l'espace de la toile : deux font face au spectateur et le troisième lui tourne le dos. Ils sont réunis autour d'une table de jeu recouverte d'un tapis ottoman. Ce tapis de type ushak est un accessoire singulier par sa rareté autant que par son prix ; Caravage l'emploie pourtant à trois reprises, dans ce tableau mais aussi dans le Joueur de luth version (vers 1600) et plus tard dans le Souper à Emmaüs de Milan (1606). Il est d'ailleurs envisageable que cette convocation d'un objet rare, exotique et raffiné, constitue une forme d'hommage au cardinal del Monte, qui fait l'acquisition du tableau et dont la collection d'art personnelle comprend deux tapis de ce genre.
Les deux personnages situés à droite et à gauche disputent une partie de cartes ; sans doute s'agit-il d'un jeu de ou bien de prime, des précurseurs du poker. Sur l'un des angles de la table repose un plateau de trictrac, ancêtre du backgammon. Dans son habit sombre et élégant, l'homme de gauche se concentre sur son jeu et ne s'aperçoit pas des manipulations des deux autres. Il est en effet la victime de son adversaire d'en face, qui manipule dans son dos une carte accrochée à sa ceinture. Le spectateur de la partie placé au centre est en fait un complice qui examine le jeu du jeune homme et effectue des signes de la main pour indiquer ce qu'il voit ; ses gants ont le bout des doigts coupé afin qu'il puisse mieux sentir des cartes préalablement marquées, ce qui atteste son statut de tricheur professionnel. De plus, l'adversaire porte à la ceinture une dague représentant une menace latente au cas où leur jeune victime découvrirait la tromperie.
Les trois personnages se distinguent par leurs vêtements : les deux complices portent des habits aux couleurs voyantes qui semblent être des tenues militaires ; ceux de leur victime sont plus discrets et plus raffinés. De fait, celui-ci affiche une classe sociale supérieure par ses vêtements mais aussi par les traits plus fins de son visage.
Malgré le resserrement de la scène, le tableau propose un étagement des plans très visible : l'angle de la table portant le jeu de tric-trac permet d'identifier le premier plan sur lequel se trouve également la main du tricheur qui tient la carte. Au second plan se trouvent la victime et le complice. Le dernier plan est formé d'un fond uni dont la neutralité fait ressortir les attitudes et l'allure des personnages. La position du plus jeune tricheur, qui s'avance vers la table avec la main vue en raccourci dans son dos, contribue à incorporer le spectateur à la scène et ainsi à le transformer en complice de cette scène.
L'éclairage de la scène est latéral, venant de la gauche. Le personnage de gauche est celui qui reçoit prioritairement la lumière : la clarté de son visage contraste avec la carnation sombre de ses adversaires.
État de conservation et restauration Le tableau est dans un excellent état de conservation, en témoigne par exemple la préservation du glacis de laque de garance qui recouvre le vermillon du cœur des cartes à jouer. Cela fait dire à son propriétaire actuel, le musée Kimbell, que Les Tricheurs « fait partie des œuvres les mieux conservées de Caravage ».
Lors de son achat par le musée Kimbell en 1987, le tableau fait l'objet d'une restauration qui comprend un nettoyage de sa surface. À cette occasion, une bande de toile de ajoutée sur son bord supérieur après la création de l'œuvre est retirée pour rendre au tableau ses dimensions et son aspect d'origine.
Historique de l'œuvre
Datation et propriétaires successifs vignette|alt=Dessin représentant un cardinal qui porte une barbiche blanche.|Le cardinal del Monte, futur mécène et protecteur de Caravage, est probablement le premier acquéreur des Tricheurs.Portrait à la craie d', 1616. Musée Ringling, Sarasota (Floride). Il est établi que la création du tableau est postérieure à l'installation de Caravage à Rome au début des années 1590. Quant à la datation exacte, un consensus se dessine parmi les chercheurs autour de l'année 1595 : selon le site du propriétaire de l'œuvre, selon les historiennes de l'art Sybille Ebert-Schifferer et Helen Langdon, ou pour leur collègue Sebastian Schütze.
Il semble que le tableau ne soit pas le résultat d'une commande particulière : Caravage l'aurait produit de son propre chef selon un thème alors à la mode dans les cercles littéraires romains, et ce dans l'espoir d'en faciliter l'achat par l'un de ses membres.
Dans un premier temps, il semble que Gerolamo Vittrici, camérier du pape et beau-frère du peintre Prospero Orsi (un proche de Caravage) aurait été intéressé par l'achat du tableau avant de se désister. C'est finalement le cardinal Francesco del Monte qui en fait l'acquisition auprès du marchand d'art Valentini, peut-être grâce à l'entremise de Prospero Orsi comme semble le suggérer Bellori. Il est ensuite acheté en 1628 par le cardinal Barberini : il demeure dans sa collection avant de passer dans celle des Colonna di Sciarra en 1738, après que Cornelia Barberini en hérite de son oncle le cardinal Francesco Barberini puis épouse Giulio Cesare Colonna di Sciarra. En 1899, le tableau est vendu à Paris puis sa trace est perdue à partir de cette date. Ce n'est qu'en 1986 qu'il est retrouvé dans une collection privée européenne. Il est acheté un an plus tard par le musée Kimbell au Texas, constituant dès lors l'une des pièces maîtresses du fonds permanent.
Attribution
L'attribution à Caravage du tableau des Tricheurs (conservé au musée d'art Kimbell à Fort Worth) fait l'objet d'un large consensus au sein de la communauté scientifique. Son cheminement est parfaitement documenté jusqu'à la fin des années 1890, puis il est considéré comme disparu faute de traces documentaires fiables ; en 1987 il fait l'objet d'un travail de confirmation d'attribution après avoir été retrouvé dans une collection privée européenne. Pour ce faire, les historiens de l'art s'appuient sur les copies dont il a fait l'objet et sur la photographie qui en avait été prise avant sa disparition ; ils exploitent également la description qu'en fait Giovanni Pietro Bellori dans ses Vies des peintres, ouvrage de 1672 donc chronologiquement proche de la création de l'œuvre :
En outre, les techniques picturales utilisées constituent les éléments fondamentaux sur lesquels les scientifiques fondent leur opinion, telles les marques d'incisions visibles dans la peinture, qui servaient de repères au peintre lors de la création et qui sont tout à fait caractéristiques de sa manière. Une analyse aux rayons X réalisée en 1987 par la conservatrice en chef du musée Kimbell permet également d'attester que le fond est réalisé avec du blanc de plomb, ce qui est cohérent avec les usages connus de Caravage.. Enfin, lorsque les techniciens du Metropolitan Museum ôtent une bande de toile qui avait été ajoutée à une date inconnue pour correspondre à un cadre trop grand, ils font une découverte essentielle : au revers de la toile originale se trouvent les restes du sceau du cardinal del Monte. Cette découverte au dos du tableau confirme son caractère autographe : un tel sceau était apposé sur les œuvres destinées à la collection du cardinal lors de leur achat, et a aussi été découvert sur un autre tableau du maître, La Diseuse de bonne aventure qui est contemporain des Tricheurs.
C'est la publication d'un article de Denis Mahon en qui est déterminante : à compter de cette date, l'attribution des Tricheurs de Fort Worth à Caravage devient universelle.
Création
Sources d'inspiration possibles vignette|alt=Gravure en noir et blanc. Trois hommes jouent à une table, celui du milieu est emporté par un squelette et un démon.|Le joueur de Hans Holbein (Danses macabres, ) est emporté en Enfer : le message moral à l'encontre des amateurs de jeu d'argent est assez clair. La littérature en vogue dans les milieux aisés romains constitue la source d'inspiration la plus importante pour la création des Tricheurs. Le tableau subit notamment l'influence du roman picaresque, genre littéraire né en Espagne au et parvenu en Italie dès cette période : il s'agit de récits narrant les aventures de héros de basse condition qui parviennent notamment à soutirer leurs biens à de jeunes et naïfs membres de la bonne société au moyen de ruses ou de violence. Sybille Ebert-Schifferer parle ainsi de à propos de ces personnages qui se retrouvent effectivement dans le tableau. Il semble que Caravage ait découvert ce genre par l'intermédiaire de son ami Prospero Orsi, dont le frère est bien introduit dans les cercles littéraires de la bonne société romaine.