Les Aborigènes de Tasmanie (nom aborigène : palawa) sont un peuple indigène d'Australie vivant dans l'État de Tasmanie.
Présents depuis , séparés du continent australien par la montée des eaux il y a , leur système social est organisé autour de groupes familiaux regroupés en clans, eux-mêmes constitués en nations. Au moment de l'arrivée des Européens en 1803, la population est estimée à environ . Un violent conflit entre Européens éleveurs et Aborigènes nomades conduit à leur quasi-disparition. Les sont déportés dans un établissement spécial en 1832 puis à l'ancien bagne d'Oyster Cove. La dernière aborigène de plein sang, Truganini, décède en 1876.
Cependant une communauté métisse s'est développée dans les îles du détroit de Bass, mais ne se voit reconnue comme telle qu'en 1973. C'est aussi à cette date qu'est créé le Tasmanian Aboriginal Centre (en), qui souhaite agir en faveur des droits fonciers, de la définition d'une identité aborigène et du retour des artefacts se trouvant dans les musées. Des droits de propriété sont reconnus en 1995, des critères de définitions de l'aboriginalité inscrits dans la loi, et des compensations attribuées en 2006. En 2021, , soit 5% de la population de Tasmanie, se déclarent aborigènes.
La culture des Aborigènes de Tasmanie est difficile à appréhender par manque de sources, mais des éléments liés à leur habitat, leur alimentation, leurs croyances et leurs rites funéraires ont pu être reconstitués. Ce n'est pas le cas de leurs langues originelles, qui sont remplacées par une langue construite, le palawa kani.
Histoire
Histoire pré-coloniale La présence d'Aborigènes en Tasmanie est attestée depuis près de . Ils sont séparés du reste du continent australien il y a lors d'une montée des eaux qui crée le détroit de Bass et isole l'île principale, qu'ils nomment Trouwunna.
Le système social comprend trois niveaux : le groupe familial, le clan et la nation.
Le groupe familial campe et cuisine autour d'un unique feu et, sur la côte ouest, occupe une seule hutte. Il est composé du mari, de la femme, des enfants et des proches, et parfois d'amis et d'autres parents. Le nombre de personnes dans le groupe semble varier de deux à onze. Les familles sont exclusivement monogames. Les hommes et les femmes se marient à la fin de l'adolescence, le mari et la femme ayant à peu près le même âge. Ils se remarient rapidement au décès d'un conjoint et les nouveaux partenaires assument la responsabilité des enfants issus d'unions précédentes. Il existe des interdictions parentales et des punitions pour les "mauvais" mariages et l'adultère et, bien que le divorce existe, l'infidélité, la jalousie et les enlèvements de femmes sont les principales causes de conflits violents. alt=Territoires des nations aborigènes de Tasmanie|vignette|Territoires des nations aborigènes de Tasmanie L'unité sociale de base, ou clan, est un groupe de familles qui se désignent par un nom particulier et sont connues sous ce nom par les autres. Le clan est exogame : l'épouse rejoint le clan de son mari et le considère comme le sien. Chaque clan est dirigé par un homme, généralement plus âgé que les autres, réputé pour être un chasseur ou un guerrier redoutable. Plusieurs de ces chefs, comme Mannalargenna, , ou Towterer jouent un rôle central dans la résistance à la colonisation. Chaque clan est installé sur un territoire nourricier de 500 à , dont les limites coïncident avec des éléments géographiques bien marqués comme des rivières, des lagunes ou des chaînes de montagnes. Chaque clan pratique également la chasse et la pêche sur les terres des autres clans, parfois avec leur permission, parfois sans. Certains clans se réunissent de manière saisonnière : sur la côte nord-ouest pour la chasse aux phoques et aux puffins ; près des mines pour l'extraction d'ocre ; à pour la collecte d'œufs de cygnes noirs et de canards ; à ce qui est maintenant Campbell Town et Ross pour la chasse aux kangourous ; à Recherche Bay pour la chasse aux phoques. Ces rassemblements sont célébrés par des chants et des danses cérémoniels. Chaque clan parcourt, lors de ses migrations annuelles, de 150 à . Les estimations du nombre de clans au moment de la colonisation varient entre une cinquantaine et une centaine, et celles de la population convergent autour de . Les estimations de Rhys Jones sont de 3000 à 5000 ; celles de Plomley de 6000 ; celles de G.A. Robinson de 6000 à 8000.
Chaque clan fait partie d'une nation. Celle-ci peut être définie comme l'agglomération de clans qui vivent dans des régions contiguës, parlent la même langue ou le même dialecte, partagent les mêmes traits culturels, pratiquent généralement des mariages mixtes et ont un schéma de migration saisonnière similaire. Il y a neuf nations, dont les noms aborigènes nous sont inconnus : Baie des Huitres ; Nord-Est ; Nord ; Big River ; Midlands du nord ; Ben Lomond ; Nord-Ouest ; Sud-Ouest et Sud-Est et donnent le détail des clans par nation, leur localisation géographique et leurs itinéraires de migration..
Histoire coloniale L'île est découverte en 1642 par Abel Tasman, qui note des traces de présence humaine, mais ne rencontre personne. Le visiteur suivant est Marc Joseph Marion du Fresne, qui jette l'ancre le au sud-est de ce qui est maintenant Hobart. Le premier contact avec les Aborigènes se solde par un affrontement faisant des blessés des deux côtés. En 1803 est installée une colonie pénale britannique à , près de l'actuelle Hobart.
alt=Attaque d'une ferme en 1828|vignette|Attaque d'une ferme en 1828 Des affrontements sporadiques se produisent, souvent dus à l'enlèvement de femmes et d'enfants aborigènes par les colons, mais restent limités jusqu'au début des années 1820. Le conflit s'intensifie à partir de 1824 lorsque des guerriers aborigènes résistent à l'expansion rapide des établissements agricoles sur leurs terres ancestrales. En 1828, les Britanniques proclament la loi martiale et, en 1830, tentent sans succès de chasser les Aborigènes des districts colonisés, lors d'une opération militaire appelée Ligne Noire. Au cours d'une série de « missions amicales » menées en 1830 et 1831, George Augustus Robinson obtient la reddition des derniers combattants.
La loi martiale est levée en . Les Aborigènes survivants sont déplacés hors de la Tasmanie continentale et relégués dans l'établissement de Wybalenna sur l'île Flinders (la principale île de l'archipel Furneaux, au nord-est de la Tasmanie). La population aborigène est réduite à lors de sa fermeture en 1847. Les survivants sont transférés à Oyster Cove, dans un ancien bagne délabré. En 1872, il n'y reste qu'une seule Aborigène de plein sang, Truganini, qui décède en 1876.
Le chirurgien Barnes, témoignant devant une commission parlementaire de la Chambre des communes, déclare que plus de la moitié des personnes décédées ne souffraient pas d'une maladie précise, mais du « mal du pays » – une affection de l'estomac déclenchée par le désir de retourner dans leur patrie. George Augustus Robinson a la même analyse : « Ils souffraient beaucoup d'irritation mentale : lorsqu'ils étaient malades, ils refusaient de s'alimenter et mouraient en délire. L'époux ou l'épouse, en deuil, tombait immédiatement malade et dépérissait rapidement. »
Survie Une société parallèle se développe à partir de 1812 dans les îles du détroit de Bass. Un accord est passé entre des chefs de clans comme Mannalargenna et les chasseurs de phoques installés sur les îles depuis 1798 : des femmes appartenant au clan ou enlevées à d'autres clans, sont échangées contre des chiens, de la farine et du thé. Elles sont, comme Woretemoeteryenner, fille de Mannalargenna, mariée à George Briggs, leur fille Dolly Dalrymple et leurs trois autres enfants ; ou bien comme Pleenperrenner, mère de six enfants avec l'écossais John Smith, les ascendants des Aborigènes d'aujourd'hui.
En 1830, environ 30 chasseurs de phoques, aborigènes et leurs enfants vivent sur l'île du Cap Barren, l'ile King, et l'île Hunter. Les hommes chassent le phoque, les femmes entrainent les chiens à chasser le kangourou, grimpent aux arbres pour attraper des opposums, et plongent pour recueillir varech et coquillages. Le déclin de la population de phoques amène les insulaires de l'est du détroit à s'orienter vers l'exploitation du puffin à bec grêle, en recueillant leur duvet, leur chair et l'huile contenue dans leur estomac, renouant ainsi avec la tradition des Aborigènes de l'île principale. alt=John Skinner Prout, Résidence des Aborigènes à Flinders Island|vignette|John Skinner Prout, Résidence des Aborigènes à Flinders Island Une autre communauté insulaire se développe autour de Wybalenna. Au moment de sa fermeture en 1847, elle comprend une vingtaine d'adultes et . Ils sont répartis entre Gun Carriage Island où vit Lucy Beeton, Long Island, Tin Kettle Island, Preservation Island et Hunter Island. Par ailleurs, Fanny Cochrane Smith et sa famille sont installés à tandis que Dolly Dalrymple est à Perth.
Les insulaires souhaitent que les terres qu'ils occupent leur soient formellement attribuées, mais le gouverneur ne souhaitant pas reconnaitre officiellement une communauté aborigène, leur en accorde simplement la concession, tandis que des blancs peuvent acheter des parcelles dans les mêmes îles. En 1890, le gouvernement nomme un missionnaire-instituteur pour s'occuper des 30 adultes et de la communauté. Celui-ci adopte un système répressif, identique à la politique alors mise en œuvre dans les autres parties de l'Australie, il veut remplacer la chasse aux puffins par la culture de petits lopins de terre et se heurte à la non-coopération des insulaires. Du fait de son alcoolisme et de ses menaces, les insulaires obtiennent son retrait en 1896 et fondent en 1897 l'Association des Insulaires pour tenter d'obtenir leurs droits à l'occupation de leurs terres. alt=Tasmaniens en 1906|gauche|vignette|Tasmaniens en 1906 En 1908, les 200 insulaires vivant sur l'île du Cap Barren se considèrent comme Aborigènes et tiennent à cette identité, même s'ils sont partiellement d'ascendance anglaise et n'ont pas tous la même apparence physique (phénotype). Ils parlent un anglais parfois mêlé d'éléments d'anciennes langues tasmaniennes et ont gardé des pratiques culturelles secrètes. Par dessus tout, ils pensent que les terres que leur ont léguées leurs ancêtres sont une compensation pour leur exil forcé de leurs terres ancestrales. Cette année-là l'île est rattachée à la municipalité de Flinders, sans qu'ils puissent y être représentés. Après leur grève des impôts locaux, une inspection gouvernementale rejette à nouveau l'idée d'un transfert officiel de la propriété des terres, et crée simplement une réserve administrée par le Ministère de l'agriculture, considérant en 1912 qu'il s'agit d' En 1929, lors de la crise économique mondiale, les travaux financés par le gouvernement sont payés10 shillings par semaine pour les blancs et 5 shillings pour les Aborigènes. Un médecin vient tous les trois mois pour surveiller l'épidémie de polio qui sévit en Tasmanie. La fin des années 1930 est très favorable à l'exploitation des puffins, et la population atteint .
En 1939, l'anthropologue Norman Tindale visite Cap Barren. En mesurant et analysant les caractéristiques physiques et mentales de ces métis, il pense pouvoir prouver qu'ils pourraient être absorbés dans la communauté blanche dominante sans dommages, une des craintes répandues alors. Son comportement est irrespectueux, tant envers les aînés qu'envers les enfants, dont il brise le tabou de la nudité.