Érétrie est une cité de la Grèce antique, située sur la côte occidentale de l'île d'Eubée, et qui a largement contribué au développement et au rayonnement de la civilisation grecque. Les premières fouilles archéologiques ont eu lieu en 1885 par la société archéologique d'Athènes et l'école américaine. Depuis 1964, elle fait l'objet de recherches archéologiques conduites par l'École suisse d'archéologie en Grèce (ESAG) et de publications dans le cadre de la collection « Eretria : fouilles et recherches ».
Préhistoire Néolithique Récent (~ -3500/-3000) La fréquentation du site à la fin du Néolithique est attestée par quelques tessons de céramique et par du mobilier lithique recueillis sur le sommet de l’acropole, ainsi qu’en plaine, tout près du littoral. Faute de structures découvertes, il est impossible de savoir s'il s'agissait d’habitats permanents ou simplement de refuges temporaires, mais le lieu paraît propice à l’établissement : l’acropole, point de repère dans le paysage et poste d’observation privilégié sur toute la plaine et les alentours, offre, en effet, un abri sûr à proximité d’une anse naturelle. Les vestiges d’un habitat néolithique dorment peut-être encore sous la ville moderne, protégés par la nappe phréatique et d’épaisses couches d’argile.
Helladique Ancien (~ -3000 - –2000) vignette|alt= Ancient helladic stove from Eretria|redresse=1.5|Le four de potier.
La période de l'Helladique ancien est mieux connue. L'occupation du site se densifie, particulièrement dans la plaine. Un important établissement succède à l'installation néolithique côtière et dure près d'un millénaire, jusqu'à l'aube de l'Helladique Moyen, vers -2000. Divers bâtiments ont été mis au jour, dont l’un a été interprété comme un grenier, tandis qu’un important outillage lithique, accompagné de déchets de taille, pourrait témoigner de l'existence d’un atelier de débitage. La céramique recueillie annonce la céramique dite « minyenne », qui caractérise l’Helladique Moyen. Un four de potier, exceptionnellement bien préservé et exposé au Musée d'ÉrétrieMusée d’Érétrie, appartient peut-être à cette phase : quelques tessons de l'Helladique Ancien ont été découverts dans le canal de chauffe, mais seule une datation au carbone 14 permettrait d'écarter les incertitudes qui subsistent quant à sa chronologie. L'établissement devait être étendu, si l'on en juge par de récentes découvertes faites dans le sanctuaire d'Apollon « Daphnéphoros », distant d’environ 150 m, où un sondage en profondeur a mis au jour des niveaux d'occupation contemporains. La fréquentation du site a dû diminuer vers -2000, ce que corroborent les analyses de sédiments : la zone côtière se transforme alors en lagune et il faudra attendre quelque mille ans avant qu'elle ne redevienne propice à l’occupation humaine.
Helladique Moyen (~ -2000 - –1600) La subsidence du sol, envahi par les eaux de la lagune, fait disparaître l’habitat de plaine mais un établissement de hauteur se développe sur l’acropole, à l’abri des eaux. Le plateau sommital est nivelé et un imposant mur de soutènement est érigé au sud de cette terrasse. Un habitat de type villageois y prospère, avec ses maisons et ses ruelles ; des tombes sont implantées dans les creux naturels de la roche. La céramique récoltée se compose essentiellement de vaisselle à usage domestique et de quelques vases plus fins en argile grise lissée : céramique minyenne que l’on retrouve dans toute la Grèce à cette époque. La présence de fusaïoles et de pesons de tisserands témoigne indirectement d’activités pastorales et du travail de la laine.
Helladique Récent ou Mycénien (~ 1600 - –1100) L’occupation de l’acropole continue à l’époque mycénienne mais elle est plus sporadique : seuls quelques tessons de céramique et ce que l’on interprète comme un poste d’observation érigé sur des soubassements plus anciens, ont été mis au jour. Peu de chose en regard des vestiges des périodes précédentes et de celles qui suivront. La tradition homérique fait pourtant remonter l’origine d’Érétrie aux temps héroïques : Eiretria (« cité des rameurs ») figure dans le Catalogue des Vaisseaux (Chant II, 537), au nombre des sept cités d’Eubée fournissant navires et troupes à Agamemnon en vue de l’expédition contre Troie. Mais entre ce récit, plus tardif de quelques siècles, et les vestiges archéologiques, l’écart est grand. Le passé proprement mycénien d’Érétrie reste encore à découvrir, à moins qu’il ne faille le chercher sur les sites protohistoriques voisins de Lefkandi et de PaléoekklisiesGéraldine Delley, in Érétrie : guide de la cité antique, Infolio éditions, Gollion 2004..
Histoire
Fondation de la cité : les « Âges obscurs » Les siècles dits « obscurs » (-) font suite à l’époque mycénienne : l’absence de vestiges dans les environs d’Érétrie laisse supposer un abandon relatif du site. Au , des tombes et de la céramique témoignent d’une discrète présence : aucun habitat contemporain n’a été mis au jour jusqu’ici, mais la nécropole du site de Lefkandi comprend un impressionnant tombeau royal (servant peut-être dhérôon), daté des environs de 950 avant notre ère. Des facteurs naturels locaux (subsidence, présence de zones marécageuses et d’un cours d’eau au tracé fluctuant) et plus généraux (changements climatiques et abandon de nombreux autres sites à la même époque Dimitri Nakassis, « The Aegean in the Context of the Eastern Mediterranean World », dans .) peuvent expliquer pourquoi l’endroit n’est pas densément habité plus tôt.. vignette|Sépulture royale dans la nécropole de Lefkandi (vers 950 av. J.-C.) : peut-être un ancien hérôon.
Débuts de la cité antique thumb|alt= vue aérienne de l'Hérôon d'Érétrie|upright=1.5|Lhérôon d’Érétrie.
Au cours de la première moitié du apparaissent les marques incontestables d’un habitat. L’on voit se multiplier les constructions, signe d’un accroissement rapide de la population. Comme l’habitat de Lefkandi décline à la même période, un transfert d’habitants d’un site à l’autre n’est pas à exclure. Érétrie ne possède alors pas encore de trame urbaine organisée, l’implantation se réalisant plutôt en fonction des contraintes topographiques. L’habitat s’étend du bord de la mer au pied de l’acropole, mais de manière discontinue, se composant d’ensembles distincts, reflet probable d’une répartition de l’espace par groupes familiaux. La disposition des tombes au sein de la ville complète cette image : elles sont disséminées par petits groupes qui représentent peut-être, en l’absence de véritable nécropole commune à Érétrie, des lieux d’ensevelissement propres à chaque groupe familial. C’est ainsi que l’on interprète les tombes de l’hérôon à l’ouest de la ville, où sont enterrés plusieurs personnes réunies autour d’une tombe particulièrement riche, probablement celle d’un chef de clan ou de guerre. Une fois cet important personnage enseveli puis rejoint par quelques proches, l’endroit n’accueille plus de tombes, mais il est signalé par un grand triangle isocèle fait de plaques de pierre, qui marque ainsi son importance. Par la suite, des activités (interprétées comme les manifestations d’un culte héroïque) s’y déroulent. Il semble que la communauté ne soit plus entièrement dominée, comme auparavant, par une élite, mais qu’elle en honore l’un des derniers représentants ; ainsi se dessinerait le passage à une société de type « civique », celle de la polis.
Premiers lieux de culte Cette évolution est également perceptible dans la zone du sanctuaire d’Apollon appelé « Daphnéphoros ». Un premier ensemble de constructions s’y développe avant 750 Il livre un riche mobilier céramique, signe de l’aisance des habitants et de leur pratique du banquet, ainsi que les traces d’un artisanat du bronze. La religion est présente, mais la place qu’elle occupe reste encore difficile à déterminer. Dans un deuxième temps, l’édification d’un grand bâtiment absidial en relation étroite avec un autel définit le cadre propice à l’accomplissement d’un rituel. Si c’est bien à Apollon, divinité poliade, que l’on sacrifiait sur cet autel, on peut conclure à un culte lié à l’émergence de la cité dès la fin de la période géométrique. À cette époque, un autre lieu de culte apparaît à proximité du sanctuaire d’Apollon. Une accumulation d’objets votifs et de céramiques rituelles y témoigne, une fois encore, d’une pratique religieuse engageant toute une communauté. Le cas est exceptionnel : il permet de reconstituer un rituel impliquant des femmes et révèle la présence à Érétrie de nombreux objets provenant du bassin égéen, de Chypre, du Proche-Orient, mais aussi de l’Occident.
Érétrie entre l’Orient et l’Occident La place que la cité antique occupe au sein du monde méditerranéen est un élément clé pour comprendre le devenir d’Érétrie. On sait en effet que la cité fut active dans l’établissement de relations commerciales avec l'Orient et durant les premières étapes de la colonisation grecque au nord (Chalcidique) et en Occident. Les objets d’origine égéenne, orientale ou égyptienne découverts dans la ville indiquent qu’Érétrie faisait partie de plusieurs réseaux d’échanges, permettant la circulation des techniques et des idées. Une influence orientale transparaît dans certains motifs de la céramique géométrique érétrienne et elle pourrait aussi s’être exercée dans le domaine de l’orfèvrerie. D’autre part, l’écriture alphabétique fait une apparition précoce à Erétrie, sous la forme de graffiti sur céramique. La cité constitue sans nul doute l’un des foyers de diffusion dans le monde grec de cette importante innovation. Dans la seconde moitié du , Érétrie évolue rapidement : au , sa croissance se manifeste par de nouvelles formes d’organisation sociale et de nouveaux lieux de culte. Certains de ses membres vont prospecter, puis s’installer dans les colonies précoces d’OccidentSamuel Verdan, in Érétrie : guide de la cité antique, Infolio éditions, Gollion, 2004..
L’essor de la cité : l’époque archaïque Alors que, durant la seconde moitié du , la céramique eubéenne (particulièrement érétrienne) se retrouve un peu partout dans le bassin méditerranéen, elle cesse soudainement d’être exportée vers -700. À partir de cette date, ce n’est plus qu’à Délos, important centre religieux au cœur des Cyclades, qu’elle apparaît encore en quantités importantes. On a proposé d’établir un rapport entre ce phénomène et la guerre lélantine : Érétrie aurait été vaincue par Chalcis et ses alliés, ce qui aurait diminué sa présence dans les réseaux d’échanges. On a même suggéré que la ville a pu être détruite et temporairement abandonnée au début du . C’est pourtant une image bien différente que suggèrent les rares sources littéraires et, plus nettement encore, les vestiges archéologiques : il ne fait aucun doute qu’Erétrie continue à se développer tout au long de l’époque archaïque.
Le Plusieurs vestiges archéologiques témoignent en effet de la prospérité et du dynamisme d’Érétrie au , bien que les textes soient rares. La construction vers -680 d’un puissant mur de canalisation permet de détourner vers l’est le cours d’eau qui auparavant longeait le côté occidental de la ville et dont les crues torrentielles avaient sporadiquement inondé les habitations. C’est à la même époque que l’on remplace, dans le sanctuaire d’Apollon « Daphnéphoros », au cœur de la cité, le premier temple par un véritable « temple de 100 pieds ».
Le thumb|alt=Eretria Apollo Temple|upright=1.5|Le temple d'Apollon « Daphnéphoros ».