Le (ou la) Duchesse Anne, ex-, est le plus grand voilier, et le dernier trois-mâts carré, conservé en France. Construit en 1901 par le chantier Joh. C. Tecklenborg de Bremerhaven-Geestemünde (Brême) selon les plans de Georg W. Claussen, il est considéré comme un chef-d’œuvre d’architecture navale, en raison notamment de la forme profilée de sa coque en acier et de l'équilibre général du navire, qui ménagent un espace habitable d'une grande capacité, tout en innovant en matière de sécurité.

Ancien navire-école de la marine marchande allemande, passé en 1946 sous pavillon français et remis à la Marine nationale française comme dédommagement de guerre, basé à Lorient puis à Brest sans jamais appareiller, il échappe de peu à la démolition, grâce à l'opiniâtreté de quelques passionnés dans les années 1970. Après une très longue restauration visant à lui faire retrouver son état d'origine et à conserver son authenticité de navire-école, il est aujourd'hui un navire musée qui peut être visité dans le port de Dunkerque. Utilisé dans le cadre d'actions de communication événementielle, mais étant définitivement à quai, sa notoriété n'égale pas celle du Belem qui bénéficie, pour sa part, des effets médiatiques des rassemblements de gréements traditionnels. En 2012, des travaux de structure et de carénage sont effectués sur le navire et sa coque est entièrement repeinte.

La Duchesse Anne a trois sister-ships et de nombreux « cousins ». Il a été le premier bateau à faire l'objet d'un classement au titre objet des monuments historiques, le .

Historique du Duchesse Anne Lancement Initialement sous pavillon allemand, le voilier porte alors le nom de Grossherzogin Elisabeth (Grande Duchesse Elisabeth) en l'honneur de sa marraine la grande-duchesse d'Oldenbourg née Élisabeth de Mecklembourg-Schwerin qui, parce qu'elle est souffrante, ainsi que son époux le grand-duc, ne peut être présente le jour du lancement, le . Son époux, le grand-duc d'Oldenbourg Frédéric-Auguste II, préside l'association des voiliers-écoles allemands () qui s'est constituée pour armer ce type de voiliers, dont le est le premier exemplaire commandé d'une série jumelle qui comporte quatre navires au total (auquel s'ajoute de manière éphémère un bâtiment qui fut racheté en 1928)Il s'agit d'un trois-mâts barque de 1893, baptisé Pommern, ex-Elfrieda, ex-Amasis. .

vignette|gauche|Portraits de la grande-duchesse et du grand duc d'Oldenbourg (exposition dans l'entrepont du navire restauré, en 2010). vignette|gauche|Le trois-mâts en 1913, au temps de la Grande Duchesse Élisabeth, toutes voiles dehors.

Ce trois-mâts est sans doute l'un des premiers navires-écoles à avoir été conçu et aménagé dans ce seul but. et il sert de modèle à plusieurs navires-écoles des marines de guerre et de commerce construits ultérieurement en AllemagneTous les trois mâts à dunette longue ont d’ailleurs repris les lignes, tels l'actuel , l’, le Sagré II ().. Initialement prévu pour recevoir un gréement à cinq mâts, il est finalement gréé, de manière plus classique, en trois-mâts carré dont chaque phare carré porte cinq voiles, avec une coque peinte en blanc cassé, typique des voiliers-écoles allemandsSelon le Guide des grands voiliers, Chasse-Marée, 80..

Sa conception privilégie le caractère fonctionnel sur les performances en mer. Il est remarquable par ses équipements, modernes pour l'époque et ce type de bateau : les roufs, les bas-mâts et la coque sont en acier, rivetés et soudés ; cinq cloisons transversales montant de la quille au pont supérieur compartimentent le navire en six espaces étanches, lui assurant de bonnes chances de conserver sa flottabilité en cas de voie d'eau importante ; une chaudière à vapeur est destinée au chauffage des logements, ainsi qu'à la production de vapeur nécessaire au fonctionnement des pompes et des bouilleurs fournissant l'eau potable ( par jour pour des ballasts d’une capacité de ) ; la radio est installée à bord vers 1910, suivie, en 1921, de l'électrification du navire, d'un échosondeur et d'une chaudière d’eau chaude.. L'architecture générale et l'agencement intérieur sont spécialement conçus pour accueillir jusqu'à deux cents cadets, l'équipage et son commandement.

Il a coûté de l’époque ; un montant élevé qui se justifie par la qualité supérieure des matériaux employés (tôles de bordés en acier Siemens de , pont en pin d’Oregon de et différentes installations relatives à la sécurité)Bien qu'une partie du matériel provienne de dons (embarcations du bord, équipement infirmier et pharmacie, cloche, compas, instruments de musique)..

Le voilier est initialement placé sous le commandement du capitaine Rüdiger. L'équipage comprend vingt hommes, parmi lesquels un officier, six officiers-mariniers et sept matelots chargés de l'encadrement des jeunes élèves (soit, initialement, et mousses)Cette composition évoluera. En 1910 on trouve ainsi cinq officiers dont un commandant en second et un médecin (aidé de deux matelots infirmiers), un trésorier, deux cuisiniers (il y en aura jusqu'à six, dont un boulanger), un maître d’équipage, un maître voilier, un maître charpentier, un maître magasinier et deux stewards..

Le navire est affecté à la formation des officiers et des marins de la marine marchande. Il n'y a que des hommesJean-Louis Molle rapporte que les candidatures de deux femmes furent refusées. . À partir d'Elsfleth, son port d'attache (bien qu'il soit immatriculé à Oldenbourg), il effectue régulièrement ses voyages de formation, l'été en mer Baltique et, l'hiver, vers les eaux chaudes de l'Afrique et de l'Amérique du Sud. On escompte que les cadets et les élèves y apprennent la mer et la vie commune dans un espace restreint. Ils suivent un enseignement où alternent cours pratiques (navigation, manœuvre du navire, matelotage…) et cours théoriques (allemand, géographie…). Toutefois, cet enseignement de masse sur un navire-école est parfois critiqué comme étant trop proche de la marine de guerre et fort éloigné de l'apprentissage sur un cargo classique. Les conditions sont rudes et Jean-Louis Molle relate dans son ouvrage, témoignages à l'appui, la discipline toute germanique qui imprègne la formation, dont les résultats finissent néanmoins par convaincre les plus sceptiques. L'examen final des futurs matelots a lieu début avril sur l'Elbe. Il se termine par une parade qui enthousiasme les personnalités et les familles, qui, par ailleurs, supportent en général la moitié des frais de la formationCependant, en 1907, un quart des places sont offertes à de jeunes gens issus des milieux défavorisés. Cf. ..

Dès après son lancement, l’empereur Guillaume II, qui a personnellement subventionné l'association des voiliers-écoles allemands, visite le navire en , lors d’une escale à Travemünde (port de Lübeck). En 1903, lors d'un voyage à Saint-Pétersbourg, le voilier reçoit également la visite du tsar de Russie, Nicolas II.

Première Guerre mondiale Pendant la Première Guerre mondiale, il est désarmé et mis à l'abri à Szczecin avec son sister-ship, le , jusqu'à la fin du conflit, alors que l'association vient de mettre à l'eau le .

Armistice de 1918 Le et le sont cédés aux vainqueurs à l'issue du conflit. Le reste donc, après guerre, l'unique bateau de l'association, mais l'avenir incertain de la marine à voile fait qu'il ne reprend son service qu'en 1921, grâce à un nouveau règlement de la marine marchande qui modifie le programme d'instruction des marins et rend nécessaire cette reprise d'activité. Un second voilier, rapidement défaillant, est même racheté et la construction d'un autre bâtiment jumeau, le , est entreprise.

vignette|gauche|Le trois-mâts en 1912, au temps de la Grande Duchesse Élisabeth, trois-quarts arrière, avec sa frise en poupe.

Cependant le voilier, qui a, jusque-là, prouvé sa valeur, ne cesse de rencontrer des problèmes. En 1926, il perd une partie de son mât de misaine dans une violente tempête en Atlantique Nord. Au cours de l'été 1927, un cas de typhus est découvert à bord. En 1928, le voilier est gravement endommagé par un incendie. En 1931, il entre en collision avec le cargo britannique . Le trois-mâts connaît aussi des moments heureux comme en , lors de sa rencontre avec le dirigeable . Mais le développement de la marine à vapeur, qui ne nécessite plus de personnel qualifié en dehors de l'encadrement, aggrave la crise de la marine marchande à voile. En 1931-1932, il effectue son dernier voyage dans la Baltique, où il essuie une rude tempête au cours de laquelle son beaupré est frappé par la foudre.

En 1932, l'association désarme le voilier. Il est vendu à l'école de navigation de Hambourg, qui l’utilise comme navire-école à poste fixe.

Seconde Guerre mondiale Le navire est toujours utilisé comme navire-école pendant la Seconde Guerre mondiale. Il reçoit une nouvelle voilure en . Son pont est blindé en 1942.

Au début de , le est remorqué par précaution vers Wismar, où l'instruction se poursuit. Puis, après les bombardements d' et avant l'arrivée des troupes russes, on prévoit de le mettre à l'abri en rade de Fehmarn. Il est attaqué et touché par l'aviation britannique lors de son remorquage le . L'épouse du commandant est grièvement blessée. Abandonné par son équipage allemand, qui eut cependant à cœur de faire les réparations les plus urgentes « par reconnaissance » envers leur prestigieux navire, il est saisi par l'armée britannique, puis conduit à Neustadt pour être confié à la .

Il a été plus de sous pavillon de la marine allemande, dont environ d'activité effective comme navire-école et 24 à sillonner les mers régulièrement.

Butin de guerre Un navire sous-employé et oublié en Bretagne

vignette|La Duchesse Anne arrive dans un Brest qui, comme Lorient, est détruit par la guerre. vignette|Une vue de l'état du voilier à Brest dans la Penfeld en mars 1977, avant son appareillage pour Lorient.

À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, et au même titre que six autres navires allemands.Dont le remorqueur (futur Intraitable de la marine nationale) qui remorquera le voilier de Kiel à Brest (selon l'ouvrage de Jean-Louis Molle). Six navires au total avec la Duchesse Anne car un autre patrouilleur sera mis à disposition mais rentrera ensuite à Kiel (selon )., le trois-mâts est versé (attribué) à la France au titre des dommages de guerre. Il est remis le à Kiel au commandant de la frégate des Forces navales françaises libres La Surprise, qui lui fait passer le canal de Kiel, unique passage non miné, et le conduit jusqu'en rade de Cuxhaven. En passant par Portsmouth et Torquay, le voilier est remorqué jusqu'à Brest, puis, un mois plus tard, vers Lorient par le remorqueur Éléphant. Il y arrive le , en partie démâté (la mâture haute ayant été déposée pour passer sous les ponts du canal de Kiel), et légèrement enfoncé (après un choc avec un devant le cap Gris-Nez).