thumb|upright|Lianes de Banisteriopsis caapi utilisées dans la préparation de l'ayahuasca, province de Pastaza, Équateur. Layahuasca, ou yagé, est une préparation médicinale hallucinogène originaire d'Amérique du Sud.

Décoction à base de lianes traditionnellement consommée par un grand nombre de cultures indigènes de l'Amazonie, qui la sacralisent et lui allèguent une capacité curative, purificatrice et magique, l'ayahuasca se présente sous la forme d'un épais breuvage coloré à la saveur âpre. En raison d'une composition chimique complexe marquée par la présence d'un puissant psychotrope naturel, la DMT, l'ayahuasca a pour propriété principale de plonger ses utilisateurs dans un état de conscience et de perception plus ou moins fortement modifié. Le plus souvent, celui-ci se caractérise par d'intenses hallucinations sensorielles et visuelles, elles-mêmes fréquemment accompagnées de nausées et de vomissements dus à la nature astringente et émétique du mélange. Dans le cadre d'un usage traditionnel de la substance, ces visions sont considérées comme un voile qu'un chaman s'attachera à lever par divers biais, lors de cérémonies dont le rituel varie en fonction des pratiques et croyances des différentes tribus du bassin amazonien.

Par extension, ayahuasca est le nom donné aux lianes du genre Banisteriopsis dont l'écorce sert principalement à la composition de cette boisson.

Étymologie Le terme ayahuasca vient du quechua et est formé de l'agglutination de aya et huaska. Il est traduit ordinairement par liane des esprits, liane des morts ou liane des âmes (aya : mort, défunt, et par extension âme, esprit ; huasca : corde, et par extension liane, d'après le médecin équatorien Plutarco Naranjo, 1983). Aya ne signifie pas l'âme de la personne morte, mais plutôt le cadavre, ce qui implique qu'ayahuasca devrait en tout état de cause se traduire par « corde des cadavres ».

D'après Gerald Taylor, linguiste et spécialiste de la langue quechua, le nom le plus probable de cette liane serait plutôt ayaqhuaska, ce qui signifie « liane amère »Information de Gérald TAYLOR à Patrick Deshayes, cf: de l'amer à la mère, quiproquos linguistiques autour de l'ayahauasca.

Le breuvage, en lui-même, est connu sous différents noms en fonction des régions et des groupes ethniques : ayahuasca, ayawaska, yajé (Tucano), jagé, caapi (langues tupi), natema, natem (Jivaro), purga, pinde, Santo Daime.

Historique

Archéologie Les débuts de l'usage de l'ayahuasca ne sont pas connus avec précision : plusieurs recherches archéologiques permettent toutefois d'en remonter l'origine probable. Ainsi, en 1980, l'archéologue Alicia Fernández Distel met à jour à Inca Cueva, en Argentine, des graines d'Anadenanthera colubrina, plante productrice de DMT, ainsi que des pipes en os de puma contenant des traces de DMT, témoignant de l'usage de plantes psychoactives dès le IIᵉ millinéaire .

En 2019, l'archéologue Melanie Miller découvre sur un site funéaire bolivien deux tablettes à priser et un tube à inhaler contenant notamment de la DMT et de l'harmine, suggérant un usage rituel de l'ayahuasca déjà établi autour de l'an mil; les quantités retrouvées sont cependant faibles et l'usage aurait pu être médicinal.. En 2022, l'archéologue Dagmara Socha montre que deux enfants incas morts sacrifiés avant le avaient consommé de l'harmine et de l'harmaline, c'est-à-dire probablement de l'ayahuasca, avant d'être rituellement mis à mort.

Contacts occidentaux En 1737, le missionnaire jésuite Pablo Maroni devient le premier Occidental témoin de l'usage de l'ayahuasca lorsqu'il réalise une expédition en Amazonie péruvienne autour du rio Marañon ; son récit est publié en 1889. En 1765, un autre missionnaire jésuite, Franz Xavier Veigl, est aussi témoin de l'usage de l'ayahuasca lorsqu'il se rend en expédition autour d'Iquitos : son récit est publié en 1785 et devient ainsi la première trace écrite de l'existence de l'ayahuasca.

L'explorateur Richard Spruce réalise plusieurs expéditions entre 1852 et 1857, durant lesquelles il identifie la liane responsable de la production de l'ayahuasca, qu'il nomme Banisteria caapi ; ayant lui-même ingéré de l'ayahuasca, devenant ainsi probablement le premier Occidental à le faire, il publie la description de ses effets une première fois dans son Journal en 1855 puis d'une manière plus détaillée en 1874. . Ce n'est que beaucoup plus tard que l'on commença l'analyse chimique du matériel envoyé par Spruce en 1851R.E. Schultes et A. Hofman, Plants of the Gods: origins of hallucinogenic use, McGraw-Hill, Londres, 1979 (paru en français sous le titre Les plantes des Dieux. Les plantes hallucinogènes, botaniques et ethnologiques, 1981, ré-édition 1993, Paris, Éditions du Lézard)..

La composition chimique de la potion a commencé à être connue dès 1957 grâce à Average Hochstein et Paradies. Puis en 1965 en France, grâce à Claudine Friedberg et Jacques Poisson.

L'ayahuasca comme breuvage Dans diverses communautés indigènes amazoniennes, l'ayahuasca est traditionnellement utilisé pour entrer en transe dans un but divinatoire, sacrificatoire ou comme outil thérapeutique et comme puissant outil de purification lors de rituels de guérison sacrés. Cette boisson semble être consommée depuis à ...

Sur un total approximatif de quatre cents peuples indigènes, l'anthropologue d'origine colombienne Luis Eduardo Luna, spécialiste du sujet, en comptabilise soixante-douze qui ont recours à l'ayahuasca et qui sont concentrés dans la partie occidentale du bassin amazonienL. E. Luna, Vegetalismo: Shamanism Among the Mestizo Population of the Peruvian Amazon, Almqvist and Wiksell International, Stockholm, 1986.. Cette observation, ainsi que certaines découvertes archéologiques, laissent penser que cette pratique est extrêmement ancienne, sans doute déjà bien établie à l'époque précolombienne... Des descriptions iconographiques de céramiques et autres objets découverts en Équateur estiment l'âge de telles pratiques à , au moinsNaranjo, P. (1986) El Ayahuasca in la arqueología ecuatoriana. America Indigena 46, 117-128.. Ce puissant hallucinogène qui sert à la fois à la divination, à la sorcellerie et à la thérapeutique est si profondément enraciné dans la mythologie et la philosophie indigènes que l'on ne peut douter de son antiquité. Il n'existe toutefois aucune preuve non équivoque permettant d'attester l'usage préhistorique de l'ayahuasca.

Composition thumb|Préparation de l'ayahuasca dans la province de Pastaza en Équateur. thumb|Préparation de l'ayahuasca en Équateur. L'activité pharmacologique de l'ayahuasca est particulière du fait qu'elle dépend d'une interaction synergique entre les alcaloïdes actifs des plantes qui constituent le breuvage. L'un des constituants contient l'alcaloïde N,N-diméthyltryptamine (DMT), qui se trouve être inactif lorsqu'il est ingéré oralement, car il est rapidement dégradé par des monoamines oxydase (MAO) périphériques, naturellement présentes dans l'appareil digestif. L'absorption simultanée de β-Carbolines, inhibitrices puissantes des MAO, apportées par le deuxième constituant du breuvage confère à la DMT une protection contre la dégradation enzymatique et lui permet alors d'exercer son effet sur le système nerveux central. Cette interaction est la base de l'action psychotrope de l'ayahuasca..

Composition végétale Dans un contexte traditionnel, l'ayahuasca est une décoction préparée à partir de l'écorce et des tiges d'une liane du genre Banisteriopsis et d'un additif nécessaire pour l'effet psychotrope. La composition du breuvage varie grandement selon les groupes ethniques. Deux espèces de Banisteriopsis sont particulièrement importantes : Banisteriopsis caapi et Banisteriopsis inebrians. Localement, on utilise parfois aussi Banisteriopsis quitensis, Mascagna glandulifera, Mascagna psilophylla, Tetrapteris methystica et Tetrapteris mucronata. Toutes ces plantes sont de grosses lianes de la forêt appartenant à la même famille. Banisteriopsis caapi et Banisteriopsis inebrians sont souvent cultivées.

Les additifs les plus courants sont des Rubiacées du genre Psychotria, particulièrement Psychotria viridis. D'autres espèces semblent également être employées, spécialement Psychotria leiocarpa ou Psychotria carthaginensis. Dans le nord-ouest de l'Amazonie, particulièrement dans le Putumayo colombien et en Équateur, les feuilles de Diplopterys cabrerana, une liane de la même famille que Banisteriopsis, sont ajoutées au breuvage à la place des feuilles de Psychotria. Mais ces plantes possèdent le même alcaloïde et l'effet au niveau pharmacologique est le même.

Plantes sources de β-carbolines : Banisteriopsis caapi (Banisteriopsis) ; Banisteriopsis inebrians (Banisteriopsis) ; Banisteriopsis muricata (Banisteriopsis) ; Banisteriopsis quitensis ; Mascagna glandulifera ; Mascagna psilophylla ; Tetrapteris methystica ; Tetrapteris mucronata ; Peganum harmala (Zygophyllaceae) ou rue de Syrie, bien que comportant les mêmes principes actifs IMAO que Banisteriopsis caapi, n'est historiquement pas utilisée dans le breuvage, car elle est originaire des régions du sud de la Méditerranée, et non d'Amérique latine.

Plantes sources de DMT : Psychotria viridis (Psychotria) ou chacruna en quechua ; Psychotria leiocarpa ; Psychotria carthaginensis ; Diplopterys cabrerana (synonyme : Banisteriopsis rusbyana) ; Mimosa hostilis (Jurema preta). En plus des deux constituants de base, il arrive aussi que l'on y mêle d'autres plantes pour en modifier les effets, selon le contexte magique, médical ou religieux dans lequel le breuvage doit être consommé. Parmi les plus communes, notons Malouetia tamaquarina. Des espèces appartenant à la famille des Solanaceae des genres Nicotiana, Brugmansia ou Brunfelsia (notamment Brunfelsia grandiflora) peuvent être ajoutées.. Ces solanacées sont connues pour renfermer divers alcaloïdes tels la nicotine, l'atropine et la scopolamine affectant la neurotransmission adrénergique et cholinergique des systèmes nerveux central et périphérique. D'autres plantes comme Erythroxylum coca ou Ilex guayusa qui renferment cocaïne ou caféine sont aussi utilisées. Au total, pas moins de 97 espèces de plantes sont susceptibles d'être mélangées à Banisteriopsis caapiOTT J., Pharmacotheon: Entheogenic Drugs, Their Plant Sources and History, second ed. densified, Kennewick, USA, Natural Products Co, 1996a.

Le breuvage de l'ayahuasca est divisé en sous-types dont les mélanges, les effets et les rituels d'utilisation varient d'une société amazonienne à l'autre. Au Pérou, il existe par exemple différentes formes d'ayahuasca selon la couleur du breuvage : jaune, rouge, blanc, noir. Ces variations correspondent le plus souvent à l'addition ou non d'autres plantes psychotropes.

Composition chimique thumb|left|Ayahuasca prête à la consommation après avoir été bouillie pendant plusieurs heures, province de Pastaza, Équateur.