Le Sangkum Reastr Niyum (en khmer : សង្គមរាស្រ្តនិយម), plus communément appelé Sangkum, était une organisation politique cambodgienne, création du prince Norodom Sihanouk et qui lui a permis d’exercer le pouvoir de 1955 à 1970. Par analogie, on peut aussi désigner par ce terme la période de l’histoire du Cambodge qui va du (indépendance du pays) au (déposition de Norodom Sihanouk), époque pendant laquelle le Sangkum fut un acteur clé de la scène politique.
Si plusieurs traductions existent concernant le nom du mouvement, le terme « Communauté socialiste populaire » semble communément admis ; toutefois, on trouve également « Communauté du peuple », ou Communauté qui aime le peuple-sujet.
Historique
L’indépendance acquise, Norodom Sihanouk s’aperçut rapidement que la fonction de roi était honorifique et ne lui donnait pas les moyens de diriger le pays comme il l'entendait.
Le , afin de pouvoir mieux se consacrer à la politique, le roi abdique en faveur de son père, Norodom Suramarit.
En , Norodom Sihanouk fonde le Sangkum Reastr Niyum dans le but de participer – et gagner – les élections parlementaires du , les premières depuis l’indépendance. Par analogie avec le terme socialiste, le nom du parti visait à couper l'herbe sous le pied des partis de gauche, tout en s'appuyant sur trois principes traditionnels, la Race, la Religion et le Trône royal (Cheat, Sassna, Reach balang, en khmer : ជាតិ សាសនា រាជបល្ល័ង្ក).
Les statuts du mouvement déclaraient que . Tout membre du Sangkum devait s’engager à ne pas faire partie d’une formation politique.
Dès le départ, le recrutement pour le Sangkum bat son plein dans les administrations provinciales et les officines gouvernementales. Début , les membres de différents partis monarchistes de droite se joignent au mouvement ; c’est tout d’abord le Parti de la rénovation khmère de Lon Nol (លន់ នល់) et Nhiek Tioulong (ញ៉ឹក ជូឡុង), allié à Sihanouk depuis 1951, qui se dissout, suivi peu après du Parti populaire de Sam Nhean (សម ញាណ) et de celui du Nord-Est victorieux de Dap Chhuon (ដាប ឈួន), un ancien rebelle Khmer Issarak (ខ្មែរឥស្សរៈ) de la région de Siem Reap qui avait lutté contre les autorités coloniales et avait rejoint avec grand fracas le camp de Sihanouk à la fin des années 1940. Ce dernier est également nommé directeur de la sécurité nationale – un nouveau titre – avec la responsabilité de superviser les élections, tâche dont il allait s’acquitter d’une manière singulière.
En effet, la police et la milice aux ordres de Dap Chhuon n’allaient pas tarder à multiplier les brutalités et autres mesures d’intimidation. Alors que les caciques du Sangkum déploraient devant l’ambassadeur des États-Unis la mort de deux de leurs militants en province, les actes à l’encontre des partisans démocrates et de la gauche communiste (Pracheachon, en khmer : បក្សប្រជាជន), qui n’étaient pas rendus publics, étaient d’une toute autre ampleur. Plusieurs journaux indépendants furent fermés et leurs propriétaires emprisonnés alors que dans les provinces, de nombreux communistes et démocrates furent incarcérés puis libérés après le scrutin, sans avoir été jugés. Ailleurs, des villageois étaient rassemblés à la pagode où ils devaient jurer devant des moines de voter pour le Sangkum alors que dans certains districts, les candidats royalistes auraient été avertis par leur direction que pour garantir leur avenir, ils devaient assurer à leur formation au moins 80 % des suffrages. Les bruits quant aux actes de violence qui se répandaient à travers le pays par le bouche-à-oreille suffisaient dans la plupart des cas à contenir les velléités de contestation .
Même si les campagnes précédentes avaient déjà vécu des abus de toutes sortes, les exactions observées en 1955 étaient d’une toute autre nature. Pour la première fois l’appareil d’État, la famille royale et les médias se liguaient pour défendre une liste de candidats. De plus, le choix de certains candidats du Sangkum pouvait prêter à sourire ; à Battambang, un responsable du Parti démocrate se rappelait d’un alors qu’à Svay Rieng, le mouvement était représenté par un jeune chanteur populaire de 19 ans qui avait attiré l’attention de Sihanouk. Ailleurs, on rencontrait d’anciens membres du parti de la rénovation khmère, battus lors des élections précédentes de 1947 et 1951 ..
Le mélange de terreur, de favoritisme, de propagande et de mépris pour les élites qui sévissait alors allait devenir monnaie courante dans les années qui suivront. Après 1955, la contestation allait être étouffée et les dissidents emprisonnés. Malgré tout, la campagne continuait et pour contrer les démocrates, la presse proche du Sangkum développait une approche originale du malaise social, prétextant que les indigents devaient leur pauvreté à leurs méfaits commis dans leurs vies précédentes alors que les plus aisés jouissaient du fruit des bonnes actions de leurs existences passées. Cette affirmation allait par la suite devenir un des piliers du prôné par le Sangkum.
Quand la date du scrutin arriva, le résultat ne faisait aucun doute. Mais l’ampleur du score des candidats du Sangkum – crédité de 82 % des voix et la totalité des sièges –avait surpris la plupart des témoins de l’époque. Outre les irrégularités déjà citée et sous-estimées par les observateurs, le fait que 309 candidats concouraient pour 91 sièges explique en partie que beaucoup ne s’attendaient pas à un tel raz-de-marée .
Même des décennies après les faits, il n’est pas possible de savoir quel score la formation sihanoukiste aurait obtenu sans les manœuvres d’intimidation citées plus haut, mais il semble probable que le Sangkum aurait quand même atteint une majorité confortable. Toutefois, le prince aurait dû affronter une partie de l’assemblée résolument hostile. L’idée d’une telle opposition, même stérile lui était impensable et il aurait voulu en exclure toute possibilité. Devenu tout naturellement Premier ministre du Cambodge et grisé par sa victoire, Sihanouk réunissait un congrès du Sangkum à Phnom Penh. Plusieurs milliers de membres votaient alors à main levée la réforme constitutionnelle que le prince avait tenté de faire accepter en début d’année. Cette réforme comprenait une émancipation des femmes, la création d’assemblée provinciales et la possibilité pour les électeurs de révoquer leur député si celui-ci ne leur donnait pas satisfaction. Ce vote évitait de devoir discuter ou modifier la réforme devant l’assemblée. Pour Sihanouk, le congrès suivait le mode de fonctionnement de la démocratie dans la Grèce antique et ces réunions allaient devenir courantes dans les années à venir.
La plupart des Cambodgiens étaient alors prêts à accepter que leur monarque, âgé de 33 ans réforme un régime parlementaire dont ils n’avaient pas pu percevoir les avantages pendant les neuf années écoulées.
Le mouvement remporta à nouveau les élections de 1958 et du , où, seul parti représenté il rafla à nouveau la totalité des sièges.
Il restera au pouvoir jusqu’en 1970.
Plusieurs communistes importants tels Hu Nim (ហ៊ូ នឹម), Hou Yuon (ហ៊ូ យន់) et Khieu Samphân (ខៀវ សំផន) acceptèrent des postes au sein du Sangkum. Au début des années 1960, Khieu Samphân – futur chef de l’État sous les khmers rouges – fut appelé par Norodom Sihanouk pour mettre en œuvre une série de réformes économiques inspirées de la thèse qu’il avait soutenue en 1955 à Montpellier.
À droite, alors que les républicains progressistes du parti démocratique – principale force politique avant la création du Sangkum – furent intégrés dès 1957, beaucoup de républicains modérés choisirent de se retirer de la vie politique jusqu’au début des années 1970. D’autres décidèrent de rejoindre Son Ngoc Thanh (សឺង ង៉ុកថាញ់) dans la clandestinité.
Norodom Sihanouk appela cette opposition armée de droite les « khmers bleus », par opposition aux opposants de gauche qui avaient eux aussi pris le maquis et qu’il appelait "khmers rouges". Toutefois, il semble que jusqu’au début des années 1960, la répression de ces oppositions n’était pas très violente et que l’ensemble du pays bénéficiait d’une relative stabilité.
À partir du milieu des années 1960, des lignes de fracture apparurent au sein du régime. Les élections de 1966 amenèrent une victoire écrasante de l’aile droite emmenée notamment par Lon Nol et le prince Sisowath Sirik Matak (ស៊ីសុវត្ថិ សិរិមតៈ) ; Norodom Sihanouk y répondit en créant un contre-gouvernement de gauche - inspiré du Cabinet fantôme britannique - pour empêcher l’éclatement du mouvement. La violence de la répression contre les gens de gauche qui suivit, conduite par Lon Nol et l’armée au nom de Norodom Sihanouk, aliéna le soutien des derniers communistes modérés, notamment la faction proche de Sihanouk et soutenue par le Vietnam et le Viêt Minh. Les critiques publiques de Sihanouk à l’encontre des « Khmer Viêt Minh » aboutirent à accroitre le pouvoir de l’aile dure du Parti Communiste du Kampuchéa emmenée par Pol Pot, férocement antivietnamienne mais aussi antimonarchiste.
La répression brutale des activistes de gauche aux frontières et à l’intérieur du pays, notamment les révoltes paysannes de Samlaut (សម្លូត), dans la province de Battambang au début de 1967, présageaient des exactions qui seront commises pendant la guerre civile cambodgienne.
Alors que l’instabilité politique se faisait croissante, Norodom Sihanouk fut déposé le par Lon Nol et l’aile droite du parti contrôlée par In Tam (អ៊ិន តាំ) et le prince Sisowath Sirik Matak. Les maquis de gauche se renforcèrent alors des partisans du monarque déchu et purent continuer la lutte en son nom.
Le Sangkum, quant à lui ne se remettra pas de la déposition de son fondateur et malgré la nomination le de Trinh Hoanh (ទិ្រញ វ៉ាញ) au poste de secrétaire général par le nouveau pouvoir, il disparaitra du paysage politique.
Une dizaine d’années plus tard, des membres du Sangkum reviendront sur le devant de la scène au côté de Norodom Sihanouk lors de la création du FUNCINPEC et de l’Armée Nationale Sihanoukiste (ANS) qui contrôla rapidement une large part de la population rurale cambodgienne dans les années 1980.
Liste des gouvernements du Sangkum
Date Chef du gouvernement Début FinLeng Ngeth (ឡេង ង៉ែត)Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ)Oum Cheang Sun (អ៊ុំ ឈាងស៊ុន)Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ)Khim Tit (ឃឹម ទិត)Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ)Sam Yun (សាន យន់)Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ)Sim Var (ស៊ឹម វ៉ា)Ek Yi Oun (ឯក យីអ៊ុន)Penn Nouth (ប៉ែន នុត)Sim Var (ស៊ឹម វ៉ា)Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ)Pho Proeung (ផូ ព្រឿង)Penn Nouth (ប៉ែន នុត)Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ)Nhiek Tioulong (ញ៉ឹក ជូឡុង)Chau Sen Cocsal (ចៅ សែនកុសល)Norodom Kantol (នរោត្តម កន្តុល)Lon Nol (លន់ នល់)Son Sann (សឺន សាន)Penn Nouth (ប៉ែន នុត)Lon Nol (លន់ នល់)
Politique intérieure
Un mouvement au-dessus des partis
À la fondation du SRN, Norodom Sihanouk le définissait comme un mouvement (les membres devaient renoncer à appartenir à tout groupe politique) et non comme un parti. Ce précepte, très gaullien, n’empêchait le Sangkum de fonctionner en fait comme un parti sihanoukiste.
Le mouvement affichait deux objectifs principaux : « réaliser l’unité des enfants de la patrie khmère compromise par la prolifération des partis politiques » (là encore on retrouve l’influence gaullienne) et « faire naître au Cambodge une véritable démocratie socialiste et égalitaire ».
Même s’il se réclamait du socialisme et qu’une partie de ses membres adhérait à ce courant de pensée, il rassemblait aussi des personnes issues du conservatisme, du nationalisme, du Bouddhisme theravāda et même d’une forme populiste de fascisme.
Il s’agissait en fait de passer par-dessus les partis et d’établir une démocratie directe par le biais de vastes congrès nationaux convoqués deux fois par an et qui devaient juger de l’action du prince, du gouvernement et des fonctionnaires. Dans la pratique, c’étaient des grands-messes qui célébraient et approuvaient la politique du prince.
Le socialisme bouddhique