Marino Faliero (parfois francisé partiellement en Marin Faliero ou complètement en Marin Falier) est une tragédie lyrique en 3 actes de Gaetano Donizetti sur un livret d'Emanuele Bidèra, créée au Théâtre italien de Paris le .

Historique À l'occasion d'un voyage en Italie, les deux directeurs du Théâtre des Italiens de Paris, Édouard Robert et Carlo Severini furent impressionnés par la Parisina, créée le au Teatro della Pergola de Florence et se rapprochèrent de l’impresario Alessandro Lanari pour monter l'ouvrage à Paris. Mais ce dernier demanda une somme si élevée qu'ils renoncèrent et décidèrent de passer directement commande d'un nouvel opéra à Donizetti. Un an plus tard, au début de 1834, Gioachino Rossini, qui était devenu directeur de la musique et de la scène du Théâtre des Italiens à compter de 1824-1826, commandait un opéra à chacune des deux étoiles montantes de la jeune génération italienne : Bellini donna I puritani, qui fut créé avec un grand succès le , tandis que Donizetti fit à cette occasion ses débuts à Paris avec Marino Faliero.

Pour le livret, Donizetti s'était d'abord adressé à Felice Romani mais, comme à son habitudeVoir également Chiara e Serafina, Alina, regina di Golconda et Maria Stuarda, celui-ci s'était dérobé au moment d'honorer la commande et le compositeur avait dû se rabattre sur Emanuele Bidèra, qui avait été embauché par le directeur du San Carlo, Domenico Barbaja comme répétiteur de diction et à qui l'impresario donnait à arranger, et parfois à composer, quelques livrets d'opéraPour Donizetti, il fut également le librettiste, à la même époque, de Gemma di Vergy.. Révisé par Agostino Ruffini préalablement à la création parisienne, le livret de celui-ci est basé sur une tragédie de Casimir Delavigne, créée en 1829 et elle-même inspirée d'une tragédie historique de lord Byron de 1820. Il se rattache à l'histoire de Marino Faliero, doge de Venise, élu le et décapité dans le grand escalier du palais des Doges le après une tentative de coup d'État contre les institutions de la sérénissime république de Venise.

Donizetti commença à travailler à la partition à Naples sans doute au début de l’été 1834, en parallèle de la composition de Maria Stuarda. Il s'embarqua à Gênes le après la création de Gemma di Vergy le à la Scala de Milan et vint terminer Marino Faliero à Paris où il arriva à temps pour assister au triomphe d’I puritani et put bénéficier des conseils de Rossini.

La première eut lieu à la fin de la saison parisienne et, pour diverses raisons techniques, l'opéra n'eut que peu de représentations, bien qu'il ait remporté un honnête succès, sans doute moins éclatant que celui de l'ouvrage de BelliniÀ cette occasion, Louis-Philippe I attribua la croix de chevalier de la Légion d'honneur à chacun des deux compositeurs italiens, et non au seul Donizetti comme on l'a dit parfois.. Il fut ensuite créé à Londres dès le et fut froidement accueilli par le public anglais en raison, dit-on, du peu de relief du personnage fémininSelon l’impresario Chorley : « Malgré l’aspect imposant de Lablache dans les habits du Doge de Venise, malgré le splendide duo des basses dans le premier acte du Marino et un deuxième acte contenant une très belle scène au clair de lune avec barcarolle, chantée à la perfection par Ivanoff, et qui offrit en outre, l’occasion à Rubini de démontrer ses superbes, incomparables moyens vocaux, Marino Faliero n’échauffa pas le public en partie à cause du peu d’intérêt du personnage féminin – erreur fatale pour la popularité d’un opéra. » (cité par Yonel Buldrini, art. cit.).

La première représentation en Italie eut lieu en 1836 au Teatro Alfieri de Florence, et fut triomphale« Furore ! Fanatismo ! Entusiasma ! Ton Marino Faliero fut jugé comme ton chef-d'œuvre. » (Lanari à Donizetti, cité par Yonel Buldrini, art. cit.) L'impresario explique aussi que la Ungher ajouta au premier acte, un air tiré de Sancia di Castiglia (1832) mais qu'on coupa le second air de Israele Bertucci, car on aurait risqué de terminer vers minuit trente et les « Florentins n’aiment pas être en retard ». (ibidem) Giuseppe Mazzini jugea alors Marino Faliero comme le chef-d'œuvre du compositeur..

L'ouvrage fut repris à Paris et à Londres. Il fut traduit en allemand, français, hongrois. Dans certains cas, cette histoire d'un chef d'État qui porte les armes contre sa patrie et finit par la maudire suscita les critiques de la censure : l’opéra devint, par exemple, Antonio Grimaldi à Presbourg ou se retrouva transposé en Turquie sous le titre Il Pascià di Scutari. La première aux États-Unis eut lieu en 1842 à La Nouvelle-Orléans, l'opéra étant repris à New York l'année suivante.

Il eut ensuite une longue carrière sur toutes les scènes lyriques du monde au , où il fut joué deux fois plus souvent qu'un opéra comme Roberto Devereux, beaucoup plus célèbre de nos jours. S'il n'entra jamais au répertoire – sauf peut-être dans quelques maisons d'opéra isolées – il n'en fut pas moins l'un des plus grands succès de Donizetti. Ses dernières représentations au eurent lieu à Venise en 1888 et Florence en 1892. Il disparut alors et ne fut pas repris avant 1966 à Bergame. Depuis, il est monté de manière très occasionnelle ; quelques rares enregistrements sont disponibles. Depuis quelques années, on constate toutefois une tendance à la réévaluation de Marino Faliero dans l'ensemble de l'œuvre de Donizetti, l'intérêt particulier de la tonalité sombre de l'ouvrage et les nombreuses ruptures avec les conventions de l'époque tendant à faire oublier les faiblesses de la construction dramatique du livret.

Distribution thumb|Luigi Lablache (1794-1858), créateur du rôle de Marino Faliero RôleType de voixInterprètes lors de la première le (Chef d'orchestre : - )Marino Faliero, Doge de VenisebasseLuigi LablacheIsraele Bertucci, Chef de l'ArsenalbarytonAntonio TamburiniFernando Faliero, neveu du DogeténorGiovanni Battista RubiniMichele Steno, jeune patricienbasseLeoni, membre du Conseil des DixténorElena Faliero, épouse du DogesopranoGiulia GrisiIrena, demoiselle d'honneur d'ElenasopranoVincenzo, serviteur du DogeténorBeltrame, sculpteurbassePietro, gondolierbasseGuido, pêcheurbasseUn gondolier dans la nuitténorNicolaï Ivanov Les « Signori della Notte », le Conseil des Dix, gentilshommes,chevaliers, pêcheurs, serviteurs, soldats.

Argument L'action se déroule à Venise en 1355.

La partition autographe comporte une ouverture (sinfonia) d'une durée approximative de 8 min 30. Elle commence par une sorte de martèlement grave puis fait entendre la mélodie du gondolier du deuxième acte avant que la conjuration ne soit annoncée par un thème plus vigoureux qui s’enfle en un crescendo tourmenté débouchant sur une marche puissante.

En revanche, la partition publiée par Ricordi comporte un simple prélude de 43 mesures centré sur la chanson du gondolier. La flûte interprète le larghetto de la barcarolle du gondolier. Elle est interrompue par des accords puissants maestoso du tutti qui instaurent une atmosphère solennelle avant que la flûte, les pizzicati des cordes et de sourds roulements de timbales n'évoquent le drame qui se prépare.

De nos jours, l'ouverture est toujours jouée. Dans certains caspar exemple Szeged, 1999 ; Parme, 2002, l'intégralité du prélude est également donnée en préambule de l'acte I mais certaines interprétationspar exemple Bergame, 1966 ; RAI de Milan, 1976 coupent le morceau de flûte avant le maestoso pour éviter la répétition du motif de la barcarolle, présent tant dans l'ouverture que dans le prélude.

Acte I Durée : environ 1 h 10 min

Premier tableau L’Arsenal de la république de Venise Durée : environ 15 min : Le chœur des artisans vénitiens, partisans du doge Marino Faliero, chante pour se donner du cœur à l'ouvrage. Ils racontent que les murs de la ville sont couverts d'inscriptions infamantes pour le doge et pour son épouse Elena, dont l'auteur serait un patricien, l'un de ces membres du Grand Conseil qui haïssent le doge. Dans un grand ensemble dont les accents font irrésistiblement penser à Verdi, ils entonnent l’hymne de Faliero, rappelant ses hauts faits à la bataille de ZaraMarino Faliero est réputé avoir battu le roi de Hongrie au siège de Zara (nom italien de la ville de Zadar en Dalmatie).. : Entre Israele Bertucci, chef de l'Arsenal de Venise, partisan de Faliero qui, touché par les paroles des artisans, rappelle que lui aussi a pris part à cette bataille dont il conserve le souvenir, tandis que le chœur commente ses propos. : Entre le patricien Steno, furieux que sa gondole ne soit pas encore prête. Il accuse les artisans de faire la grève du zèle et demande à Israele de les chasser, mais celui-ci les excuse en expliquant qu'ils sont surchargés de travail, devant réparer trente galères qui viennent d'entrer à l'Arsenal et qui ont naturellement la priorité sur les navires privés (« Primo è il servir la patria » conclut-il). Steno fait alors mine de le frapper et Israele se récrie : « Signor, io fui soldato... » (« Seigneur, j’ai été soldat… »). Steno sort en le menaçant du même châtiment que la « vil plebe ». : La cabalette d'Israele O patrizi scellerati s'adresse aux patriciens arrogants et criminels. Il est rejoint par le chœur des artisans indignés par l'attitude de Steno. Elle se termine par un impressionnant aigu final par lequel le baryton domine les masses du chœur et de l'orchestre.

Deuxième tableau Une petite pièce dans le palais des Doges Durée : environ 38 min : D’abord sombre, le prélude s’éclaircit à l’apparition de la clarinette préparant l’atmosphère nostalgique du grand air de ténor qui ouvre le deuxième tableau. : Fernando a décidé de quitter sa patrie après l’outrage porté par « l’iniquo Steno » à l’honneur de la dogaresse. mais il ne peut se résoudre à dire adieu à celle qu’il aime. Le thème de la cavatine « Di mia patria bel soggiorno » est exposé par la flûte et la clarinette. L'atmosphère nostalgique et rêveuse est, disait Giuseppe Mazzini, de celles dont seul un exilé peut pleinement appréhender l'émotion. La cabalette moderato « Un solo conforto il cor mi sostiene » est précédée d'une belle introduction orchestrale. Elle monte jusqu'au contre-ré bémol, ce qui rend la distribution du rôle du ténor problématique, cette contrainte déterminant à elle seule, de nos jours, les possibilités de reprise de l'ouvrage. : La dogaresse Elena fait son entrée, accompagnée par un motif révélant l’agitation de son esprit. Tout d’abord, elle ne veut pas écouter Fernando, mais il la supplie avec flamme : « Tu non sai, la nave è presta / Che al cielo e a te mi toglie » (« Tu ne sais pas, paré est le navire qui m’enlève à mon ciel et à toi »). Alors qu'il ne leur reste qu'un instant avant le départ, Fernando s'écrie : « Deh ! che almeno io pianga teco / quest’istante ch’è l’estremo » (« Ah ! que je pleure au moins avec toi, cet instant qui est le dernier »). Mais Elena n'est préoccupée que par sa réputation entachée et ses paroles désolent Fernando qui aurait tant voulu la venger. Mais elle l'a dissuadé de tuer Steno. Comment peut-elle alors refuser de pleurer celui qui a voulu la venger ? Elena rétorque que sa vie n'est qu'un fleuve de larmes à cause de lui et rappelle à Fernando qu’il doit respecter le doge qui l’aime comme un fils. : Fernando est résolu à partir, et si une nouvelle arrive à Elena, dit-il, ce sera celle de sa mort. Elena, qui semble enfin réaliser ce qui se passe, lui donne un voile humide de ses pleurs, « memoria di dolor » (« souvenir de douleur ») que Fernando saisit avec exaltation. Le rythme martelé et régulier habituel aux « strette », accompagne les adieux des deux amants mais la stretta ralentit brusquement et offre un tendre passage à l’unisson, quelque peu rêveur, sur les paroles consacrées à leur « infelice amor », leur amour malheureux, procédé inhabituel mais fort efficace pour échapper un moment à la tension d’un douloureux adieu.