Le pont d'Eudes ou Vieux pont, aujourd'hui à l'état de vestiges éparses, fut, à l'époque médiévale et pendant plus de sept siècles, jusque dans les années 1780, le seul pont qui traversait la Loire à Tours. Auparavant, on formait un pont-volant avec des bateaux, ce qui rendait la traversée de la Loire assez périlleuseGrégoire de Tours (liv. 5, ch. 49) évoque ce dispositif au . Cela décide le comte de Tours à ériger un solide pont empierré pour résister à la fougue et aux humeurs du fleuveDans la Charte qui décide de la construction du pont, le comte de Tours précise qu'il le fait « dans un endroit où je savais qu'au moment des inondations beaucoup d'hommes avaient péris entraînés par le fleuve rapide ». Cf. Jean-Louis Chalmel, Tablettes chronologiques de l'histoire civile et ecclésiastique de Touraine, suivies des Mélanges historiques relatif à la même Province, Letournay, Tours, 1818, p.465. Il escompte ainsi favoriser le commerce et le pèlerinage de Saint MartinYves Fougerat, Le chemin qui marche : chronique de la Loire et de ses canaux, Cheminements, 2000, p. 94 et amenuiser l'avantage que son grand rival le comte d'Anjou tire du pont d'Amboise, le seul existant alors pour traverser la LoireHélène Noizet, La fabrique de la ville, Espace et société à Tours (), Publication de la Sorbonne, 2007, pp. 148.149. Le pont subira cependant bien des vicissitudes qui éprouvèrent son manque de fiabilité malgré de nombreux remaniements.

Le pont d'Eudes était le plus ancien connu à Tours à cet endroit, jusqu'à la découverte en 2000 de traces augurant l'existence de plusieurs ponts antiques, dont l'un, dit de l'île Aucard, à l'est immédiat de ses vestiges actuelsSur ce second pont antique à Tours (sans compter celui de Fondettes), sur l'axe de l'ancienne cité romaine et débouchant lui aussi sur Saint-Symphorien : Jacques Seigne, Patrick Neury, « Deux ponts antiques (?) à Tours », Revue archéologique du Centre de la France, 2003, vol. 42, n°42, pp. 227-234 (Lire en ligne) et « Les ponts antiques sur la Loire. Tours antique et médiéval, lieux de vie, temps de la ville. 40 ans d'archéologie urbaine », FERACF, pp.232-238, 2007 - Voir aussi : Pont 2, dit « de l'île Aucard » sur inrap.fr (consulté le 30 décembre 2014). Sur cet emplacement on trouve aujourd'hui la passerelle Saint-Symphorien (dit pont de fil).

Présentation historique Sa construction est décidée vers 1034 par le comte de Tours Eudes II, inspiré par sa femme, la comtesse Ermengarde d'Auvergne et avec l'accord du Roi de France Henri Pierre de Sarran, Le Pont de Tours, pp. 10 et 11.J.-L. Chalmel a traduit l'intégralité de la Charte où Eudes en décide dans son ouvrage, précisant qu'elle n'est pas datée mais qu'elle ne peut se situer qu'entre 1031 (montée sur le trône d'Henri Ier) et 1037 (mort du comte de Tours) : op. cit., p. 464 - Plus récemment, Hélène Noizet date la signature et le début des travaux à 1034 (op. cit., p. 148), comme la Fiche sur la base Mistral-Mérimée et Henri Galinié indique une fourchette entre 1034 et 1037 (Tours antique et médiévale, Lieu de vie, temps de la ville. 30° supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France, N° spécial de la collection Recherche sur Tours, FERACF, 2007, p. 293). Pour une étude de la Charte : Simone Lecoanet, Bulletin philologique et historique du Comité des travaux historiques et scientifiques pour 1968 (1971), pp. 523-530 et elle est achevée en 1037André Quinsac, Le pont d'Eudes sur paul-bert.jimdo.com (consulté le 31 décembre 2014). Son architecte est inconnu. Érigé côté ville, à l'angle nord-ouest du castrum (ancienne enceinte gallo-romaine de la cité), en un lieu où l'autorité seigneuriale est déjà probablement représentéeHenri Galinié, Philippe Husi, James Motteau et al., Des Thermes de l'Est de Caesarodunum au Château de Tours : le site 3, à la Revue Archéologique du Centre de la France (RACF), collection “ Recherches sur Tours 9 ”, Tours, FERACF, 2014, pp. 10, 28, 31 et 33, il jouxtera directement le château de Tours édifié quelques années plus tard, après que les comtes d'Anjou se furent approprié la Touraine. Il rejoint sur la rive opposée le bourg de Saint-Symphorien au niveau du port de la « Tête noire »Dans l'alignement de l'église de l'époque et de la rue du « vieux pont » au bas de la descente de « Saint-Barthélemy » qui existent encore, exploité par la puissante abbaye de Marmoutier. Cette dernière a poussé à l'édification de ce pont pour accroître ses échanges avec Tours, bipolaire à l'époque, notamment avec Châteauneuf qui est dans l'axe de la « Grande rue » qui traversait Tours d'est en ouestActuelles rues du Commerce, Colbert et Albert Thomas dans le sens de son développement urbain du moment. Le pont se trouve aussi dans l'axe d'une ancienne voie romaine qui reliait Lugdunum (Lyon) à l'Armorique et constitue au nord de Tours un débouché par la Loire, qu'offriront ensuite au sud les ponts de Saint-Lazare et Vançay (Saint-Avertin) et celui de Saint-Sauveur sur le Cher.

Le pont débouchait en ville dans le « carroi des herbes » (future rue Saint Maurice et actuelle rue Lavoisier), près de « l'Écorcherie des Arcis », par la porte « Saint-Genest » (ou Genais), le long du château de ToursOn voit distinctement la porte Genais appuyée sur le château de Tours et flanquée sur son versant ouest de l'Ecorcherie dans une gravure représentant la ville de Tours par C. Visscher (sur 1625 ) : Tours par Vissher sur Wikimédia. Ce dernier était directement relié à la porte, ultérieurement fortifiée, par sa tour nord-ouest, au moyen d'une arcade jetée au-dessus de son fossé. Cette porte refaite en 1632 sera détruite en même temps que le pontDe Clérambault, op. cit., p. 247.

Durant sa longue existence, le pont verra l'enceinte urbaine se fortifier et s'étendre le long de la Loire en unifiant la ville vers l'ouest (clouaison de Jean le Bon et son extension) - avant que le développement urbain ne change radicalement d'orientation au sur l'axe nord-sud ; les berges de Loire seront tardivement et vainement renforcées de levées contre les inondations - si destructrices pour lui - et les îlots sur lesquels il prend appui seront réorganisés au gré des crues et des travaux entrepris pour les besoins de la navigation fluvialeVoir par exemple : Didier Dubant, L'évolution entre l'autorité municipale et le fleuve à Tours du Moyen Âge au , Bulletin de la Société Archéologique de Touraine, 2005, tome 51, pp. 165-184 ; Jean-luc Porhel, Histoire des incessants travaux menés par la ville de Tours pour lutter contre les inondations, Histoire de Touraine, Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine, tome 25, 2012, pp. 153-184.

Principaux aspects du pont Un pont exempté de péage Il était, de par la charte qui a permis sa création, signée à Marmoutier, exempté de péage, ce qui n'était pas un mince abandon en ces temps où la féodalité pesait sur toutJ.-L. Chalmel, op. cit., p. 466 et qui, de surcroit, déplaisait au chapitre de l'Abbaye de Saint-Martin qui possédait les péages des passages sur la Loire pour la ville de Tours et ses environs.

Or, le pont était construit par endroits tellement bas que son tablier était souvent inondé en cas de crue. On était donc obligé de recourir à des bateaux pour aller d'une rive à l'autre ce qui, en temps normal, occasionnait des revenus au profit du chapitre de Saint-Martin mais qui revenaient à la ville si le pont était interrompu, ce qui fit naître un conflit entre les deux autorités ; en 1190, le chapitre s'était en effet engagé à prendre en charge les petites réparations du pont, en échange des droits inhérents au bac, y compris lors des crues mais c'est la ville qui finançait lorsqu'une pile était emportée, ce qui était fréquent et le plus onéreux ; il fut pour l'essentiel réglé en 1313 avec un partage des droits et une nouvelle fois en 1677 où plus aucuns droits ne furent perçusJ.-L. Chalmel, op. cit., p. 469.

Un des premiers ponts en pierre Il s'agissait à l'époque d'un des premiers grands ponts en pierre en France, un siècle avant celui d'Avignon parfois revendiqué comme le premier de cette ampleurGrandmaison, op. cit., 1879, p. 65. Le pont était d'autant plus long qu'il formait un angle pour s'aligner sur chacune des deux îles du fleuve sur lesquelles il prenait appui, avec, au surplus, une rive gauche (côté ville) légèrement plus reculée dans les terres qu'aujourd'huiÀ cet endroit, la Loire était large d'environ 400 mètres et le pont était possiblement plus long si l'on prend en compte la portée totale entre les deux rives et son angulation. À titre indicatif, la passerelle actuelle mesure 465 m. Pour la modification du trait de rive au cours des siècles : Henri Galinié, Tours antique et médiéval, FERACF, 2007, 149, fig. 68, p. 395. Toutefois, ce pont évolua au cours du temps et connut plusieurs configurations suivant les époques.

Initialement, sa construction mêlait bois et pierre, son tablier étant constitué en grande partie de planches supportant un pavage et c'est au fur et à mesure des multiples réparations et reconstructions, notamment à partir du , que le pont aurait fini par être complètement en pierre vers le Soulignant l'incertitude à ce propos, H. Galinié synthétise les informations, quant aux matériaux qui auraient composé chaque tronçon, qu'en donnent Chevalier (1975) et Boisseuil (1992), qui suggèrent qu'il subsistait probablement encore des parties du tablier en bois. Ainsi, sans compter l'ensemble du radier et les piliers, seraient entièrement en pierre : le tronçon de la porte de la ville à la Bastille et l'arche de Ciquault. Resteraient partiellement en bois : le tronçon entre la Bastille et l'Entrepont, ainsi que le dernier tronçon vers Saint-Symphorien (op. cit., 2007, p. 296). En forme de dos d'âne, le pont fut composé de 23 arches (mais le nombre pourrait avoir varié dans le temps)Chalmel avance le chiffres de 27 arches (op. cit., p. 469), mais sur les plans de la fin du (v. illustration) on peut en dénombrer 25, comme l'indiquent d'ailleurs certains auteurs, en trois tronçons mal alignés (on parlait d'ailleurs « des grands ponts de Tours » à l'époque)La partie de Saint-Symphorien proche du pont s'appelait d'ailleurs « faubourg Saint-Symphorien-des-Ponts-de-Tours » étroits en largeur mais comportant de distance en distance des angles ou demi-lunes qui s’ouvraient pour faciliter le passage de deux voitures qui se rencontraient. Ils étaient de hauteurs, de longueurs et de conceptions différentes et reposaient sur un énorme radier en maçonnerie. Bien que les sables ligériens se déplacèrent au cours des siècles et que la grève devant le château sera supprimée au , on retient que le pont sera ancré sur deux îles : l'île de l'Entrepont ou Faubourg-des-Ponts ou Saint Maurice ou du Noier (aujourd'hui à l'emplacement de l'Île Aucard) et l'extrémité est de l'île Saint Jacques ou Saint Julien, au niveau de l'îlot des Cordiers, la plus grande, qui se formera avec la disparition de la grèveSur l'emplacement et l'évolution des îles de la Loire à Tours : Hélène Noizet, Nathalie Caracul, Manuel Garcin, Rives droite, rive gauche : la Loire et Tours (), in Fleuves et marais, une histoire au croisement de la nature et de la culture. Sociétés préindustrielles et milieux fluviaux, lacustres et palustres : pratiques sociales et hydrosystèmes, 2004, Paris, France. CTHS, pp.137-155 ; également : Didier Dubant, op. cit., 2005, pp. 165-184. Mais primitivement le chenal navigable n'était que du côté rive droite H. Galinié, Tours antique et médiévale, FERACF, 2007, 100, p. 296. À partir de cette rive, les six premières arches reliaient Saint-Symphorien à l'entrepont ; les sept suivantes menaient à l'île Saint-Jacques et les dix dernières, le tronçon le plus long, rejoignaient la rive gauche dominée par le château. Chacune des arches reposait sur des piles en pierre à becs aigus pour mieux résister au courant.

Un pont habité