Cioran Prononciation en français de France standardisé retranscrite selon la norme API., de son vrai nom Emil Mihai Cioran (prononcé en roumain : Prononciation en roumain standard retranscrite selon la norme API. ), né le à Resinár, alors en Autriche-Hongrie (actuelle Rășinari, en Roumanie), et mort le dans le , est un philosophe et écrivain roumain, d'expression roumaine initialement, puis française à partir de 1949, date de la parution de son premier livre écrit directement en français : Précis de décomposition.

Il est interdit de séjour dans son pays d'origine à partir de 1946, année à partir de laquelle il devient apatride., et cela pendant toute la durée du régime communiste roumain. Bien qu'ayant vécu la majeure partie de sa vie en France, il n'a jamais demandé la nationalité française..

Son œuvre en français est signée « E. M. Cioran » jusque vers 1987, puis en général « Cioran » uniquementCf. catalogue de la BnF. « E. M. » est un hommage à l'écrivain britannique E. M. Forster. Cioran trouvait que la francisation du roumain « Emil » était « un prénom de coiffeur »Lectures de Cioran, L'Harmattan, 1997, p. 32..

Biographie Jeunesse et période roumaine Enfance vignette|La maison natale d'Emil Cioran à Rășinari, en Roumanie.|gauche Cioran est né le à Rășinari, dans le Mărginimea Sibiului, région pastorale au sud-ouest de Sibiu. Il est fils d'un prêtre orthodoxe, Emilian Cioran, pope de Rășinari (les popes peuvent se marier), et d'une mère plutôt agnostique, Elvira, issue d'un milieu social aisé (son père, notaire, a été élevé à la dignité de baron par l'autorité hongroise).. Il a une sœur aînée, Virginia, et un frère cadet, Aurel. Sa mère, son frère et sa sœur semblent tous trois avoir été, comme Cioran, sujets à des états mélancoliques et neurasthéniques. Durant son enfance, et après de nombreuses tractations entre les pays de l'Entente, la Transylvanie jusque-là rattachée à l'Autriche-Hongrie rejoint la Roumanie. Après quelques années de vie heureuse à Rășinari., petit village de Transylvanie, Cioran s'adapte mal à la vie en ville lorsqu'il doit intégrer le lycée à Sibiu, la cité à majorité saxonne en contrebas de son village natal. Cioran est placé en pension chez deux vieilles femmes saxonnes auprès desquelles il apprend l'allemand.

Son compatriote Lucian Blaga, philosophe de la culture, a aussi décrit le rôle matriciel que pouvait avoir un village roumain, et le mépris que les écoliers citadins germanophones pouvaient manifester pour un petit « cul-terreux valaque ». Ce choc, ainsi que les relations difficiles avec sa mère et les nombreuses insomnies dont il souffre durant sa jeunesse, contribueront au développement de sa vision pessimiste du monde et lui feront penser au suicide. Cioran se réfugie alors dans la lecture d'auteurs allemands et français notamment (il semblerait que Cioran sût le français à l'époque).

Sympathies fascistes et premiers écrits En 1928, à l'âge de , il fait des études de philosophie à l’université de Bucarest, et ses premiers travaux portent sur Kant, Schopenhauer et, tout particulièrement, sur Nietzsche. Il est également très influencé par la lecture de Spengler. Il obtient sa licence le avec la mention magna cum laude et entame une thèse sur Henri Bergson, qu'il ne mènera jamais à terme. Cioran a ensuite rejeté les préceptes philosophiques de ce dernier, jugeant qu'il n'a pas compris la tragédie de la vie. Durant cette période et jusqu'à ce qu'il quitte définitivement la Roumanie, il collabore à plusieurs revues : , Discobolul, Floarea de foc (Fleur de feu), Azi (Aujourd'hui) ou encore Calendarul (Le Calendrier, de tendance gardiste). En 1933, il bénéficie d'une bourse et s'inscrit à l'université de Berlin..

À , il publie Sur les cimes du désespoir, son premier ouvrage, avec lequel il s'inscrit, malgré son jeune âge, au panthéon des grands écrivains roumains. Après deux années de formation à Berlin, il rentre en Roumanie, où il devient professeur de philosophie au de Brașov pendant l'année scolaire -. Professeur atypique, ses cours consistaient principalement à provoquer ses élèves, qui l'avaient surnommé . Cioran se vantait qu'aucun de ses élèves n'ait réussi le baccalauréat de philosophie..

Comme la plupart des intellectuels de sa génération, il assiste, en compagnie de Mircea Eliade, à l'ascension du mouvement fascisant et antisémite de la Garde de fer, combattu par la police du régime parlementaire. Une ambiance de guerre civile s'installe alors dans le pays, nationalisme xénophobe ultra-chrétien d'un côté (la Garde de fer elle-même s'affichant comme chrétienne), laïcité démocrate de l'autre. La Garde de fer fait appel aux anciennes traditions roumaines, aux valeurs de la paysannerie longtemps opprimée par les Empires étrangers voisins ; la monarchie s'inspire plutôt des valeurs de l'Occident. En , Cioran publie La Transfiguration de la Roumanie () où il développe une pensée passablement influencée par les thèses de la Garde de fer (qui cultive une aura de martyre patriotique car la police tire sans sommation sur ses rassemblements.). La même année, il publie Le Livre des leurres (Cartea amăgirilor), pendant spirituel de Transfiguration selon certains, et qui reçoit une recension négative de Mihail Sebastian.

Il écrit en , dans son troisième ouvrage, Des larmes et des saints, qui fait scandale dans son pays : . et Bien plus tard, il biffera ces passages pour l’édition française.. Le livre est refusé par son éditeur Vremea et est finalement publié à compte d'auteur. Les critiques qu'il reçoit sont mauvaises, à l'exception d'une lettre de ..

Période française vignette|Le 21, rue de l'Odéon (point rouge). vignette|De la Coasta Boacii à la rue de l'Odéon. Avant-guerre (1937-1939) Arrivé en France à la fin de l'automne 1937 comme boursier de l’Institut français de Bucarest, Emil Cioran s'installe à l'hôtel Marignan, 13 rue Du Sommerard. Son installation en France est définitive. Cependant, Cioran effectue encore deux séjours en Roumanie, un premier durant l'automne 1939., et un second entre et fin .

Durant les premières années qu'il passe à Paris, Cioran continue à s'intéresser à la politique, notamment aux mouvements d'extrême droite comme le PPF de Doriot, ..

Pour lutter plus fermement contre la Garde de fer, le roi instaure un régime autoritaire, faisant arrêter et exécuter Corneliu Codreanu (le fondateur de la Garde de fer) en . Les « légionnaires » (comme se font appeler ses membres) poursuivent les attentats, en assassinant des ministres, des professeurs, des banquiers, des Juifs.

Occupation (1940-1944) Après l’effondrement de la France qui avait offert sa protection à la Roumanie par le traité du , un coup d'État largement favorisé par l’Allemagne nazie renverse Carol en et met au pouvoir la Garde de fer et le maréchal Antonescu qui s'autoproclame « Pétain roumain ». La France du régime Pétain et la Roumanie du régime Antonescu restent alliées… mais cette fois dans le camp de l’Axe : la bourse de Cioran est donc maintenue, il peut rester à Paris pour y terminer sa thèse. Le sujet de celle-ci varie : portant d'abord sur l'extase et l'intuition, et la filiation Plotin-Maître Eckhart-Henri Bergson, le sujet se tourne ensuite vers Nietzsche et Kierkegaard, pour enfin porter sur l'antagonisme entre conscience et vie chez Nietzsche.. Cioran obtient chaque année les recommandations nécessaires pour le renouvellement de sa bourse, notamment grâce à l'appui d'Alphonse Dupront, directeur de l'Institut français de Bucarest.. En réalité, il ne travaille pas à sa thèse, et consacre son temps à sillonner la France à bicyclette, et à améliorer son français. En 1940, il publie son dernier livre dans sa langue maternelle, Le Crépuscule des pensées ().

À l'automne 1940, la bourse s’arrête, ce qui motive sans doute le retour de Cioran en Roumanie pour quelques mois. Il en profite également pour rééditer la Transfiguration de la Roumanie, et écrit un éloge de Codreanu (« Le Profil intérieur du capitaine » publié le dans Glasul stramosesc). Cioran obtient un poste d'attaché culturel à Vichy, accordé le par Horia Sima. À partir du , la situation devient dangereuse pour Cioran, Antonescu ayant éliminé la Garde de Fer (dont Cioran était de notoriété publique un partisan) avec l'appui de Hitler. Pour autant, son poste est maintenu, de son retour en France fin février jusqu'en , date à laquelle Cioran est destitué.. À partir de cette date, ses sources de revenus sont mal connues, en dehors de l'aide que lui apporte sa famille. Il semble se désintéresser peu à peu de la politique. C'est durant cette période qu'il rédige le Bréviaire des vaincus (Indreptar Patimas, qui paraît pour la première fois en français, dans la traduction d'Alain Paruit, en 1993), et De la France, qui est édité après sa mort.

Installé à Paris rue Racine, Cioran va manger au Foyer International, une maison d'étudiantes sur le boulevard Saint-Michel. C'est là que le , il rencontre Simone Boué, qui devient sa compagne jusqu'à la fin de sa vie. Simone Boué prépare alors l'agrégation féminine d'anglais, qu'elle réussit en 1945. Elle prend d'abord son poste à Mulhouse, puis elle obtient plusieurs mutations grâce à un ami de Cioran. Elle travaille successivement à Orléans, puis au lycée Hoche de Versailles, au lycée Michelet, à Fénelon, et enfin au lycée Montaigne en classes préparatoires.. C'est Simone Boué qui, à l'exception du Précis de décomposition pour lequel Cioran avait engagé une dactylo, tapa à la machine tous les textes de Cioran. Il semblerait aussi que le ménage ait principalement vécu des revenus de Simone Boué..

Après-guerre (1945-1995) Les communistes prennent le pouvoir en Roumanie à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Les livres de Cioran sont alors interdits. Lui-même, compromis par ses activités légionnaires, reste à Paris jusqu’à la fin de son existence, vivant assez pauvrement. Lors de l'été 1947, qu'il passe à Dieppe, Cioran essaye de traduire les poèmes de Stéphane Mallarmé en roumain. Considérant finalement l'entreprise comme vaine, il décide d'écrire ses œuvres suivantes en français.. En réalité, cet épisode auquel il a donné tant d'importance dans ses entretiens fut précédé de plusieurs signes qui annonçaient l'abandon du roumain : l'écriture de deux articles dans Comœdia en 1943, et la rédaction des Exercices négatifs (première version du Précis de décomposition) en 1946.

Avec l'adoption du français, qui sera comme une « seconde naissance », les obsessions majeures de Cioran restent les mêmes, mais son style change, comme il l'écrit lui-même : « Il n’y a pas de progression dans ce que j’écris. Mon premier livre contient déjà virtuellement tout ce que j’ai dit par la suite. Seul le style diffèreCioran, Entretiens avec Sylvie Jaudeau, José Corti, coll. « En lisant en écrivant », 1990, .. » Désormais, son écriture apparaît autant classique, surtout dans la syntaxe, dans la grande tradition rhétorique des moralistes français des , que viscérale ou organique, entre raison et passion, clarté et paradoxe, l'adoption du français étant pour lui comme une « thérapeutique » : « La langue française m’a apaisé comme une camisole de force calme un fouCioran, Entretiens avec Sylvie Jaudeau, José Corti, coll. « En lisant en écrivant », 1990, .. »

Cioran s'attelle dès lors à la rédaction du Précis de décomposition. Avant sa publication en 1949 aux éditions Gallimard, le Précis lui demande plusieurs réécritures. Cioran demande les conseils de plusieurs Français à ce sujet. À sa sortie, le livre fait l'objet d'une recension élogieuse par Maurice Nadeau dans Combat, et reçoit le prix Rivarol (dont le jury est composé d'André Gide, Jules Romains, Jules Supervielle et Jean Paulhan). En 1965, Cioran s’avoue dans ses Cahiers : « Je suis renversé à quel point le Précis est un livre destructeur. Il faut plus de courage pour le lire que pour l’écrire… »