L’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, présent à Chypre au tournant des puis à Rhodes du début du , est un ordre religieux qui a existé des environs de 1080 — quelques années avant la première croisade — jusque vers 1800, et qui est plus connu sous les noms d’« ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem », d’« ordre de l'Hôpital », d’« ordre hospitalier » ou plus simplement des « Hospitaliers ».
Après la première croisade, l'ordre se militarise et joue un rôle important, aux côtés des Templiers, dans la défense des États latins de Terre sainte.
Après l'éviction des croisés en 1291, il s'installe à Chypre pendant une vingtaine d’années, jusqu’en 1310, puis immédiatement après à Rhodes, dont il est expulsé après un peu plus de deux siècles de présence, par la conquête turque (1522). Durant cette seconde période de son existence (à Chypre puis Rhodes), l’ordre hospitalier joue un rôle important en Méditerranée orientale.
L'ordre s'installe ensuite à Malte et devient une puissance maritime souveraine.
Chypre (1291-1310) Le départ de Terre sainte (1291) right|thumb|Le fort de Kolossi
L’Ordre perd ses établissements de Terre sainte après la défaite subie par les troupes franques, hospitalières et templières, à Saint-Jean-d’Acre.
Le grand maître Jean de Villiers (1285–1294), grièvement blessé au combat, est évacué en bateau vers Chypre avant la prise de la ville par les Mamelouks (). Au début de juin, seulement sept chevaliers hospitaliers survivants du siège rejoignent le grand maître, ainsi que ceux des autres places abandonnées sans combat. Ils se regroupent tous avec ceux qui avaient été évacués avant les combats à la commanderie de Kolóssi. La première initiative des survivants est de créer un hôpital afin de soigner les rescapés du siège, ainsi que tous les réfugiés civils de Terre sainte.
Puis le grand maître convoque un chapitre général « afin de prévenir l’extinction de l’Ordre ». « Il eut la consolation de voir accourir les Hospitaliers de toutes les nations ; ils se rendirent tous, dans l’île de Chypre, sans chercher d’excuse pour s’en dispenser » écrivent les chroniqueurs. La volonté de donner des soins aux malades reste la mission première de l’Ordre, mais la défense de la chrétienté et la reconquête de la Terre sainte sont un objectif pour tous.
Une nouvelle organisation en sept « langues » (1301) right|thumb|Le fort de Limassol Tous les chevaliers de l'Ordre ne parlent pas le latin et les frictions étaient nombreuses entre chevaliers d'origines différentes. Jusque-là, l'ordre reconnaissait l'existence de trois groupes portant le nom de « langues » : langue de Provence, langue d'Auvergne et langue de France (du nord). Du fait de leur ancienneté, ces trois langues sont dites « vénérables ».
Par un décret capitulaire de 1301, le nouveau grand maître Guillaume de Villaret (1300–1305) crée quatre nouveaux groupes : les langues d'Italie, d'Aragon, d'Angleterre et d'Allemagne. Cette réorganisation de l'Ordre est confirmée par le grand maître Hélion de Villeneuve (1319-1346) lors du chapitre de Montpellier en 1327. Ces entités correspondent à des zones géographiques, les Espagnols et les Portugais se retrouvant au sein de la langue d'Aragon, les Polonais et autres Slaves dépendant de la langue d'Allemagne.
Chaque langue dispose d'une « auberge », un bâtiment que les frères d'une même langue partagent pour les réunions, les repas en commun et aussi l'hébergement. Chaque auberge est sous la responsabilité d'un bailli conventuel appelé « pilier » et désigné à l'ancienneté (quinze ans minimum dont dix au couvent) par l'ensemble des frères de ce groupe. Les « piliers » reçoivent une allocation forfaitaire et des denrées alimentaires pour faire vivre l'« auberge ». left|thumb|Commanderie hospitalière de Lavaufranche dans la Creuse datant du Le grand maître Guy de Blanchefort en a été commandeur
La langue de Provence (peut-être la province d'origine de Frère Gérard, fondateur de l'Ordre) est placée sous la protection de l'archange saint Michel. La langue d'Auvergne est protégée par saint Sébastien, celle de France par l'apôtre Paul, celle d'Italie par sainte Catherine d'Alexandrie, celles d'Aragon et d'Angleterre par saint Georges et la langue d'Allemagne par sainte Epiphanie.
Il existe une hiérarchie des langues. Le « pilier » de Provence porte le titre de « grand commandeur » ou « grand précepteur » et s'occupe de la gestion des finances et de la logistique. Il vient juste après le grand maître et le remplace en cas d'absence ou de maladie. Le « pilier » d'Auvergne, au troisième rang, est « grand maréchal », il est responsable des affaires militaires et commande les troupes de l'Ordre en campagne. Le quatrième rang revient au « pilier » de France qui a pour titre « grand hospitalier » et pour responsabilité les hôpitaux et les soins donnés aux malades. Le « pilier » d'Italie, au cinquième rang, porte le titre d'« amiral » et il est surintendant de la marine de l'Ordre. Au sixième rang, le pilier d'Aragon est « grand conservateur » et signe les billets de solde anticipée. Le « pilier » d'Angleterre, au septième rang, est « turcopolier », commandant des troupes auxiliaires de cavalerie légère et le huitième et dernier rang est occupé par le « pilier » d'Allemagne avec le titre de « grand bailli » et la responsabilité des fortifications.
Chaque langue dispose de « commanderies », regroupées en « prieurés », dans sa nation d'origine. Dès la première donation faite à l'Ordre par Godefroy de Bouillon, d'un casual (village fortifié) en Palestine et d'un fief en BrabantActe conservé à la Bibliothèque nationale de Malte, le pli est pris ; l'Ordre reçoit des forts pour défendre la Terre sainte et des fiefs en Europe pour assurer le revenu des aumônes. Pour gérer tous ces biens-fonds, les supérieurs puis les grands maîtres les « recommandent » à des frères puis à des chevaliers « gens de mérite et de probité » qui résident sur place. Ces praeceptoria dirigés par un praeceptor ou un magister sont à l'origine des commanderies du qui chaque année envoient à l'Ordre les responsions (impositions) qui représente environ le sixième des revenus de la commanderie. Les commanderies assurent ainsi la richesse de l'Ordre, qui permet l'entretien des garnisons, des hôpitaux et des auberges de l'ordre.
Les problèmes politiques de l'Ordre
Les relations avec le roi de Chypre
À l'arrivée des Hospitaliers à Chypre, Henri II de Lusignan, ex-roi de Jérusalem et roi de Chypre depuis 1285, leur fait bon accueil. Il leur octroie la ville de Limassol, mais les Hospitaliers ne semblent pas avoir été satisfaits (Giacomo Bosio (1594-1602), le premier historien de l’Ordre, note le manque de logement pour tous les Hospitaliers). Par ailleurs, l’ordre ne peut compter sur la totalité de ses revenus d'Occident, les souverains anglais et portugais bloquant chez eux les responsions, l'impôt des commanderies de l’Ordre.
Des tensions apparaissent assez vite entre l'Ordre et le roi de Chypre, qui a par ailleurs des difficultés dynastiques : Henri de Lusignan s'oppose à son frère Guy en 1303 et en 1306 à son autre frère Amaury, seigneur de Tyr, qui l'écarte du trône avec l'aide des Templiers en l'exilant en Arménie.
Le début de la puissance maritime des Hospitaliers Sous la nécessité et l'impulsion de son grand maître, tout en se réorganisant, l'Ordre devient une puissance maritime : en 1306, le pape Clément V autorise les Hospitaliers à armer des navires. Ils commencent à développer la flotte qui fait leur réputation et qui, associée à leur organisation, exemplaire pour l'époque, leur permet de tirer un grand profit de leurs possessions en Occident et les autorisant à entretenir l'espoir d'une reconquête de la Terre sainte.
Hospitaliers et Templiers : projets de fusion et de croisade Une autre question est celle des relations avec les Templiers : en 1306, Clément V convoque le grand maître Foulques de Villaret (1306-1319), neveu de Guillaume, et Jacques de Molay, grand maître du Temple, pour envisager la fusion des deux ordres. Les cours d'Europe ne leur sont pas très favorables, elles leur reprochent la perte de la Terre sainte ainsi que leurs privilèges et leur richesse. La fusion avait déjà été évoquée par le concile de Lyon de 1274.
Les deux grands maîtres ne font qu'effleurer la question et se mettent plutôt d'accord pour envisager ensemble une nouvelle croisade, qui n'aura pas lieu, puisque les Templiers vont se trouver confrontés au roi de France Philippe le Bel, tandis que les Hospitaliers lancent peu après leur offensive contre Rhodes.
Rhodes (1310-1522) La conquête de l'île (1307-1310)
right|thumb|Cour intérieur du palais des grands maîtres de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem à Rhodes Dès l'époque du grand maître Guillaume de Villaret (1300-1305), les Hospitaliers cherchent à s'assurer une plus grande indépendance politique et envisagent la conquête de Rhodes. Cette île est une possession byzantine, mais l'autorité de l'Empire y est disputée et son contrôle y est de plus en plus théorique : elle est pillée en 1202 ou 1203 par les Turcs des émirats côtiers, qui s'y installent peut-être ; les Vénitiens, en mauvais termes avec les Hospitaliers, s'y intéressent aussi. C'est le neveu de Guillaume, Foulques de Villaret (1305–1319), qui mène à bien la conquête de Rhodes : le , après des négociations de durée discutée, il conclut un accord en vue de la conquête du Dodécanèse avec un potentat local, le Génois Vignolo de Vignoli. Accompagné de hospitaliers et de troupes embarqués sur deux galères de l'Ordre et quelques navires légers, Villaret quitte Limassol le et débarque sur l'île avec le renfort des deux galères génoises de Vignolo.
Le siège se prolonge et l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ne se rend maître du château de Rhodes que le . En moins de trois ans, l'Ordre devient maître des forts de Cos et Kastellórizo, des îles d'Alimniá, Chálki, Sými, Tílos, Nísyros, Kálymnos et Léros. Les dates de débarquement et de prise de Rhodes sont imprécises. La prises de Rhodes, datée d'un , c'est produite suivant les auteurs en 1306, en 1307, en 1308, en 1309 ou en 1310..
L'Occident ne s'oppose pas à ce coup de force et Clément V confirme aux Hospitaliers la possession de ces îles.
Un ordre souverain thumb|right|upright|Entrée du palais du Grand maître à Rhodes En 1311, définitivement installé, l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem crée le premier hôpital en dehors de la Terre sainte à Rhodes. Dès son installation sur l'île, l'ordre s'interpose face à la progression turque qui atteint la côte occidentale de l'Anatolie. Il s'oppose en particulier au développement de la piraterie turque qui menace les possessions latines en mer Égée. Dans ce cadre, il remporte plusieurs succès, comme lors de la bataille de Chios en 1319.
Les Templiers, à la différence des Hospitaliers qui restent au plus près des infidèles, s'étant retirés sur leurs commanderies d'Europe, se trouvent pris dans les querelles qui opposent la papauté à la royauté française. Ils payent au prix fort leur puissance et leur richesse, puisque la réconciliation de Clément V et de Philippe le Bel se fait à leur détriment. Le , Clément V abolit l'ordre des Templiers par la bulle Vox in excelso et le , il fulmine la bulle Ad providam lors du Concile de Vienne qui donne à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem les biens et terres de l'ordre du Temple. Il faut aux Hospitaliers de longues années pour récupérer ces biens, à l'exception d'ailleurs de ceux d'Espagne et du Portugal, où deux ordres naissent des cendres de l’ordre du Temple, l’ordre de Montesa et l’ordre du Christ).