Jacques le Fataliste et son maître est un récit de voyage entremêlé de dialogues philosophiques de Denis Diderot, qui en a travaillé l'écriture de 1765 jusqu'à sa mort en 1784.
L'œuvre paraît initialement en feuilleton dans la Correspondance littéraire de Melchior Grimm entre 1778 et 1780.
Elle a fait l'objet de nombreuses éditions posthumes, dont la première en France en . Avant cette publication, Jacques le Fataliste sera connu en Allemagne grâce, notamment, aux traductions de Schiller (Histoire de Mme de la Pommeraye en ) et Wilhelm Christhelf Sigmund Mylius ().
Ce roman complexe par son mélange des genres, ses digressions et sa rupture de l'illusion romanesque. est sans doute l'œuvre de Diderot la plus commentée. L'auteur puise pour partie son inspiration dans un ouvrage de Laurence Sterne, paru quelques années auparavant (-) et qu'il évoque vers la fin du livre dans un paragraphe soi-disant . Il se situe aussi dans la ligne picaresque du roman de Miguel de Cervantes paru près de deux siècles plus tôt, racontant les pérégrinations et conversations farfelues des inséparables Don Quichotte et son écuyer Sancho Panza. Ceux-ci sont d'ailleurs évoqués dans le récit et Jacques est décrit par son maitre comme et .
vignette|Incipit de l’édition de 1796 chez François Buisson.
Récit et structure Dès le départ, le narrateur nie qu'il soit en train d'écrire un roman:
Multipliant les invraisemblances, tout comme les interruptions oiseuses d’un narrateur omniprésent, le roman parodie ouvertement les poncifs du genre, interpellant son lecteur et multipliant les digressions par rapport au fil narratif principal.. L'incipit du roman, demeuré célèbre, donne le ton :
Toutefois, le récit comporte une trame narrative dans laquelle s'entremêlent plusieurs éléments. Dès l'abord, le thème du voyage, très populaire au ., est présenté comme le thème principal, car c’est par là que commence l’histoire : les deux protagonistes voyagent pour « affaires ». La seule indication temporelle, donnée au début, situe l’action vingt ans après la bataille de Fontenoy, soit en 1765, mais cette indication n’a rien de définitif car elle est suivie de nombreuses incohérences. On ne peut pas déterminer la durée de ce voyage, peut-être entre huit et onze jours, ni l'endroit où il se déroule : la ville de Conches est mentionnée, mais sans qu'on sache s'il s'agit de Conches-en-Ouche ou de Conches-sur-Gondoire. Si l’on s’en tient à ce thème du voyage, on s’aperçoit d'ailleurs qu’il est en réalité presque vide de toute action, l'auteur brouillant sans cesse les fils narratifs abordés, tant pour ce qui est du « thème principal » que pour la date et le but du voyage en question.
Jacques, qui voyage en compagnie de son maître, possède une personnalité plus complexe que celle d'un valet de comédie : il est bavard mais aussi quelque peu philosophe (« une espèce de philosophe »). Pour tromper l’ennui du voyage, il promet à son maître de lui raconter ses aventures amoureuses, ce qui constitue le fil principal du récit, le Maître priant continuellement Jacques de lui narrer ses amours. Toutefois, son récit est sans cesse interrompu soit par son maître, soit par des interventions ou incidents extérieurs, soit par des histoires enchâssées qui viennent se greffer sur le récit-cadre initial comme dans le roman picaresque. Le Maître se plaint ainsi que son valet ait deviné la suite de son histoire :
Décrit par le narrateur lui-même comme , le roman n’est pas construit autour d'un thème unique ou d'un seul récit, mais à partir d'une prolifération de récits annexes racontés par Jacques (histoires de son capitaine, de Pelletier, du Père Ange), par son maître (histoire de Desglands) ou par d’autres personnages (telles Madame de La Pommeraye considérée comme et celle du Père Hudson, également célèbre et très développée). Il y a aussi des histoires généralement brèves racontées par le narrateur lui-même, telles l'histoire de Gousse et celle du poète de Pondichéry..
Le lecteur est parfois pris à partie et intégré à la fiction : Le narrateur peut aussi se dédoubler en narrateur-spectateur et en narrateur-lecteur. Il est nourri d'une vaste tradition livresque remontant à Rabelais et Anacréon. ainsi que par une précieuse gourde souvent remplie de vin :
Diderot se sert parfois de l’histoire interne et des récits annexes pour convoquer des personnages réels, tels Pierre Le Guay de Prémontval, un mathématicien contemporain, et sa femme Marie Anne Victoire Pigeon. En outre, vignette|La reconnaissance La véritable chute du roman semble être l’arrivée du Maître chez la mère nourricière du fils dont il a endossé la paternité. Les amours de Jacques s’achèvent différemment selon les trois versions de la fin. Diderot, même s’il se refuse à écrire un roman structuré et chronologique, a tout de même fait aboutir Jacques à une sorte de conclusion de son récit, puisqu’il se marie avec Denise, la fille dont il était épris.
L’intérêt du roman ne réside pas seulement dans les divers récits, mais aussi dans les citations, dans les apartés qu’y insère l'auteur pour cautionner ou non une position morale (tel le jugement sur Madame de La Pommeraye par le Maître), pour donner une opinion (sur le théâtre de Molière ou de Goldoni), pour laisser Jacques exprimer son empathie envers les malheureux ou pour apostropher le lecteur. Le narrateur discute aussi des pressentiments pour en démontrer l'absence de fondement, évoque l'évolution des mœurs , critique les rapports entre maîtres et serviteurs et met en scène un large éventail de positions sociales : médecin, aubergiste, militaire, prêtre, bourreau, poète, contrebandier, brocanteur, commerçant, etc.
Outre sa critique sociale, Diderot donne une large place à la réflexion philosophique sur la notion de fatalisme : Profondément influencé par l'ouvrage de Spinoza, que son capitaine , Jacques pense que le monde est régi par le fatalisme et affirme que les événements sont déterminés d'avance et non par le libre-arbitre : . Une action peut cependant modifier la fin qui nous attend. C’est donc une forme de déterminisme mais qui n'est pas absolu :
Si Diderot utilise le mot « fatalisme », c’est parce que le terme « déterminisme » ne rentrera dans la langue que quelques années après sa mort. Loin de fournir une position philosophique bien nette sur la question, Diderot s'exprime avec
Publication vignette|« Non, non cela ne m’est pas arrivé depuis la St Jean. » Le roman a d'abord paru en un feuilleton de 15 épisodes dans la Correspondance littéraire de son ami Grimm, de à . En , il s'y ajoute quatre . En , soit deux ans après la mort de Diderot, la même revue publie une vingtaine de fragments supprimés sous le titre . L'œuvre ne paraît de façon complète qu'en 1796, en deux tomes chez Buisson..
Réception critique Lors de sa publication, la nouveauté de ce texte a dérouté les critiques de La Décade philosophique et du Mercure de France, exaspérés par les de Jacques. Cette incompréhension a duré longtemps. Émile Faguet, auteur d'une Histoire de la littérature française, qualifie ce roman d’« invraisemblable macédoine. ». La critique a souvent aussi été rebutée par des aspects licencieux ou le matérialisme affiché du philosophe :
Depuis, sa réhabilitation est complète. On estime cependant que pour être pleinement apprécié, cet ouvrage a besoin d'un
L’universitaire américain Andrew Curran estime que ce roman est .
En 2002, le cercle norvégien du livre classe Jacques le Fataliste dans la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps.
Adaptations Jacques le Fataliste est l’œuvre de Diderot la plus adaptée, en totalité ou en partie. Les Intrigues de Madame de La Pommeraye (Die Intrigen der Madame de La Pommeraye), Fritz Wendhausen, 1922. Le cinéaste Robert Bresson a réalisé en le film Les Dames du bois de Boulogne, d’après un épisode de Jacques le Fataliste, l’histoire de Madame de La Pommeraye. Les dialogues du film ont été écrits par Jean Cocteau. Pierre Cardinal adapte le roman pour la télévision en 1963, avec Jean Parédès, Jacques Castelot, Madeleine Renaud, Claude Gensac et Marie Dubois. Milan Kundera en a fait une pièce en trois actes en sous le titre Jacques et son maître. Dans l'Art du roman, Kundera s’appuie sur Jacques le Fataliste qu’il tient pour l’un des chefs-d’œuvre fondateurs du genre. Adaptation télévisée réalisée par Claude Santelli, diffusée le , avec Patrick Chesnais, Guy Tréjan, François Périer, Henri Virlojeux. Pièce de théâtre intitulée Suite royale de Francis Huster jouée en au Théâtre Marigny. Le cinéaste français Antoine Douchet l'adapte en 1993, avec Serge Riaboukine, Joel Demarty, etc. En 2006, Étienne Chambaud et David Jourdan ont écrit Économie de l’abondance ou La courte vie et les jours heureux, une nouvelle aventure de Jacques le Fataliste, construite sur la découverte par Jacques du Shmoo (satire du dessinateur américain Al Capp). Jacques le Fataliste, adapté par Roland Ravez et Daniel Scahaise, mis en scène par Daniel Scahaise, avec Jaoued Deggouj (Jacques), Jean-Henri Compère (son maître), au Théâtre de la Place des Martyrs à Bruxelles du au . La Tectonique des sentiments d’Éric-Emmanuel Schmitt, en partie inspiré de Jacques le Fataliste. Jacques le Fataliste, adaptation et mise en scène de Jean Lambert, mis en scène par Daniel Scahaise, avec Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay au Théâtre national de Belgique à Bruxelles Présenté en 2011 du au puis à nouveau du 14 au Le Soir 18/01/2011 : http://surlesroutes.tncwb.be/images/stories/jacques/Extraits_de_presse/lesoirjacques.pdf. Mademoiselle de Joncquières d'Emmanuel Mouret, long-métrage sorti en 2018, avec Édouard Baer et Cécile de France, tiré, comme le film de Robert Bresson, de l'histoire de la Madame de La Pommeraye. , une application mobile interactive produite sous la forme d'une œuvre hypertextuelle.
Bibliographie . . . . . . Gerhardt Stenger, « Le Fatalisme de Diderot », Mélanges autour de Jacques le Fataliste de Diderot. Textes réunis par Jacques Domenech, Paris, L’Harmattan, 2017, p. 135-157. .
Livre audio
Jacques le Fataliste et son maître, version audio 20px
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