Gabriel Naudé, né le à Paris et mort le à Abbeville, est un bibliothécaire français, un lettré et libertin érudit, un théoricien de la raison d'État et un polymathe.

Biographie Enfance et études Gabriel Naudé naît au début du mois de Il est né le 3 février d'après Clarke (3) et Damien (23), le 2 février d'après la notice de la Bibliothèque nationale de France. dans la paroisse Saint-Méry à Paris.. Élevé dans une famille relativement modeste, ses parents s'efforcent de lui offrir la meilleure éducation possible pour satisfaire sa soif de connaissance et son goût précoce pour la lecture. Son père Gilles Naudé possède un petit office au bureau des finances ; sa mère Marguerite Descamin ne sait pas lire. Son oncle en revanche, Pierre Nodé, s'est élevé grâce à l'Église : appartenant à l'ordre des Minimes, il préside plusieurs années le chapitre de Paris.

Dès son jeune âge, Naudé intègre une communauté religieuse où il apprend les bases du latin et les principes du christianisme. Il étudie successivement dans les meilleurs collèges de Paris (collège du cardinal-Lemoine, collège d'Harcourt, collège de Navarre et collège de Montaigu) grâce au soutien financier de Gabriel de Guénégaud, trésorier de l'Épargne et parrain du garçon. À Navarre, il suit les cours du sceptique Pierre Belurgey, dont il avouera qu'ils l'ont beaucoup marqué en l'ouvrant à la critique des superstitions. Belurgey est prisé par son élève pour ses cours de rhétorique, sa passion pour les figures de Homère et d'Aristote et son indifférence quant aux religions. L'aristotélicien Jean-Cécile Frey participe également à la formation philosophique du jeune Naudé au collège de Montaigu, où il donne des cours de philosophie naturelle en y abordant les curiosités nouvelles de l'époque comme la cosmographie, le celtisme et l'ésotérisme.

Naudé lit les auteurs tant modernes qu'anciens, dit particulièrement apprécier Jean Bodin, Michel de Montaigne et Pierre Charron. À force de recopier dans ses carnets de nombreux textes qu'il n'a pas les moyens d'acheter, il se constitue rapidement une petite bibliothèque personnelle. Après l'obtention de son titre de maître ès arts, il fréquente le collège de Clermont où il suit les cours des jésuites Denis Pétau et Nicolas Caussin. Son entourage lui conseille de tenter d'obtenir le titre de docteur en théologie mais Naudé choisit finalement la médecine, lui qui préfère « […] les réalités aux subtilités théologiques ». C'est au cours de ces études qu'il rencontre un jeune homme qui demeure son ami sa vie entière, Guy Patin.

Carrière La réputation de Naudé s'établit rapidement. Sa très grande culture encyclopédique et son talent de bibliographe sont reconnus et il publie en 1620, à ses frais, en signant « G.N.P. » Le Marfore ou Discours contre les libelles. Dans cet opuscule, il prend la défense du connétable de Luynes contre les pamphlets qui l'attaquent : sa très bonne connaissance des textes anciens lui permet d'utiliser de très nombreuses citations afin de s'opposer aux démagogues qui ruinent l'autorité du roi, Le Marfore…, 1620, 4..

Aussi est-il appelé en 1622 par Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de Paris pour s'occuper de sa bibliothèque privée, une des plus belles de l'époque, riche de huit mille volumes, dont de nombreux manuscrits latins et grecs. À cette occasion, il rencontre des penseurs comme Grotius. En 1626, il part à Padoue, capitale de l’aristotélisme et du libertinage érudit. La mort de son père, en 1627, l’oblige à rentrer à Paris. Il reprend ses études de médecine et ses fonctions de bibliothécaire auprès du président de Mesmes. C’est pour lui qu’il publie un Advis pour dresser une bibliothèque. Il est introduit dans le cercle de Jacques Dupuy, lettré érudit. C’est là qu’il rencontre de nombreux esprits libres (libertins érudits), comme La Mothe Le Vayer et Gassendi. Tous se reconnaissent des maîtres communs : Cicéron, Sénèque, Pline, Plutarque, Montaigne, Charron, et partagent la même hostilité à l’intrusion du surnaturel dans les sciences, que ce soit celui de la métaphysique chrétienne ou celui de l’occultisme et de la magie. Dans cet esprit, ils soutiennent des hommes comme Galilée ou Campanella.

En 1628, Naudé est élu par la faculté de médecine de Paris pour accomplir un discours d’apparat en latin. Prenant la forme d’une commémoration élogieuse, ce discours que l’on nommait la paranymphe était d’usage à la fin du parcours des candidats à la licence. Charles-Augustin Sainte-Beuve raconte l’événement dans son livre dédié à la vie de Gabriel Naudé :

La harangue de Naudé se démarque si bien à côté des huit autres panégyriques qu’elle est immédiatement publiée sous le nom De antiquitate et dignitate scholae medicae Parisiensis panegyris.

En 1631, Naudé est engagé comme bibliothécaire par le cardinal Bagni, qui l’emmène, avec Bouchard, à Rome. Au début de 1632, Naudé est coopté membre de l'Accademia degli Umoristi sur proposition d'Allacci, et se lie d'amitié avec plusieurs érudits italiens, entre autres, Cassiano dal Pozzo, Giovan Battista Doni, Secondo Lancellotti, Luigi Novarini..

En 1633, il obtient son doctorat de médecine à Padoue ; en cette occasion Allacci compose, pour faire honneur à Naudé, un poème grec publié avec des traductions latines de Bartolomeo Tortoletti et Giovanni Argoli sous le titre Iatro-Laurea Gabrielis Naudaei Parisini … inaugurata graeco carmine..

Le doctorat lui permet, en 1633, d’avoir le titre de médecin ordinaire de Louis XIII.

Le cardinal Bagni meurt en 1641. En 1642, Naudé quitte Rome pour Paris et entre bientôt au service de Mazarin : il consacre alors l’essentiel de son temps à la bibliothèque de son nouveau maître. Fréquentant aussi bien les arrière-boutiques poussiéreuses de fripiers que les bibliothèques de l'Europe entière pour acheter des ouvrages, cette activité lui vaut le surnom de « grand ramassier » de livres.. Naudé réussit, à partir de rien, à créer une bibliothèque de , en partie dispersée pendant la Fronde, puis reconstituée par le successeur de Naudé après 1653, François de La Poterie, bibliothèque finalement léguée au Collège des Quatre-Nations et réduite à ouvrages« Histoire de la bibliothèque Mazarine », sur Bibliothèque-mazarine.fr.Bibliothèque Mazarine, ms. 4109-4111 : 26 800 imprimés, à quoi il faut ajouter 2 400 manuscrits — in: Yann Sordet, « Le premier acte de "donation au public" de la bibliothèque de Mazarin (1650) », 2 octobre 2014 - sur Hal.archives-ouvertes.fr..

En 1652, la reine de Suède, Christine, l’appelle à son service. Il part, le , rejoindre la cour de Stockholm. Et il se met au travail pour ordonner la bibliothèque de la reine. Mais la rudesse du climat l’oblige à partir. Saisi par les fièvres, il s’arrête à Abbeville où il meurt, le .

En 1639, Gabriel Naudé fit paraître son ouvrage Considérations politiques sur les coups d’État, petit traité de machiavélisme appliqué (destiné au cardinal Bagni, son patron du moment), qui fut publié, de manière confidentielle, à Rome : une douzaine d'exemplaires, suivant l'auteur lui-même, mais sans doute un peu plus. Une seconde édition parut en 1667.

Naudé y explique que les « coups d'État » peuvent

Il développe plusieurs exemples, en particulier celui du massacre de la Saint-Barthélemy, pour illustrer sa définition du Chapitre 3, « Avec quelles précautions et en quelles occasions on doit pratiquer les coups d'État ».. Il juge que le massacre ordonné par le roi Charles IX était , de la même façon qu’il justifie le meurtre des Guise à Blois en 1588, ces deux événements formant d’après lui des modèles de coups d’État.

Si la Saint Barthélemy est un modèle de « coup d'État », c'est un modèle imparfait, parce que le massacre n’a , puisqu'il n’a pas éliminé tous les huguenots : . Et Naudé utilise alors une métaphore organiciste et médicale, souvent employée pour définir le : Pour justifier cette argumentation, il relativise la comptabilité macabre du massacre en le comparant à d’autres massacres, bien plus terribles, bien plus sanglants : . Et il évoque même une forme de record : Et il ajoute que Son argumentation est claire : l'extermination des protestants aurait arrêté net les guerres de religion. Sa thèse est que le massacre ayant été incomplet, les guerres de religion ont continué, provoquant plus de morts et de désastres encore :

Gabriel Naudé dresse aussi, dans ce livre, le tableau des où le religieux et le politique se confondent dans la manipulation du peuple : . Et si les impostures réussissent, explique-t-il, c'est que le peuple est et . Aussi le Prince doit-il mentir à son peuple ;

Une postérité dans le monde du livre Gabriel Naudé occupe une place centrale dans l'histoire des bibliothèques et de la bibliophilie. D'abord, par la publication, en 1627, de son Advis pour dresser une bibliothèque. Naudé, (Bayle), le futur bibliothécaire de Mazarin, celui, aussi, qui enseigna, plus tard, le classement et le maniement des livres à Leibniz, est le premier théoricien d'une bibliothèque systématiquement organisée.. Il constate que l'intérêt des « sçavants » s'est déplacé vers «la Morale et la Politique », c'est-à-dire vers les deux sciences du gouvernement d'une société civile. Il recommande un classement thématique pour les livres :

Outre cette méthode de classement intellectuel, l’Advis est un traité où Naudé manifeste plusieurs autres préoccupations bibliothéconomiques dont la question de la constitution et de la gestion des collections : choisir les meilleures éditions possible, sans limites idéologiques ou religieuses. Si l’on a souvent tendance à réduire l’ouvrage à ces aspects, il importe de mentionner que l’Advis est aussi un traité de la bibliothèque docte. Cet ouvrage constituerait donc moins l’acte fondateur des bibliothèques publiques. que celui d’un lieu destiné spécialement au cercle des savants. La bibliothèque idéalisée par Naudé est en ce sens un lieu où les esprits forts pourront exercer leur raison. Où ils se libéreront des fausses opinions et des idoles, en allant courageusement vers la connaissance dans une autonomie intellectuelle complète. Bien avant celui qui sera institué par Kant, leur devoir consistera même à établir un « tribunal de la raison » contre les auteurs et les doctrines, en vue de dégager des jugements. À la différence de ces esprits forts, Naudé conçoit les esprits faibles comme étant « […] submergés par les passions et par les impulsions irrationnelles ». Comme ceux qui « […] s’amusent après les fictions et les romans […] ».

Robert Damien a bien mis en valeur l'originalité de la réflexion bibliophilique de Gabriel Naudé, contenue, non seulement dans son Advis pour dresser une bibliothèque, mais, aussi dans sa Bibliographia politica (1633) : la bibliothèque fonde, en effet, une civilité nouvelle, une civilité laïque du savoir, car le projet biblio-politique de Naudé a été de Cette laïcité d'un savoir neuf ne peut se concevoir indépendamment d'un État fort dont Naudé fut à la fois, parallèlement, l'apologiste et le , en expliquant au roi absolu le fonctionnement des dont la Saint Barthélemy fut un modèle (voir ses Considérations politiques sur les coups d'État, publiées, à Rome, en 1639). Naudé propose au prince un répertoire des livres utiles et opératoires dans l'exercice de la souveraineté : sa est l'instrument préparatoire de tout conseil, le préalable à toute action ; elle lui fournit les assises intellectuelles de la pratique de l'autorité laquelle ne devrait pas hésiter, le cas échéant à recourir à ou même à pour parvenir à ses fins dans le cadre d'une raison d'Etat..