Le Sūtra du Cœur de la Grande Sagesse (sanskrit : / , , japonais : 般若心経 Hannya Shingyô; ; vietnamien: Bát-nhã tâm kinh ou Tâm Kinh) , est un texte central du bouddhisme mahāyāna. Il s'agit sans doute du texte bouddhique le plus connu, mais aussi de l’un des plus importants. Il compte parmi les plus populaires, et il est très régulièrement récité par des moines et par des bouddhistes laïcs.

Il est appelé « Sūtra du Cœur » car il contient le cœur de l'enseignement de la Prajnaparamita. C’est un des plus courts des soutras de la Prajñā Pāramitā, ensemble de textes de longueur très variable composés entre le et le , dont le thème principal est la Perfection de la Sagesse (aussi appelée Sagesse parfaite, Connaissance transcendante, ou Sagesse transcendante, Prajñā), à savoir la vacuité (śūnyatā en sanskrit) de toute chose et de tout phénomène, ce qui ne veut pas dire leur non-existence, mais leur absence de caractère substantiel, fixe et permanent.

Histoire du texte Le sûtra du cœur est un des textes les plus connus du bouddhisme mahâyâna. C'est aussi l’un des plus importants, l'un des plus fréquemment récités et encore l'un des plus commentés — par des auteurs de premier plan comme Atisha, Fazang, Kûkai ou encore Hakuin Ekaku. Le texte nous est parvenu en sanskrit, en chinois et en tibétain.

Deux versions thumb|Sūtra du Cœur en écriture siddham, découvert par Paul Pelliot. BNF. Le sutra existe en deux versions, l'une courte et l'autre longue, la première étant plus répandue en Asie de l'Est, la seconde en Inde. Mais cette version longue reste cependant fort brève (une à deux pages en traduction). La version courte est connue surtout par la traduction en chinois effectuée en 649 par le grand traducteur Xuanzang. Ce serait lui qui, le premier, aurait donné ce titre de Sūtra du Cœur. Selon la biographie rédigée par son disciple Hui-li (慧立), Xuanzang aurait rencontré au Sichuan un homme très souffrant. Il l'emmena dans son monastère, le soigna, le nourrit et le vêtit, en remerciement de quoi, le malade lui aurait offert ce sûtra, et Xuanzang le récita ensuite fréquemment.

La version plus longue comprend, comme dans un sûtra classique une introduction, l'enseignement à proprement parler et une conclusion Voir ci-dessous « Le texte ».

Date de rédaction Le fait qu’il contient un mantraÀ savoir la dernière ligne du sûtra: Gate gate pāragate pārasaṃgate bodhi svāhā (littéralement: « allé, allé, allé au-delà, allé complètement au-delà, éveil, salut»). amène en général à ranger ce sûtra parmi les textes tardifs de la Prajñāpāramitā, influencés par le tantrisme ; il est d’ailleurs classé comme tantra dans certaines éditions du Kangyour tibétain. et on l'a aussi considéré non seulement comme un sûtra, mais aussi comme un dharani (traductions attribuées à Zhi Qian et Kumārajīva). Fumimasa Fukui (de son nom en religion Fukui Bonga) a suggéré que le terme xin (« cœur ») utilisé par Xuanzang dans son titre est l’abréviation de xinzhou (心咒), « dharani ». .

Les opinions diffèrent quant à sa date de rédaction et à sa langue d’origine. La première version dont la datation soit fiable est la traduction chinoise de Xuanzang, vers 649. La version courte « antérieure » attribuée à Kumarajiva (~400) est en effet considérée comme apocryphe par de nombreux spécialistes. La liste des traductions attribuées à Zhi Qian (支謙, actif 222-252), d’origine kouchanaise, comprend un bōrěbōluómì shénzhòu yī juàn ou Dharani de la Prajñāpāramitā disparu. Si l’on admet qu’il s’agit du Soûtra du Cœur, celui-ci aurait alors pu être rédigé dans l’empire kouchan aux alentours du début de notre ère. Néanmoins, il pourrait s’agir d’un texte différent, et d’autres spécialistes proposent une date nettement plus tardive : entre le milieu du et le milieu du .

Par ailleurs, J. Nattier souligne que la version courte en chinois est quasiment identique à un passage du Grand Sûtra de la Prajñāpāramitā en chinois, alors que la version sanscrite du Sûtra du Cœur, qui correspond mot à mot à la version chinoise, ne semble pas dériver directement de la Grande Prajñāpāramitā en sanscrit ; on y retrouve effectivement un passage au sens identique, mais formulé différemment. Certains pensent que la réduction de la Prajñāpāramitā à un court passage particulièrement significatif aurait été effectuée en Chine à partir du texte chinois, texte qui aurait été retraduit en sanscrit.

Une traduction du sûtra thumb|Récitation japonaise par le moine Yodo Sasaki et le danka de son temple (3:45).Il existe plusieurs versions — courtes ou longues — du sûtra du cœur, avec des variations selon les langues originales et les traducteursAinsi, on trouve quatre versions différentes du Sûtra du cœur dans Soûtra du Diamant et autres soûtras de la Voie médiane, 2001 (v. Bibliographie). En outre, le des traducteurs de ces différentes version, Patrick Carré, relève que la version en pali qu'il a traduite est celle par Edward Conze; et ce dernier précise lui-même que son texte se fonde sur « l'étude comparative des vingt et un manuscrits qui nous sont parvenus » (op. cit., p. 91).. vignette|Récitation au Shinshōgokuraku-ji, Kyoto, à l'occasion de la nouvelle année 2015. (1:48) Ci-après, on lira d'abord la traduction de la version « courte », dans la traduction, à partir du chinois de Xuanzang, réalisée de l'AZI, puis un résumé de la version longue, présentant le cadre du récit (introduction et conclusion), la partie centrale (l'enseignement) étant très similaire à la version courte (à relever que c'est Avalokiteshvara, et pas le Bouddha, qui s'adresse directement à Shariputra).

À propos du texte original utilisé pour la traduction qui suit — texte qui est chanté quotidiennement dans les temples zen au Japon, en Europe aux États-Unis, etc. — Éric Rommeluère note qu'il est d'habitude récité en « lecture japonaise », ce qui Il poursuit :

La version courte Suivent normalement encore le titre du sûtra —Han-nya shin-gyô — un texte en chinois se terminant par son titre.

La version longue vignette|Prajnaparamita, style Bayon (Angkor), Cambodge vers 1200 après J.-C., alliage de cuivre - Arthur M. Sackler Gallery, Washington. Elle reprend les éléments de la précédente, mais en les replaçant dans un récit classique des sûtra, où l'on trouve une introduction qui pose le cadre du récit, avec le Bouddha entouré de disciples, l'un d'eux posant en général une question. Suit alors le développement de ce thème, sous la forme de la réponse du Bouddha. Vient enfin une conclusion dans laquelle l'assemblée loue la sagesse du Bouddha et de ses paroles.

Dans le cas du Sûtra du CœurSoûtra du Diamant et autres soûtras de la Voie médiane, 2003, p. 87-90 (v. Bibliographie), on retrouve un scénario en trois temps. 1) Le Bouddha se trouve au Pic des vautours, au milieu d'une vaste assemblée de bodhisattva, et il entre dans un profond état de concentration (samâdhi). À ce moment, Avalokiteśvara (qui a rarement le rôle d'interlocuteur dans les sûtra de la Prajñāpāramitā) contemple la perfection de la Sagesse transcendante et voit que les cinq agrégats sont vides de nature propre (svabhâva). Le Bouddha inspire alors Sharipûtra, considéré comme son disciple le plus sage, pour qu'il demande à Avalokiteshvara comment l'on doit s'entraîner à la pratique de la Connaissance transcendante. 3) La réponse que donne Avalokiteshvara est, en substance, celle du texte de la version courte qui figure ci-dessus. 3) Quand il a terminé, le Bouddha sort de son recueillement et félicite Avalokiteshvara, disant: Après quoi, toute l'assemblée (ainsi que tous les hommes et les dieux) se réjouit de ces paroles du Bouddha et les louent.

Commentaire Ce bref texte se donne comme le « cœur » des sûtra bouddhistes indiens de la Perfection de Sagesse (prajñâ pâramitâ). Progressivement, il est devenu en Chine, puis au Japon, « une sorte de credo aux vertus magiques »Rommeluère (v. Bibliographie, « Traductions »). Il constitue un condensé des principales notions du bouddhisme: les quatre nobles vérités (base de la doctrine), la théorie des cinq agrégats constitutifs du moi, la coproduction conditionnée. Mais ces notions sont présentées uniquement pour souligner l'importance centrale de la sagesse (Prajñā), en tant qu'elle permet de réaliser ou de voir l'identité fondamentale de la vacuité et des phénomènes.

Les dix-huit éléments vignette|300x300px|Sûtra du Cœur calligraphié par l'empereur Kangxi en 1675. Temple de Foguang, Chine.Dans le bouddhisme, se sont développées, sur la base des quatre nobles vérités, différentes théories, en particulier celles des cinq skandha : le moi n'est que la réunion temporaire de cinq agrégats — celui de la forme, de la sensation, de la pensée, de la volition et de la faculté de connaissance (le premier relevant de la matière, les quatre autres de la pensée). La relation entre l'idée, erronée, d'un moi et le monde extérieur s'effectue par le biais des organes des sens — œil, oreille, nez, langue, toucher, auxquels vient s'ajouter un sixième, le mental, à savoir la faculté de concevoir, grâce à laquelle nous interprétons les objets et raisonnons. À chacun de ces organes correspond un objet des sens. Il s'agit d'un domaine ou un type d'objets avec lesquels les sens entrent en contact : formes et apparences, sons, odeurs, saveurs, sensations tactiles, goûts, pensées. Mais pour qu'il y ait perception, il faut encore une conscience qui interprète les éléments perçus. Le bouddhisme voit donc six consciences qui correspondent aux six sens. Et il faut la réunion des trois pour qu'il y ait expérience sensorielle.

Ces trois séries de six (six organes des sens, six objets des sens, six consciences dont chacune correspond à un des sens) forment ce que, dans le bouddhisme, on appelle les « dix-huit éléments » (dhātu). Ils sont l'une des trois principales taxonomies du sûtra, aux côtés des skandhas et de la coproduction conditionnée. En outre, les dix-huit éléments et les skandhas sont eux-mêmes deux des trois taxonomies de base des dharmas (pris ici au sens de « choses »).

La coproduction conditionnée Cette série de douze causes constitue un développement de la première des quatre nobles vérités: tout est mal-aise, souffrance. Il s'agit de douze productions qui se conditionnent les unes les autres, et dont la première est l'ignorance (le plus puissant des trois poisons) et le dernier la vieillesse et la mortLe sûtra ne mentionne que la première et la douzième condition. .

Le mantra Ainsi, avec les cinq agrégats et la coproduction — à quoi il faut ajouter les dix-huit éléments — le sûtra présente trois taxonomies fondamentales du bouddhisme. C. Despeux souligne que Le sûtra explique alors que s'éveiller de cette illusion suppose la lumière puissante de la « Perfection de sapience », (la « Grande sagesse » ou encore la « Connaissance transcendante »), sagesse qui se présente, précise le texte, sous forme du mantra, formule magique, série de syllabes souvent intraduisible. Mais selon Catherine Despeux,

Ce mantra, que l'on peut traduire, est un des passages les plus célèbres du sûtra. Il est souvent reproduit en sanskrit : , (littéralement: « allé, allé, allé au-delà, allé complètement au-delà, éveil, salut»Selon certains commentateurs, le mantra commence par le mot tadyathâ, « c'est ainsi », ou encore par la syllabe Om̐ (Buswell Jr. & Lopez Jr., 2014, p. 315). Il se peut bien que le mot « gate » soit un vocatif qui s'adresse à la déesse de la Grande sagesseLa Grande sagesse a souvent été représentée sous forme de déesse. et que le mantra soit donc destiné à la Grande sagesse, signifiant .