La religion est un des aspects les mieux connus de la civilisation hittite, grâce à des sources textuelles et artistiques relativement abondantes. Elle est très marquée par le syncrétisme, et mélange des éléments hittites avec des influences hourrites, hatties, louvites, syriennes et mésopotamiennes.
Sources
Les principales sources sur la religion hittite viennent de la capitale de cet ancien royaume, Hattusa, correspondant à l'actuel site archéologique de Boğazköy en Turquie. Le palais royal et le grand temple de la Ville Basse ont livré une grande quantité d'archives sur des tablettes d'argiles, notamment de nombreux textes religieux. Il peut s'agit de textes de rituels (exorcismes, divination, descriptions de fêtes), de prières, d'hymnes, et également des mythes H. A. Hoffner Jr., Hittite Myths, Atlanta, 1991.. Ces textes ont pu être rédigés en hittite, hatti, akkadien, ou bien en hourrite, témoignant des différents héritages aux sources de la religion hittite (voir plus bas). On trouve également des textes administratifs relatifs à la vie religieuse du royaume : des Instructions aux officiants des temples, les Instructions aux garde-frontières, qui montrent l'existence de cultes régionaux, ou encore les inventaires du mobilier des temples réalisés au temps de Tudhaliya IV. Les traités internationaux conclus par les rois hittites comportent des listes divines nous montrant comment les Hittites pensaient l'organisation de leur très complexe panthéon. La capitale hittite est aussi le principal lieu de culte du royaume, quasiment une ville sainte, et comportait de nombreux temples, notamment le grand temple du Dieu de l'Orage et de la Déesse-soleil. À proximité de la capitale, le site cultuel de Yazılıkaya présente de nombreuses représentations de divinités, et nous informe sur le panthéon des dernières décennies du royaume. D'autres bas-reliefs témoignant de la religion hittite ont été retrouvés sur d'autres sites, comme Alacahöyük. Des textes religieux ont aussi été exhumées sur les sites d'Ortaköy (l'antique Sapinuwa) et de Kuşaklı (Sarissa).
Contexte culturel et historique upright=1.5|thumb|Localisation des régions et principales villes de l'Anatolie hittite.
Les sources écrites relatives à la religion hittite montrent bien le contexte culturel complexe dans lequel elle s'est développée. L'Anatolie hittite est une véritable mosaïque culturelle : le peuple ayant créé le royaume est indo-européen, de même que les Louvites et les Palaïtes, tandis que le peuple hatti, qui habite sans doute la région depuis le plus longtemps, semble rattaché aux peuples caucasiens. Les Hourrites, qui sont l'ethnie dominante du sud-est anatolien à l'époque des Hittites, appartiennent également à un groupe linguistique isolé. Enfin, on ne peut pas faire abstraction de l'influence de la Mésopotamie, et également de la Syrie : de nombreux textes retrouvés à Hattusa sont écrits en akkadien et certains même en sumérien, deux langues qui ont marqué le vocabulaire religieux des textes hittites.
De fait, les textes religieux du royaume hittite peuvent être écrits dans plusieurs langues, qui sont très différentes les unes des autres. On a conservé des rituels en hatti, en palaïte, louvite, ou en hourrite, en plus de ceux en hittite, et évidemment des textes akkadiens. Les Hittites ont traduit dans leur langue des mythes mésopotamiens (Épopée de Gilgamesh, mythe sur Sargon d'Akkad) et hourrites (Cycle de Kumarbi). La religion hittite est donc le produit d'un syncrétisme très prononcé.
Les dieux vénérés sont originaires de ces diverses cultures, qui parfois se mélangent dans une même figure, au point qu'on a souvent du mal à déterminer ses origines. Le panthéon hittite est très marqué par celui des Hatti, le peuple qui l'a précédé dans la région où il réside, et subit une influence hourrite de plus en plus forte au cours du temps. L'influence hourrite marque de plus en plus les rois hittites, notamment à partir du règne de Suppiluliuma , dont la dynastie a peut-être des origines hourrites. Au temps de Hattusili III (1265-1238) et Tudhaliya IV (1238-1215), sans doute influencés en partie par la reine Puduhepa, originaire du Kizzuwatna de culture hourrite, la religion hittite est très marquée par l'élément hourrite. Cela se voit bien au sanctuaire de Yazılıkaya, où les grands dieux sont appelés par leur nom hourriteE. Laroche, « La réforme religieuse du roi Tudhaliya IV et sa signification politique », dans F. Dunand et P. Lévêque (dir.), Les syncrétismes dans les religions de l'Antiquité, Leyde, 1975, ..
Les « mille dieux » du Hatti
thumb|left|Frise des douze dieux, Yazılıkaya.
La nature des divinités
Les dieux hittites sont considérés comme les maîtres des hommes, dont le seul destin est de les servir, en assurant la continuité de leur culte. Cependant, aucun texte mythologique hittite ne légitime cette relation comme c'est le cas en Mésopotamie. Les divinités veillent à ce que les agissements de leurs serviteurs soient conformes à la morale et à la piété. Il fallait à tout prix que les humains évitent de commettre une faute qui les rende impur (hurkel), sous peine d'être mis à l'écart de la communauté ou même tué. Les dieux étaient également les garants de serments passés entre les humains, et à ce titre ils apparaissent comme témoins dans les accords diplomatiques. Ils doivent châtier quiconque enfreindrait le contrat. Au cours des conflits, ils tranchent en faveur de celui qui est le plus pieux, ou punissent les impies, en faisant pencher le sort de la bataille. Les dieux peuvent donc rendre justice à ceux dont les agissements sont conformes à leur volonté. Cependant chaque dieu a ses propres fonctions, attributs et domaines de compétence, voire une aire géographique dans lesquels son pouvoir s'exerce spécifiquement ou bien de façon privilégiée.
Les divinités hittites de la période historique sont systématiquement représentées sous un aspect anthropomorphique. Elles disposent d'attributs qui permettent parfois de les identifier : ainsi le dieu de l'Orage du Hatti a une masse d'armes, voire un foudre, et est parfois accompagné par le taureau, son animal-attribut. Il n'y a cependant aucune preuve que certaines divinités soient conçues comme ayant un aspect animal.
Les panthéons
Le panthéon hittite est caractérisé par sa grande complexité, qui faisait que les Hittites eux-mêmes parlaient souvent des « mille dieux du Hatti ». Cela est notamment dû au syncrétisme, et à la superposition des divinités en fonction de leurs origines même si leurs fonctions sont identiques. Au temps de Hattusili III, Tudhaliya IV et Puduhepa, on fait une tentative d'élaboration d'un panthéon clairement hiérarchisé.
Les principales divinités
La principale divinité hittite est le Dieu de l'Orage du Hatti (nom hittite inconnu ; Taru en hatti, Tarhun, Tarhunta ou Tarhunna en hiéroglyphes louvites V. Haas, Geschichte der hethitischen Religion, Leyde-New York-Cologne, 1994, p. 308-309 ; C. Karasu, « Why did the Hittites have a thousand Deities? », dans G. Beckman et al.(dir.), Hittite studies in honor of Harry A. Hoffner Jr. on the occasion of his 65th Birthday, Winona Lake, 2003, p. 225.), qui a son grand temple à Hattusa H. Deighton, The "Weather-God" in Hittite Anatolia, Oxford, 1982 ; A. R. W. Green, The Storm-God in the Ancient Near East, San Diego, 2003, .. D'autres dieux de l'Orage existent dans des villes hittites (Nerik, Zalpa, Zippalanda). L'autre grande divinité est la Déesse-soleil d'Arinna, issue de la culture hattie, où elle est connue sous le nom de Wurusemu. Ces deux grands dieux sont finalement assimilés aux divinités hourrites Teshub et sa parèdre Hebat.
Les Hittites ont vénéré d'autres divinités issues de la culture hattie, comme Télipinu, dieu de la fertilitéM. Mazoyer, Télipinu, le dieu au marécage, Essai sur les mythes fondateurs du royaume hittite, Paris, 2003., Khalmasuit, la « déesse-trône », Inara, dieu originaire de Hattusa, le dieu de la guerre, Wurunkatte. D'autres divinités sont issues du monde syro-hourrite, comme le dieu de l'Orage d'Alep, celui du Kizzuwatna, Sharruma, le fils de Hebat et Teshub, le dieu-soleil Shimegi, le dieu-lune Kushukh, et Ishtar (Shaushga) de Ninive. Un autre groupe de divinités peut être constitué par sa fonction, les divinités protectrices de la nature, DLAMMA. On peut enfin mentionner Lelwani, la déesse des Enfers.
La mythologie
Les acteurs humains du culte thumb|left|Le roi Tudhaliya IV sous la protection de son dieu protecteur, Sharruma, bas-relief de Yazılıkaya
Le roi et la reine
Le roi est l'être humain le plus proche des dieux, celui qui assure le lien entre eux et le reste des humains. Il occupe donc une position qui en fait une sorte de grand prêtre. Ce sont les dieux qui l'ont placé à cette fonction, et il se doit de s'en montrer digne, sous peine d'être déchu de sa fonction par un autre que les dieux jugeraient plus apte à être roi. À leur mort, les souverains sont divinisés, mais jamais de leur vivant, même si leurs sujets les appellent « mon Soleil », signe que leur fonction leur confère un caractère sacré. À ses côtés, la reine joue également un grand rôle dans la religion hittite. Les deux président souvent des cérémonies religieuses. Leur couple terrestre répond au grand couple divin du royaume, celui du Dieu de l'Orage et de la Déesse-soleil.
Le clergé
Si d'autres membres de l'administration pouvaient prendre part au culte, c'est au clergé qu'incombait la grande part de la gestion du culte, avant tout les sacrifices faits aux dieux. Les prêtres masculins étaient nommés dans les textes par des termes sumériens, SANGA et GUDÚ, et les prêtresses les plus importantes étaient appelées AMA.DINGIR-LIM (« mère du dieu »). Au cours des rituels sacrificiels, ils étaient assistés par des chanteurs et musiciens, ainsi que des porteurs d'offrandes, et les mets offerts aux dieux étaient préparés par des cuisiniers et boulangers, les boissons par des brasseurs. Les rituels autres que le sacrifice étaient dirigés par des spécialistes : la « vieille femme » (sumérien ŠU.GI, hittite haššawa-), ainsi que le « physicien » (A.ZU), le devin (BARU), ou un observateur d'oiseaux (MUŠEN.DÙ), ces deux derniers étant spécialisés dans la divination.
Toutes ces personnes devaient prêter la plus grande attention à leur état de pureté, du fait de leur relation privilégiée avec la sphère divineA. Mouton, « Reinheit bei den Hethitern », dans Reallexikon der Assyriologie 11, 2007, ..
Les individus
La communication entre hommes et dieux
Les prières
Pour que le monde puisse fonctionner correctement, il fallait qu'il y ait une communication permanente entre les maîtres divins et leurs serviteurs humains, en priorité les rois. Ces derniers ont souvent adressé des prières à des divinités, que l'on peut diviser en trois typesE. Laroche, « La prière hittite : vocabulaire et typologie », dans Annuaire de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, Ve section 72, , 1963 ; R. Lebrun, Hymnes et prières hittites, Louvain, 1980 : I. Singer, Hittite Prayers, Atlanta, 2002. : la prière-mugawar, qui cherche à agir directement sur le dieu pour le calmer en cas de colère ; la prière-malteššar (généralement écrite en hatti), qui demande la prospérité pour le roi, sa famille et son pays ; la prière-arkuwar est une sorte de plaidoyer cherchant à défendre un homme contre un dieu en colère, dont l'exemple le plus représentatif est l'ensemble des Prières de Mursili II au sujet de la peste (CTH 378), qui cherche à apaiser les dieux supposés avoir envoyé une peste terrible dans le royaume hittite à la suite de fautes commises par Suppiluliuma (qui fit assassiner son frère Tudhaliya pour prendre le trône), le père et prédécesseur de Mursili II.
La divination