La Grande Peur est un mouvement de peur collective qui s'est répandu en France, essentiellement du au , et s'est prolongé au-delà. Les épisodes de peur sont parfois suivis de révoltes anti-seigneuriales et d’émeutes frumentaires en ville, mais les phénomènes sont disjoints. Ils aboutissent à la création de milices sur tout le territoire, qui, sous la direction de l’Assemblée nationale, évoluent en gardes nationales et au mouvement des fédérations de ces mêmes gardes qui culmine lors de la fête de la Fédération le , moment de reprise en main du mouvement populaire.

La Grande Peur et les révoltes anti-seigneuriales simultanées apparaissent en même temps que s'effondre l'autorité de l'Ancien Régime, et elles engendrent un important mouvement d'émigration de la noblesse.. Elles provoquent aussi la surprise des nouvelles autorités politiques et entraînent, en réponse à celles-ci, l'abolition des privilèges.

Historiographie Les historiens du ont différentes façons de considérer la Grande Peur (qu’ils ne nomment pas ainsi). Pour Michelet, ces paniques sont une réaction populaire légitime face à une menace et annoncent la Grande Armée. Thiers et Louis Blanc et les historiens contre-révolutionnaires considèrent que la diffusion de fausses nouvelles est un stratagème ; les premiers le jugeant favorablement (car il permet à la Révolution d’advenir) et les seconds le jugeant coupable ; pour Taine, c’est l’occasion d’exprimer son mépris du peuple et de ses réactions, peuple inconséquent qui durant la Grande Peur piétine ses maîtres protecteurs. Tous ces historiens mettent en scène des paysans naïfs, prêts à croire tout ce qu’on leur dit, passifs et aisément manipulables par des groupes plus ou moins occultes.

La Grande Peur n’est pas étudiée pour elle-même avant la fin du . C’est Alphonse Aulard qui le premier nomme le phénomène Grande Peur — ou Grand'Peur à la mode du centre de la France — et lance en 1896 un appel aux historiens à publier des sources dans le Bulletin historique et philologique du Comité des travaux historiques et scientifiques : « Il n’y a peut-être pas d’évènement plus important dans l’histoire de notre pays, car c’est la grand-peur qui constitua toute la France en état de révolution et qui amena la chute de l’ancien régime. ». Son appel est suivi d’effets et de nombreuses études paraissent sur le sujet jusqu’à la Grande Guerre. C’est à ce moment que la Grande Peur commence à être considérée comme un moment incontournable de la Révolution, celui de la révolution paysanne, qui vient après celle des juristes le et celle du peuple parisien à la mi-juillet. La Grande Peur est alors considérée comme une immense jacquerie, les masses paysannes passant à l’offensive après la première phase défensive. Bien que datant de 130 ans et erronées sur de multiples aspects, les synthèses sur le sujet présentées au grand public ou dans les manuels scolaires reprennent ses interprétations, même si elles citent Georges Lefebvre qui propose du phénomène une explication différente.

Le second historien à publier une œuvre d’importance est justement Georges Lefebvre. Son ouvrage La Grande Peur de 1789, publié en 1932, est salué par toute la critique, aussi bien au moment de sa publicationA. de Saint-Léger, « La Grande Peur de 1789, 1932 », Revue du Nord, 1932, 72, 331-333.« c’est sans hésiter que nous rangeons cette œuvre parmi les plus importantes qui aient paru ces derniers temps sur la période révolutionnaire » : A. Hennebert, « Lefebvre (Georges). La Grande peur de 1789 », Revue belge de philologie et d’histoire, 1933, 12-4, 1211-1215. que de ses rééditions« Ce livre n’a nullement vieilli » : Jean-Pierre Poussou, « Une grande réédition : Lefebvre (Georges), La Grande Peur de 1789, Paris, Armand Colin, 1970, nouvelle édition », Annales du Midi, 1971, 83-103, 355.. Même si la recherche a repris sur le sujet depuis quelques décennies, son ouvrage est encore estimé actuellement« joyau d’histoire sociale », « qualités extraordinaires », « intègre les monographies tout en respectant les différences régionales », « Son livre […] offre presque un modèle d’explication qui prend en compte des causes multiples » : .. L’ouvrage n’est ni critiqué ni révisé jusqu’aux années 1980. C’est lui qui établit que certaines régions restent à l’écart des courants de la Grande Peur, qu’elle n’est pas qu’une crainte des brigands, que le mouvement paysan de 1789 est plus large que la Grande Peur. C’est lui aussi qui prouve qu’il s’agit d’un mouvement spontané qui ne relève pas d’un complot. Enfin, alors que jusqu’alors on croyait que la Grande Peur s’était produite simultanément partout en France, il prouve que ce n’est pas le cas, établit une chronologie, et montre qu’il est possible de remonter des courants de la Grande Peur, peu nombreux (cinq), jusqu’à des paniques originelles. Ces courants qu’il cartographie et sa chronologie sont deux apports essentiels de Lefebvre à la connaissance de la Grande Peur encore conservés jusqu’à nos jours et qui ne sont pas remis en cause. Par contre, la croyance en un complot aristocratique comme facteur explicatif est aujourd’hui discutée.

Des études complémentaires sont menées par Henri Dinet dans les années 1970 et 1980, qui étudie la Grande Peur dans le Hurepoix où Lefebvre estimait que la Grande Peur ne s’était pas propagéeHenri Dinet, La grande peur en Hurepoix. Juillet 1789, tiré à part des Mémoires de la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Ile-de-France, t. 18-19, 1968, Paris : 1970, le Beauvaisis et le ValoisHenri Dinet, « Les peurs de 1789 dans la Région parisienne », Annales historiques de la Révolution française, 1978, 231.. De 1978 à 1988, Clay Ramsay élargit le spectre d’études et confirme les intuitions et les observations de Lefebvre en étudiant le Soissonnais qu’il conclut en publiant The Ideology of the Great Fear : The Soissonnais in 1789, Baltimore, Londres, 1992, Johns Hopkins University Press..

Contexte Les révoltes font suite à un demi-siècle de soulèvements et de contestation antiseigneuriale accrue.. Les cahiers de doléances se sont fait l'écho des revendications des paysans, et ont levé en eux l'espoir de ne plus subir les droits et les redevances, qui à la suite des mauvaises récoltes de 1788, les accablent plus que jamais.. Cynthia Bouton relève qu’en 1789, la population est intensément politisée : la lutte entre les Parlements et la monarchie dans les années 1780, la convocation des États généraux, la rédaction des cahiers de doléance, les élections, et finalement la Grande Peur produisent une forte politisation de la population qui débat notamment du régime seigneurial.. Les comptes rendus des évènements de Paris, et notamment les récits de la prise de la Bastille, mal compris, s'accompagnent de rumeurs et de craintes d'une vengeance ou de complots aristocratiques.

L'inquiétude est d'autant plus vive que le mois de juillet voit arriver le moment de la soudure, avec une hausse des prix prévisible et le soupçon que les nobles puissent accaparer les grains rares. Dans certains cas, la panique a été déclenchée par la rumeur que les aristocrates recrutaient des brigands pour couper les blés verts des campagnes et anéantir ainsi la récolte. Dans d'autres régions, les souvenirs anciens d'invasions étrangères (anglaises ou piémontaises) se sont réveillés. La peur s'est répandue rapidement de paroisse en paroisse, au son du tocsin et les paniques se sont déclenchées.

La panique se déclenche dans un climat d’anxiété extrême quant à l’approvisionnement en grains et à un moment où la récolte est encore sur pied, le blé étant presque mûr donc sec.

La peur des mendiants et des vagabonds est souvent évoquée comme élément renforçant la panique : pour Ramsay, cela est à nuancer dans le cas de la paysannerie. Dans certains cas, un tiers des villages pouvaient dépendre de la mendicité (satisfaite par les aumônes du curé) et la redistribution organisée. La mendicité est encore considérée comme normale à la campagne, et il n’y a pas de méfiance radicale envers les pauvres. La peur se répand d’autant plus vite que les alertes ne surprennent personne, elles sont plutôt attendues qu’inattendues ; dans ce climat où on s’est préparé à des alertes, un genre de procédure s’est mise en place à leur arrivée. Les étapes repérées sont la réception de l’alerte, la demande de confirmation, la réception de la confirmation, et l’appel au secours, ce qui relativise le discours sur le caractère irrationnel de la Grande Peur.. Par exemple, à Bourgoin, une alerte signale une invasion des Piémontais. Les autorités vérifient l’information avant de distribuer armes et munitions. Dans le Dauphiné, les transmissions des alertes ne se font pas au hasard : elles suivent les chemins vers les bourgs que chaque communauté fréquente le plus (pour la foire, le médecin, l’accoucheuse, etc.).

Parallèlement, six paniques ont éclaté en Franche-Comté à la suite d'une explosion accidentelle d'une réserve de poudre au château de Quincey, près de Vesoul.

La nouvelle de la prise de la Bastille suscite de l’espoir, mais aussi de l’inquiétude.

Déroulement Alors que pendant 150 ans, les historiens ont cru à un déclenchement simultané dans toute la France, fomenté par la noblesse ou par les patriotes, selon les options politiques de l’auteur, les recherches de Lefebvre ont montré qu’il n’en est rien et que la Grande Peur n’est rien d’autre qu’une série de réactions en chaîne, provenant de 5 ou 6 sources seulementCharlotte Mauger, La Grande Peur Itinéraire d'une rumeur à la Révolution, article de Science et Vie n°1303 d'avril 2026. Au printemps 1789, il y avait déjà eu un grand nombre de paniques locales : Lefebvre a indiqué dans son livre qu’il estimait possible que la croyance en un complot aristocratique avait pu jouer un rôle multiplicateur, sans en être sûr par manque de preuves. Cette hypothèse de travail est retenue comme valable par la plupart des historiens à sa suite, de gauche comme de droite. Pourtant, les preuves en la croyance en un complot aristocratique dans les milieux ruraux en ne sont pas convaincantes pour les historiens contemporains (années 2020) : cette croyance est forte à Paris, mais pas ailleurs en France. Les rumeurs de la Grande Peur évoquent toujours des brigands à l’intérieur du pays, des armées d’invasion à proximité des frontières. Au contraire d’une croyance en complot aristocratique, les études sur la Grande Peur révèlent plutôt une solidarité verticale entre groupes sociaux, les paysans et habitants des bourgs recrutant souvent des nobles ayant été militaires pour diriger les milices. Le multiplicateur serait alors la crainte de l’anarchie et de l’effondrement des forces de l’ordre.

Les paniques ont des points de départ souvent très simples : en Champagne, c’est la poussière soulevée par un troupeau de moutons qui est prise pour celle d'une troupe de soldats en marche ; dans le Beauvaisis, dans le Maine, dans la région de Nantes et dans celle de Ruffec, où des moines mendiants furent pris pour des brigands.. La peur des brigands est ce qui peut unir les élites locales et le peuple rural, alors que pour les élites, le terme brigands désigne le peuple en révolte ; comme le même mot a un sens différent dans le peuple, l’utilisation de ce mot par les élites permet à tous d’adhérer à la résistance à de supposés brigands. L’auteur anarchiste Kropotkine est le premier à avoir eu l’intuition que la Grande Peur n’est pas une peur de paysans, mais surtout une panique bourgeoisePierre Kropotkine, La grande révolution : 1789-1793, Paris : P.-V. Stock, 1909, cité par H. Vignolles..