Le comté d'Édesse est l’un des premiers États latins d’Orient, le plus avancé dans le monde islamique. C’est aussi le premier à être reconquis par les musulmans, une cinquantaine d’années après sa création.

Étendue géographique

Initialement limité aux environs d’Édesse, le Comté d'Édesse a connu une expansion telle que ses comtes sont parvenus à contrôler des territoires de part et d’autre du cours supérieur de l’Euphrate, des régions de Mélitène (Malatya), de la Commagène (autour de Samosate et de Marach), du Chabakhtan (autour de Turbessel) et de l’Osroène (autour d'Édesse). Sa capitale était Édesse et ses principales villes Turbessel, Ravendel (ancienne Rawandan, Ravendal dans certaines sources, actuel Ravanda kalesi)Nūr ad-Dīn. Tome I: Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades ... De Nikita ElisséeffCarte extraite du livre "Le Comté d’Édesse (1098-1150) | Monique Amouroux-Mourad", Aintab (Gaziantep), Dülük (Doliché près de Gaziantep), Marach (Kahramanmaraş), Bira (Birecik), Tell-Muzen, Gargar et Mélitène (Malatya).

Le comté d’Édesse est bordé au nord par le sultanat de Roum et les Danichmendides, à l’est par la région de Diyarbakır, au sud par l’émirat de Mossoul, la et l’émirat d’Alep et à l’ouest par la principauté d’Antioche et la Cilicie arménienne.

Population Aux alentours de l’an 1000, la région est peuplée de syriaques de religion chrétienne. Au cours du , la dépossession des princes d’Arménie de leurs principautés en échange de domaines dans l’Empire byzantin, puis la pression seldjoukide sur l’Arménie, incitent la population à quitter la Grande Arménie et à s’installer en Cilicie. Une importante communauté arménienne s’installe à Édesse. Pendant la période de domination de Philaretos Brakhamios, un certain nombre de nobles arméniens prennent possessions de places fortes dans la partie ouest du futur comté d’Édesse comme à Bira ou Mélitène.

L’élément latin de la population reste marginal, mais compose la plus grande partie des dirigeants du comté.

Du point de vue religieux, trois patriarches coexistent à Édesse durant la période comtale, le plus souvent en bonne entente les uns avec les autres : le latin, le syriaque et l’arménien.

Histoire

Édesse durant l'Antiquité Profitant de l'affaiblissement des Séleucides, plusieurs rois d'origine nabatéenne portant le nom d'« Abgar» ou de « Manu» prennent possession à la fin du du territoire d'Édesse et de l'Osroène en Mésopotamie, et en font de à 216 leur royaume, appelé royaume d'Édesse, royaume d'Osroène, ou encore « principauté des Abgar » ou des Abgarides (onze souverains portent ce nom, mais neuf autres portent le nom de Ma'nu ou Manu.

Édesse avant l’arrivée des Francs Le comté d’Édesse n’est pas une création de la première croisade. En 1050, la ville était byzantine, puis un Arménien, Philaretos Brakhamios, s’en empara en 1077. Il était alors à la tête d’une principauté qui s’étendait d’Antioche à Édesse. Sa puissance et sa situation géographique gênaient les Turcs seldjoukides, qui lui prirent rapidement la majeure partie de ses terres, ne lui laissant que les alentours de Marach. Édesse est prise en 1087 par les Seldjoukides, à l'issue d'une campagne lancée en 1086, et le sultan seldjoukide Malik Shah confie la ville à l’émir turc Buzan († 1094). À la mort de Malik Shah (1092), son frère Tutuş tente d’attaquer ses neveux pour s’emparer du sultanat, et oblige Buzan et Aq Sunqur al-Hajib, gouverneur d’Alep, à l’accompagner dans son expédition, mais, au moment de la bataille décisive, les deux gouverneurs abandonnent Tutuş. Ce dernier est alors obligé de faire retraite, mais attaque Alep en représailles et tue en 1094 Aq-Sonqor, ainsi que Buzan venu le secourir.

En 1095, un ancien lieutenant de Philaretos, Thoros, élimine la garnison seldjoukide de la citadelle d’Édesse et se rend maître de la ville. Il résiste aux attaques seldjoukides, mais, devant la pression sans cesse croissante doit demander de l’aide aux Croisés qui viennent de mettre le siège devant Antioche (1098). Baudouin de Boulogne, le frère de Godefroy de Bouillon répond à l’appel et vient avec quelques chevaliers, et prend possession en route des cités de Turbessel et de Ravendel, dont les populations arméniennes se sont soulevées contre les Turcs à leur approche. Il s’impose petit à petit dans le gouvernement de la ville, menaçant d'abandonner la ville et rejoindre les Croisés pour obliger Thoros à l’adopter comme successeur. Thoros trouve peu après la mort au cours d’une émeute (), peut-être avec la complicité de Baudouin qui devint alors comte d’Édesse.

Baudouin de Boulogne Au début du , le comté d’Édesse se réduit à la ville et à ses alentours immédiats, ainsi que des cités de Turbessel et de Ravendel. Les Ortoqides tiennent les environs de Saruj et de Mardin, les Danichmendides dominent le nord jusqu'à Samosate et les Byzantins tiennent la région de Marach, au bord de la Cilicie, qui leur a été remise par les Francs en 1097. Quelques cités, comme Bira et Mélitène, sont tenues par des chefs arméniens..

Les deux premiers objectifs de Baudouin sont de se concilier la population arménienne, afin qu’elle sache que leur protection est toujours assurée malgré sa prise de pouvoir, et d’augmenter le territoire du comté. Pour le premier objectif, il épouse une noble arménienne, stratégie qui est reprise par la suite par ses deux successeurs. Pour le second, il commence par occuper le territoire situé entre Édesse et l’Euphrate, en prenant Saruj à Balak l’Orthoqide et Samosate au turc Ibn-Ghazi Balduk, probablement un cadet danishmendide.. Puis Baudouin de Boulogne apprend la mort de son frère Godefroy de Bouillon, confie le comté à son cousin Baudouin du Bourg et se rend à Jérusalem pour y être couronné roi..

Baudouin II du Bourg

Baudouin II continue la politique de son prédécesseur. Il noue une alliance avec Gabriel, seigneur de Mélitène, qui a besoin de sa protection face aux Danishmendides, et épouse sa fille Morfia..

Les Byzantins possesseurs de Marach depuis 1097, y avaient nommé un gouverneur arménien, Thatoul, mais les Francs guignaient cette place. C’est d’abord Bohémond de Tarente, prince d’Antioche qui tente de prendre la place en 1100 avant d’être appelé au secours de Mélitène et capturé par les Turcs. Puis Josselin de Courtenay, seigneur de Turbessel, s’empare en 1104 de la ville qui devient un fief du comté..

La même année, les Francs d’Antioche et d’Édesse organisent une opération concertée contre Harran, dans le but d’ouvrir la route qui permettrait de prendre Mossoul, puis Bagdad. Mais des querelles entre les chefs francs retardent l’opération et permettent aux chefs musulmans d’organiser la défense de la ville, puis l’arrivée d’une armée de secours qui défait les Francs le . Baudouin II et Josselin de Courtenay sont capturés, Tancrède assure la défense d’Édesse assiégée tandis que Bohémond de Tarente part en grande hâte pour chercher une armée de secours. Pendant la captivité de Baudouin II, le comté est administré par Tancrède qui, devant également assurer la régence de la principauté d’Antioche, le confie à Richard de Salerne, qui en profite pour rançonner les habitants d’Édesse...

Baudouin II et Josselin de Courtenay, libérés en 1108, reviennent à Édesse dont ils reprennent le contrôle. Mais les exactions de Tancrède et de Roger de Salerne, pendant leur captivité, ainsi que le peu d’empressement à négocier leur libération, qui a fini par aboutir sans leur aide, suscitent leur colère, et ils se trouvent contre la principauté d’Antioche. Allié à Jâwali Saqâwâ, atabeg de Mossoul, il envahit la principauté d’Antioche, mais est repoussé par Tancrède, allié à Ridwan sultan d’Alep. Tancrède n’ose cependant pas le poursuivre, craignant l’arrivée d’une armée de secours conduite par Jâwali. Les Arméniens, appréhendant de tomber à nouveau sous la coupe des Normands à la suite de la victoire de Tancrède, envisagent un instant de s’émanciper de la domination latine, avant de voir revenir Baudouin II..

Mais les musulmans commencent à s’organiser en contre croisade et la ville d’Édesse constitue leur première cible. Mawdûd ibn Altûntâsh, le nouvel atabeg de Mossoul, assiège Édesse une première fois en 1110 et ravage la campagne aux alentours. Le roi Baudouin de Jérusalem mène une armée de secours qui force la levée du siège, mais les campagnes à l’est de l’Euphrate, jugées trop exposées aux razzias turques, sont évacuées. Mawdud tente une nouvelle incursion en et, après avoir tenté de prendre Édesse, assiège Saruj. Josselin de Courtenay, qui défend la ville, fait une sortie qui prend les Turcs par surprise et pille leur camp. Les Turcs reviennent alors à leur projet de siège d’Édesse, mais Josselin a rejoint la ville pour aider Baudouin. Il parvient à y déjouer le complot de quelques Arméniens qui se disposaient à livrer la ville aux Turcs. ..

Les régions placées sous suzeraineté comté d’Édesse sur la rive orientale de l’Euphrate cont constituées de quelques villes imprenables entourées de campagnes dépeuplées et razziées par les Turcs. En revanche la rive occidentale, autour de Turbessel connaît une grande prospérité. En 1113, Baudouin, ruiné par les razzias turques, s’empare de Turbessel au détriment de son seigneur Josselin de Courtenay, qui se retire dans le royaume de Jérusalem où le roi Baudouin lui confie la principauté de Galilée. Profitant de la présence de Baudouin à Turbessel, des Arméniens tentent à nouveau de livrer la ville à Mawdud, mais le complot est découvert et Baudouin ordonne le l'expusion des Arméniens de la ville d’Édesse. En , une grâce leur permet de revenir dans la ville. Un seigneur arménien de Kaisun, entre le comté et la Cilicie, Vasil Dgha, accepte d’être inféodé aux Turcs et Baudouin décide de le soumettre, pour éviter d’être pris en tenaille. Vasil Dgha tente de demander secours auprès de Thoros, seigneur des montagnes ciliciennes, mais ce dernier livre Vasil à Baudouin, qui s’empare de Kaisun et de Raban. Puis Baudouin élimine les derniers seigneurs arméniens de Bira et de Gargar, qu’il remplace par des seigneurs francs. Grousset explique qu'à partir de cette date, l'existence d'une seigneurie purement franque voisine d'une principauté purement arménienne (la Cilicie arménienne) vont diminuer les risques d'interférences dans leur politique intérieure et renforcer la collaboration franco-arménienne. ..

Josselin de Courtenay Le roi Baudouin de Jérusalem meurt le au moment où Baudouin du Bourg quitte Édesse pour faire ses dévotions à Jérusalem. Il y arrive le jour des obsèques du roi et, avec l’aide d’Arnoul de Rœux, patriarche de Jérusalem, et de Josselin de Courtenay avec qui il s’est réconcilié, incite les barons de la Haute Cour du Royaume à voir sa candidature d’un œil favorable, au détriment des droits d’Eustache III de Boulogne, le frère du défunt roi. Baudouin est élu et sacré roi de Jérusalem le . . En retour, Baudouin, qui avait confié temporairement le comté d’Édesse à un de ses cousins, Galéran du Puiset, l’inféode définitivement à Josselin de Courtenay à la fin du mois d’. .