Un mot-valise est un mot formé par la fusion d'au moins deux mots courants, possédant le plus souvent une syllabe commune (voire plusieurs). Cette caractéristique distingue le mot-valise du mot composéBernard Dupriez, Les Procédés littéraires, aux entrées mot-valise (p. 303) et mot composé (p. 297-298).. Contrairement à d'autres néologismes, le mot-valise se comprend facilement, puisque les mots dont il est issu restent identifiables : : Bernard Dupriez, Gradus : Les procédés littéraires (Union générale d'Éditions, 1984) : .. Son procédé permet de construire des noms communs, des noms propres, des verbes, des adjectifs ou des adverbes.

La séquence de lettres ou la syllabe commune aux mots qui s'interpénètrent est parfois nommée charnière. Si les sons communs sont situés en plusieurs endroits, il y a plusieurs charnières (comme dans franglais).

Le mot-valise se distingue de l'acronyme, mot formé des initiales abréviatives ou des syllabes initiales de plusieurs mots. Il se distingue aussi du mot composé et du mot dérivé par la troncation (abrègement de mots par la suppression d'au moins une de leurs syllabes). D'autre part, le mot-valise se fonde sur un procédé morphologique, qui peut produire des effets sémantiques, et ne doit pas être confondu avec le mot fourre-tout (ou la notion fourre-tout), nom ou locution dont on se sert pour désigner une catégorie, abusivement créée, de personnes ou de faits. Il ne faut donc pas parler de mot-valise lorsqu'on veut dénoncer un amalgame sémantique.

Le but du mot-valise est de faire un jeu de mots ou d'enrichir la langue. C'est un phénomène proche de l’orthographe fantaisiste.

Origine de l'expression Le terme « mot-valise » (traduction de l'anglais « portmanteau word ») semble résulter de la transposition en français du jeu inventé par l'écrivain anglais Lewis Carroll dans son célèbre roman De l'autre côté du miroir (1871). Il utilise l'image d'une valise qui s'ouvre par le milieu et révèle deux compartiments : un seul mot suffit pour dire deux choses à la fois. À l'époque de Lewis Caroll, ce type de valise particulier s'appelait en anglais « portmanteau », voir Webster's New World Dictionary of American English, third college edition, Simon & Schuster, Inc., 1988, p. 1952., ce qui explique l'expression anglaise « portmanteau word ».

Dans le roman De l'autre côté du miroir, au chapitre 6, le personnage Humpty Dumpty explique à Alice la signification du mot « slictueux » (« slithy » en anglais) qui apparaît au début du poème Jabberwocky :

Définition Le mot-valise, appelé techniquement amalgame lexical, est connu depuis le (Rabelais a par exemple créé le mot « sorbonnagre » en amalgamant « sorbonne » et « onagre »). De nombreux mots-valises sont entrés dans le langage courant, mais il est courant d'en créer de nouveaux par jeu (amalgames fantaisistes)..

Plusieurs termes existent pour nommer un amalgame lexical : mot-portemanteau, mot-centaure, mot-tiroir, mot-gigogne, etc. La définition du mot-valise varie selon les linguistes ; dans son acception la plus large, c'est un assemblage d'au moins deux lexèmes, dont un au moins perd une partie de son signifiant.

Sur cette base, il est possible d'ajouter plusieurs contraintes. La plus courante, la contrainte morphologique, impose d'assembler deux mots sur une syllabe commune, appelée « charnière », avec apocope du premier et aphérèse du second : le mot-valise calligramme est un assemblage de calligraphie et d'idéogramme, les deux mots partageant la syllabe « gra ». La contrainte morphophonologique requiert un segment commun, qui peut être une seule lettre (comme Bollywood, croisement de Bombay et Hollywood par la lettre « o »).

La contrainte sémantique, voulue par certains, impose que les mots assemblés appartiennent à un même champ lexical ou à des champs lexicaux interconnectés. Par exemple, un alicament est à la fois un aliment et un médicament. En revanche, un motel n’est pas à la fois un moteur et un hôtel.

Construction La construction d'un mot-valise se fait par troncation d'un mot existant puis composition avec d'autres mots ou d'autres troncations. Les termes linguistiques qui se rapportent à la troncation sont : l'apocope (suppression de phonèmes à la fin du mot), l'aphérèse (suppression de phonèmes au début du mot) et la syncope (suppression de phonèmes au milieu du mot).

Type d'amalgame Exemples apocope et aphérèse copillage (copie et pillage), franglais (français et anglais), infobésité (information et obésité) apocopes Alnico (aluminium, nickel et cobalt), dircab (contraction de directeur de cabinet), manfra (manga et français), Oulipo (contraction de Ouvroir de littérature potentielle), Benelux (contraction de Belgique, Nederland, et Luxembourg)Ces noms sont en réalité des acronymes, formés des syllabes initiales de deux ou plusieurs mots. De même modem, de modulateur et démodulateur, et le parti politique français « MoDem », abréviation de Mouvement démocrate. De même aussi bobo, issu de bourgeois et bohème, ou le nom codec, de codeur et décodeur. aphérèses énol (alcène et alcool) aphérèse simple avionique (avion et électronique), bistronomie (bistro et gastronomie), pianocktail (piano et cocktail) apocope simple docufiction (documentaire et fiction), infocentre (informatique et centre)Absence d'un son commun : les exemples cités ne sont pas de véritables mots-valises, mais des mots composés. syncope alphadécédet (alphabet et décédé), procaféination (procrastination et caféine)

Exemples

Le mot-valise est source de beaucoup de néologismes.

Comme tout néologisme, les mots-valises peuvent fournir une solution alternative aux emprunts lexicaux, notamment aux anglicismes : biografilm, équivalent français de biopic ; clavardage, de clavier et bavardage (création québécoise. pour traduire le sens particulier qu'a pris en informatique le mot anglais chat, parfois francisé en tchate) ; courriel, de courrier et (création québécoise., officiellement reconnue en FranceJournal officiel du 20 mai 2003., pour remplacer l'emprunt e-mail) ; divulgâcher, de divulguer (les éléments essentiels d'une intrigue, notamment son dénouement, un coup de théâtre, etc.) et gâcher (sous-entendu : le plaisir du spectateur, du lecteur, etc.) – le mot permet d'éviter l'emploi du verbe spoiler ou des locutions du type commettre un spoiler ; folksonomie, de folks (les gens) et taxonomie ; pourriel, de poubelle et de courriel (création québécoise ; la proposition d'officialisation a été rejetée par l'Académie française, à cause de sa trop grande parenté phonétique avec courriel) ; traumavertissement, proposé au Québec pour remplacer trigger warning ; webinaire, de web (internet) et séminaireMalheureusement pour ce mot, on y entend plutôt l'adjectif binaire que le nom séminaire. ; la zadigacité, de Zadig et de sagacité, mot-valise proposé comme équivalent français de sérendipité.

Les mots-valises ne sont pas tous des créations récentes : décimeur : déformation critique et ironique, par Voltaire, du mot décimateur, sous-entendant par là que la dîme était tellement importante pour les pauvres qu'elle les décimait par la famine ; politichien : terme infamant formé par le général de Gaulle, par fusion de chien et de politicien (Jacques Soustelle, L'espérance trahie (1958-1961), éditions Alma, 1962, p. 74.) ; Midouze : cours d'eau des Landes constitué par la jonction du Midou (parfois orthographié Midour) et de la Douze ; au Portugal, la ville d'Alcobaça et le petit fleuve Alcobaça (« Rio Alcobaça », nom du fleuve jusqu'à son embouchure dans l'océan Atlantique), tirent leur nom de celui de deux rivières, l'Alcoa (« Rio Alcoa ») et le Baça (« Rio Baça »)Il n'y a pas de syllabe commune. Est-ce vraiment un mot-valise ? ; Bakerloo, ligne du métro de Londres ouverte en 1906, des stations de Baker Street et Waterloo ; Indonésie : de l'Inde (le pays) et nisos, le mot grec pour île ; Sénégambie : nom donné à l'ancienne fédération (1982 - 1989) du Sénégal et de la Gambie ; Tanzanie : nom donné à la fusion en 1964 du Tanganyika et de l'archipel de Zanzibar.

Cette forme de néologisme créé par contraction de deux ou plusieurs termes n'est pas propre au français.

En littérature La création de mots-valises permet un nombre illimité de combinaisons, ce qui ne peut manquer de séduire les écrivains et les passionnés de jeux de langage :

Lewis Carroll a ouvert la voie pour les poètes et la poésie, qu’emprunteront en France aussi bien Raymond Roussel et Antonin Artaud que Michel Leiris (avec son ), et les oulipiens dont, bien sûr, Marcel Duchamp et Raymond Queneau. Ce dernier, dans les Fleurs bleues fait ainsi dire à Lalix : Boris Vian inventa de même le « pianocktail » de L'Écume des jours, objet onirique qui procure une sensation mêlant l'ivresse de l'alcool et celle du jazz.

Le jeu peut alors :

De nombreux écrivains ont créé des mots-valises : Victor Hugo : foultitude en croisant « foule » et « multitude » Edmond Rostand : ridicoculiser en croisant « ridiculiser » et « cocu » Raymond Queneau : alcoolade en télescopant « alcool » et « accolade » Nicole Brossard : vfentre en télescopant « fente » et « ventre » Jacques Derrida : animot en associant « animal » et « mot » ou encore animalséance en associant « animal » et « malséance » Francis Ponge : proêmes en associant prose et poème ou encore objeu grâce à objet et jeu

Certains l'emploient de façon ludique : (James Joyce). (Alain Finkielkraut).

Des auteurs élaborent des « noms-valise », fusion de plusieurs noms. Don Juan de la Manche, par exemple, le titre d'une œuvre de Robert Menasse, contient les deux noms Don Juan et Don Quichotte de la Manche..

En biologie Le mot composé est d'un usage très courant pour désigner les êtres hybrides. Chez les mammifères : tigron (croisement d'un tigre et d'une lionne) ; ligre (croisement entre un lion et une tigresse) ; grolar (de « Grizzly » et « Polar ») ; zébrâne, zébrule… Mais également pour certaines plantes : arabusta (des caféiers « arabica » et « robusta ») ; tangelo (de « tangerine » et « pomelo »)…

En politique Dans le monde anglo-saxon, politiquement bi ou tri-partisan, au moins depuis les élections de 1872, des mots-valises (dits « mots-portemanteaux ») ont été créés par soudure de noms de partis politiques existants, avec une intention péjorative ou humoristique. Dans les années 2000, ces mots sont souvent utilisés par des partis populistes et anti-élites et/ou anti-establishment. Ainsi par exemple : aux États-Unis : Republicrat, Demopublican, Repubocrat, Demican, Democan et Republocrat Paul McFedries, The art and science of politics, in Paul McFedries (ed.), Word spy: the word lover's guide to modern culture, 2004, Broadway Books, New York, , ... Au Royaume-Uni : Lib-Lab-Con ou LibLabCon utilisé pour émettre l'idée que les partis politiques (Liberal Democrats, Labour Party, et Conservative Party) seraient peu ou prou semblables.

En URSS, dans les années 1920 et 1930, ainsi que dans les pays satellites dans les années 1950, monde politiquement mono-partisan, un foisonnement de mots-valises est venu remplacer d'anciennes dénominations politiques, administratives ou géographiques jugées obsolètes et porteuses de sens hérités d'un passé d' dont il fallait, conformément aux paroles de L'Internationale, faire « table rase »S. Courtois, J. Gauck, A. Iakovlev, M. Malia, M. Laar, D. Charlanov, L. Ogniakov, P. Tzvetkov, R. Rusan, E. Neubert, I. Yannakakis, P. Baillet, Du passé faisons table rase, histoire et mémoire du communisme en Europe, Robert Laffont 2002, . Certes, la plupart ne sont pas de véritables mots-valises mais des composés obtenus par collage après troncation, dans lesquels on ne constate aucune fusion syllabique, voire de simples acronymes.