La tenture dite de La Dame à la licorne est une composition de six tapisseries du début du . Chef-d'œuvre des débuts de la Renaissance française, elle est conservée au musée national du Moyen Âge - Thermes et hôtel de Cluny, à Paris.
Description Lecture allégorique Il s'agit de tapisseries millefleurs qui reprennent sur chaque pièce les mêmes éléments : sur une sorte d'île ou de parterre dont la couleur bleu sombre contraste avec le fond rouge vermeil ou rose d’un champ, d’une étendue plus vaste environnante, plantée d’arbustes, de fleurs en rinceaux et de touffes végétales une jeune femme pose, vêtue de velours et de riches brocarts, accompagnée d'animaux et, parfois, d'une suivante. Elle est entourée d'emblèmes héraldiques, d'un lion toujours à sa droite, et d'une licorne à sa gauche (donc à droite de la tapisserie). La reproduction des drapés, de leurs chatoiements et de leurs transparences, est d'une très grande finesse.
Cinq de ces représentations forment une allégorie des cinq sens, symbolisés par l'occupation à laquelle se livre la DameA. F. Kendrick, "Quelques remarques sur les tapisseries de La Dame à la Licorne au musée de Cluny", in Actes du Congrès d'Histoire de l'Art de 1921, , Paris, 1924. :
Le toucher : la dame tient la corne de la licorne dans sa main ainsi que le mât d'un étendard. Le goût : la dame prend ce qui pourrait être une dragée d'une coupe que lui tend sa servante, et l'offre à un oiseau ; L'odorat : pendant que la dame fabrique une couronne de fleurs, un singe respire le parfum d'une fleur, dont il s'est emparé ; L'ouïe : la dame joue d'un petit orgue ; La vue : la licorne se contemple dans un miroir tenu par la dame ;
La sixième tapisserie, celle du , ne s'interprète que par déduction de l'hypothèse des cinq sensSelon Alain Jaubert, opus vidéo cité, cette dernière tapisserie représente le sens suprême, global ou inaliénable de l'homme vivant, comprenant l'entendement personnel, le savoir vécu intimement et mémorisé, l'expérience incorporée propre à chaque être. C'est aussi le sixième sens des dix sybilles antiques et autres prophétesses, curieusement acceptées par le Christianisme à la fin du Moyen Âge.. On peut y lire, encadrée des initiales A et V, la devise « Mon seul désir » au haut d'une tente bleue.
On peut rapprocher ces six tapisseries d'un poème de François Villon, Louange à la Cour ou requête à la Cour de Parlement, qui développe le thème des cinq sens en y ajoutant le cœur, qui serait d'après Jean Gerson un sixième sens, siège des passions et du désir, de l'âme, de la vie morale et du libre arbitre. Dans un poème daté de 1501, Olivier de La Marche écrit à la princesse Éléonore de Habsbourg, de renoncer aux plaisirs de ses sens et d'ouvrir son cœur afin qu'il « soit riche d'aulmosnes généreuses ».
Dans cette sixième tapisserie, la dame se défait du collier qu'elle portait dans les autres tapisseries. À l'inverse de tentures comme celle de la Chasse à la licorne du musée des Cloisters de New York, la licorne, symbole de pureté, ne semble jouer qu'un rôle annexe dans cette tapisserie. On notera aussi un article d’Alain Erlande-Brandenburg, écrit en 1977, où il émet l'hypothèse que la sixième tapisserie pourrait symboliser le renoncement aux sens. Jean Pierre Jourdan a aussi réalisé une étude, qui se base sur le pré-humanisme italien, de Marsile Ficin, optant pour une approche intellectuelle. Pour Jean-Patrice Boudet, cette tapisserie serait une allégorie du cœur, sixième sens, poussant la Dame à la charité chrétienneJean Patrice Boudet, Jean Gerson et la "Dame à la licorne", dans Religion et société urbaine au Moyen Âge. Études offertes à Jean-Louis Biget, Publications de la Sorbonne, 2000, , revenant ainsi aux dires de Jean Gerson qui introduit la notion de , mais de manière plus moraliste : . L'historien de l'art britannique relève que la dame de cette dernière tapisserie est la seule à avoir les cheveux courts, sans doute parce qu'elle a fait don de cheveux à son amant, comme dans de nombreuses sources littéraires.
Interprétations Œuvre d'art par essence sans signification univoque, le système de la composition donne lieu à toutes sortes d'interprétations de la part de poètes comme d'historiens de l'art.
Parmi ces derniers, Marie-Élisabeth Bruel, propose de lire dans les six tentures, identifiées depuis 1921 comme une allégorie des cinq sens et du désir, les six Vertus allégoriques courtoises que Guillaume de Lorris présente dans son Roman de la RoseMarie-Élisabeth Bruel, « La Dame à la Licorne du Musée de Cluny, une représentation du Roman de la Rose du Guillaume de Lorris », Études bourbonnaises, , , . L'article a l'avantage de comporter des dessins explicatifs très clairs. Il faut éviter de consulter la publication antérieure de l'article dans la Gazette des Beaux-Arts (« La tapisserie de la Dame à la Licorne, une représentation des vertus allégoriques du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris », Gazette des Beaux-Arts, , ), car on y trouve des modifications fautives ajoutées à l'impression et en outre il ne comporte pas de dessins explicatifs.. La référence aux sens ne serait qu'accessoire. Les Vertus apparaissent successivement au héros du roman comme autant de femmes au cours du voyage initiatique qu'elles lui font poursuivre : Oiseuse, c'est-à-dire l'apparence superficielle, pour la Vue, Richesse, c'est-à-dire une forme brutale d'avidité, pour le Toucher, Franchise, c'est-à-dire une sensation directe et sans tromperie, pour le Goût, Liesse, c'est-à-dire une élévation de l'âme, pour l'Ouïe, Beauté, c'est-à-dire un ravissement de l'âme vers l'harmonie, pour l'Odorat. Largesse, c'est-à-dire la générosité, vertu suprême, pour « Mon seul désir ». D'autres rapprochements ont été proposés avec d'autres œuvres littéraires postérieures et moins célèbres, et même avec des thèmes alchimiques.
Quelle que soit l'interprétation, et donc l'ordre des tentures, c'est une conception aristotélicienne d'élévation de l'âme par les sens, c'est-à-dire de subsomption des tendances animales ('επιθυμία) en un désir raisonné propre aux humains (βούλησις)Aristote, Ethique à Nicomaque, III, 4, 12-30., qui est illustrée. Cependant, en mettant en scène le désir féminin, et en le présentant en position de charmer, La Dame à la licorne exprime une condition féminine moins aristocratique, plus bourgeoise, qui n'est plus celle du et du Roman de la Rose mais préfigure les précieuses et leur carte de Tendre.
Bestiaire Outre le couple lion licorne, symboles traditionnels du courage et de la pureté, le millefleurs est enrichi d'un bestiaire qui donne lieu à interprétations.
On voit en outre l'agneau, une autre espèce de chien, et, dans le Toucher, une panthère. Chaque espèce se retrouve dans plusieurs tapisseries mais pas dans toutes, hormis la panthère qui ne se voit que dans une, la licorne, le lion et le lièvre qui se voient dans toutes.
Les oiseaux sont variés. On reconnait en particulier une perruche à collier, à laquelle la dame du Goût donne ce qui pourrait être des dragées, et une pie au-dessus de la dame de l'Odorat, mais aussi l'épervier, le faucon, le héron...
Herbier
Chaque scène est encadrée de quatre arbres, sauf la Vue, qui n'en montre que deux. On reconnaît les feuillages ou les fruits de l'oranger, du pin, du chêne, et d'un persistant, le houx.
Détails La tapisserie renseigne sur un grand nombre de détails du quotidien de la noblesse du début du , sur le goût de l'époque pour un Moyen Âge révolu, et sur ce qu'est le luxe affiché par des robins. vignette|Un singe est attaché à un rouleau qui lui permet de se déplacer mais pas de s'enfuir. vignette|gauche|La genette, animal de compagnie, n'avait pas encore été remplacée par le chat dans son rôle domestique de chasser les souris. vignette|centré|La suivante, quoique très richement vêtue, se distingue par une robe de tissu uni et ne porte de brocart qu'en accessoires.
Origine Inspirées d'une légende allemande du , les tapisseries furent tissées à une date inconnue mais probablement située entre 1484 et 1538. Le lieu de production des tapisseries reste incertain.
Le style serait celui du Maître d'Anne de Bretagne, un enlumineur et graveur qui travaillait pour la commanditaire de la Chasse à la licorne, Anne de Bretagne, soit Jean d'Ypres, mort en 1508, ou son frère Louis. Tous deux sont issus d'une lignée de peintres, qui aurait inspiré les cartons des tapisseriesCatalogue de l'exposition "Primitifs français"., Musée du Louvre, Paris, -..
Elles ont été datées de la fin du , mais pour Jules Guiffrey elles datent incontestablement des premières années du Jules Guiffrey, Histoire de la tapisserie depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours, Mame et fils éditeur, Tours, 1886, (lire en ligne)C. Decu Teodorescu, "La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries", in Bulletin Monumental, t. CLXVIII, , Société française d'archéologie, Paris, .. Jules Guiffrey attribue la réalisation de la tenture à des ateliers de la Creuse, à Felletin ou à Aubusson, mais elle ne se rattache alors à aucun style connu l'empêchant de répondre catégoriquement, cependant il remarque qu'elle est liée à la maison lyonnaise des Le Viste.
Débats sur l'identité du commanditaire et la date vignette|Blason d'Antoine Le Viste (détail de L'Ouïe)De gueules, à la bande d'azur chargée de trois croissant d'argent. Le blason figurant sur les différentes tapisseries les a fait attribuer à un membre de la famille Le Viste. Le consensus a conduit à admettre qu'elles avaient été commandées par Jean IV Le Viste, magistrat de haut rang d'origine lyonnaise, président de la cour des aides de Paris depuis 1484, mort en 1500On trouve dans les dessins de la collection Gaignères une reproduction de sa dalle funéraire en cuivre qui se trouvait dans l'église des Célestins de Paris, construite en 1389. Cy gist noble homme messire Jehan Viste en son vivant chevalier, seigneur d'Arcy-sur-Loire, conseiller du roi notre sire et president des generaulx sur le fait de la justice des aides a Paris, lequel trespassa le lundy premier jour du mois de juing l'an mil cinq cents, priez Dieu pour l'ame de luy..
En 1963, un érudit creusois, Maurice Dayras, remarque qu'il était difficile de l'attribuer à Jean IV Le Viste, car le blason représenté en armes pleines ne respecte pas le langage héraldique et le principe de contrariété des couleurs, ce sont des Armes à enquerre: De gueules, à la bande d'azur chargée de trois croissant d'argent. Selon les recherches récentes de Carmen Decu TeodorescuCarmen Decu Teodorescu, « La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries' », 355-367, dans Bulletin monumental, tome 168-4, année 2010, Société française d'archéologie, Le Viste, étant chef de famille depuis 1457, aurait dû avoir un blason respectant ce principe, qui concerne l'emploi des émaux selon deux groupes : métaux d'une part (or = jaune, argent = blanc), et d'autre part couleurs (gueules = rouge, azur = bleu, sinople = vert, sable = noir). Il ne peut y avoir sur un blason deux émaux d'un même groupe l'un à côté de l'autre. Le blason attribué à Le Viste a deux couleurs, un bleu à côté du rouge. Dans une famille, seul l'aîné a le droit de porter les armes pleines, les branches cadettes reprennent ses armes en y apportant une brisure. Une des brisures les plus courantes est l'inversion des émaux, qui a l'avantage pour les cadets de ne pas se voir sur leur sceau. Dans son article, Carmen Decu Teodorescu attribue donc la tenture à un membre d'une branche cadette.
Dans la mesure où il n'y a que son blason, il ne devait pas être marié au moment de sa réalisation. Surtout, les armes qui apparaissent sur la tenture de la Dame à la licorne, armes attribuées par les spécialistes à la branche aînée et au chef de la famille Le Viste, constituent dans la réalité une entorse patente aux règles élémentaires de l'héraldique française.