La guerre du Biafra est une guerre civile au Nigeria qui s'est déroulée du au . Elle a été déclenchée par la sécession de la région orientale du Nigeria, qui s'autoproclame république du Biafra sous la direction du colonel Odumegwu Emeka Ojukwu avec pour capitale Enugu.

Le blocus terrestre et maritime du Biafra par les troupes gouvernementales provoque, dans la région, une famine qui aurait entraîné la mort d'un à deux millions de personnesJean Guisnel, « Derrière la guerre du Biafra, la France », Histoire secrète de la République (dir. Roger Faligot et Jean Guisnel), La Découverte, 2006, 2007, .. Cette guerre est largement couverte par les médias étrangers, d'autant que le photojournalisme est en plein essor, et expose aux populations occidentales le dénuement du tiers monde. Une des conséquences de cette guerre est l'évolution de la doctrine de l'aide humanitaire qui prône la médiatisation intense du conflit et une ingérence directe pour venir en aide aux réfugiés, matérialisée par la fondation en 1971 de l'organisation caritative d'origine française Médecins sans frontières« Les French doctors sont nés au Biafra », Thomas Hofnung, Libération.fr, 23 mai 2008..

Causes et déclenchement du conflit Ex-colonie britannique, le Nigeria, qui acquiert son indépendance en 1960 en tant que royaume du Commonwealth avec pour chef d'État la reine Élisabeth II avant de devenir une république en 1963, est le pays le plus peuplé d'Afrique avec 40 millions d'habitants. Sa population est divisée en 250 ethnies, dont les trois principales sont les Haoussas, les plus nombreux, majoritairement musulmans et vivant au nord ; les Yorubas, musulmans et chrétiens vivant à l'ouest et au sud-ouest ; et les Igbos (ou Ibos), majoritairement chrétiens et animistes, qui vivent au sud-est et détiennent la majorité des postes dans l'administration et les commerces.

Largement christianisés et alphabétisés par les missionnaires, les Igbos ont été favorisés par l'administration britannique pour diviser le pays et mieux asseoir sa domination. De plus, la plupart des mines de charbon et des réserves de pétrole du pays sont situées à l'est du delta du Niger, où vit la majorité des Igbos. De 1960 à 1966, les deux partis politiques haoussa et igbo s'allient pour diriger le Nigeria, excluant de fait les Yorubas. Les autres ethnies, se sentant lésées à différents niveaux, s'opposent aux Igbos et les tensions montent jusqu'à atteindre un paroxysme en 1966.

Les Yorubas soutenaient jusqu'alors un parti réformiste à tendance progressiste, l', opposé au bloc conservateur des musulmans du Nord. Ils mènent alors un coup d'État qui conduit à la formation d'un parti yoruba plus conservateur, le NNDP, et forment une alliance avec les Haoussas. Les composantes de cette nouvelle alliance politique excluent les Igbos du pouvoir et les menacent de leur confisquer leurs richesses, tirées notamment du pétrole.

Lors des de 1965, l'Alliance nationale nigériane (Nigerian National Alliance) des Haoussas, alliée aux membres conservateurs yorubas, s'oppose à la Grande Alliance progressiste unie (United Progressive Grand Alliance ou UPGA) igbo, alliée aux membres progressistes yorubas. L'Alliance nationale nigériane, menée par Sir Abubakar Tafawa Balewa, remporte la victoire avec une écrasante majorité (toutefois entachée par des soupçons de fraude électorale massive). Des officiers igbos à tendance gauchisante renversent alors le gouvernement et placent le général Johnson Aguiyi-Ironsi à la tête de l'État le . Ironsi met fin le au fédéralisme et renforce la domination de la capitale, mais les tensions s'attisent dans le pays. Une rébellion anti-igbos éclate dans le Nord, déclenchant un exode massif vers la province de l'Est, et « les massacres provoquent plus de jusqu'en octobre ».

Ironsi est assassiné le et un autre coup d'État instaure un gouvernement fédéral militaire. La junte, en majorité musulmane, place à la tête de l'État un officier chrétien, le général Yakubu Gowon, avec pour mission de rétablir la paix dans le pays avant de rendre le pouvoir aux civils. Mais dans le Nord du pays, en majorité peuplé de musulmans, les Igbos, ethnie chrétienne, sont victimes de massacres malgré les tentatives de Lagos de ramener le calme. Le général Gowon modifie les structures administratives du pays, ce qui suscite l'opposition des Igbos, qui perdent alors le pétrole, présent principalement à l'est du Delta et objet d'exploitations par les compagnies pétrolières Shell et British Petroleum (BP).

Odumegwu Emeka Ojukwu, le gouverneur militaire de la région de l'Est, fief des Igbos, refuse alors de reconnaître l'autorité de Yakubu Gowon et la tension monte entre chrétiens et musulmans, plaçant le pays au bord de la guerre civile. En , l' est proposé au Nigeria au terme d'une médiation ghanéenne. Il prévoit l'abandon de la division du pays en régions afin d'instaurer une république fédérale composée de douze États. Le général Gowon propose de son côté un nouveau découpage administratif qui priverait les Igbos de la grande partie des ressources pétrolières. Ojukwu rejette ces propositions et déclare que tous les revenus générés dans la région de l'Est seront réquisitionnés par le gouvernorat pour faire face au coût du déplacement des dizaines de milliers d'Igbos fuyant le Nord.

Début de la guerre Le , le Conseil consultatif de la région de l'Est vote la sécession de la région.. Le , Ojukwu proclame l'indépendance de la région, qui prend le nom de république du Biafra, avec Enugu pour capitale. L'armée biafraise compte alors environ . L'état d'urgence décrété au Nigeria le permet d'instaurer des mesures policières visant à reprendre le contrôle du Biafra mais sans grand succès.

Au début du mois de juillet, les forces fédérales franchissent la frontière biafraise et marchent sur Enugu : la guerre du Biafra commence.

Au cours de l'été 1967, les forces biafraises contre-attaquent : ayant le contrôle des deux tiers des réserves de pétrole du Nigeria, Ojukwu tente de s'approprier le dernier tiers en traversant le Niger et en envahissant la région du Centre-Ouest, où se constitue une éphémère république du Bénin avec Benin City pour capitale (à ne pas confondre avec l'actuel Bénin, qui correspond à l'ancien Dahomey). Pendant quelques semaines, le Biafra semble même être en mesure de pousser ses incursions jusqu'à Lagos, alors capitale du Nigeria.

L'armée fédérale repousse cette contre-offensive et prend peu à peu le contrôle des principales villes, tandis que le territoire du Biafra se réduit au fil des mois comme une peau de chagrin : Ogoja, Nsukka et l'île de Bonny tombent dès le , Enugu le (capitale transférée à Umuahia), Port Harcourt et ses champs pétrolifères le , Umuahia le (capitale transférée à Owerri) et finalement Owerri le .

Avec la chute de Port Harcourt le , le Biafra se trouve définitivement privé d'un accès à l'océan Atlantique. La stratégie d'étouffement des poches de résistance biafraise par l'armée nigériane conduit irrémédiablement à l'écrasement sanglant de la révolte.

Position de la communauté internationale Spécialiste du Nigeria, le politologue Marc-Antoine Perouse de Montclos écrit :

Les deux camps sollicitent l'aide de la France mais le général de Gaulle décide officiellement d'imposer un embargo aux deux parties. En revanche, officieusement, Paris penche pour le Biafra car, selon son conseiller Afrique Jacques Foccart, le général de Gaulle souhaite le « morcellement » du paysJacques Foccart, Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard, tome I, Fayard/Jeune Afrique, Paris, 1995, , cité par Jean Guisnel dans . afin d'affaiblir la zone d'influence britannique. Gowon avait commandé quarante automitrailleuses à Paris, qui commencent à être livrées en . La moitié de la commande est honorée, les livraisons cessant en décembreDaniel Bach, « Dynamique et contradiction de la politique africaine de la France. Les rapports avec le Nigeria (1960-1981) », dans Daniel Bach et Marie-Claude Smouts (dir.), « La France en Afrique », Politique africaine, , Paris, 1982, , cité par Jean Guisnel, op. cit., .. Les présidents gabonais et ivoirien Albert-Bernard Bongo et Félix Houphouët-Boigny, financés par les régimes racistes d'Afrique du Sud et de Rhodésie, soutiennent eux aussi activement le général Ojukwu afin de réduire l'influence du Nigeria anglophone en Afrique.

Outre le Gabon et la Côte d'Ivoire, l'indépendance du Biafra ne sera reconnue que par deux autres pays africains : la Tanzanie et la Zambie, ainsi que par Haïti.

De son côté, le Royaume-UniFait anecdotique : le chanteur John Lennon, citoyen britannique, renvoie sa décoration de Member of the British Empire pour protester contre l'engagement de son pays dans le conflit biafrais.. soutient massivement le gouvernement fédéral. et lui fournit des armesKaren Elizabeth Smith, Genocide and the Europeans, Cambridge University Press, 2010, ..

Les États-Unis soutiennent également le gouvernement fédéral du Nigeria, mais s'opposent à toute vente d'armes aux deux parties.

Le , les compagnies pétrolières Shell, BP et American Overseas annoncent leur intention de verser directement les royalties au Biafra et non au Nigeria.

Le comte suédois Carl Gustav von Rosen, recruté par l'association caritative catholique Caritas, proche du Vatican, dirige aussi une brigade aérienne composée de cinq avions Saab miniCOIN (deux biafrais et trois suédois).

Les milieux chrétiens, dont fait partie Jean Mauricheau-Beaupré, collaborateur de Jacques Foccart, qui préside la cellule africaine de l'Élysée, ont tendance à considérer la guerre du Biafra comme un conflit religieux et soutiennent les Igbos.

Soutien clandestin de la France au Biafra Dès le début des hostilités, de Gaulle indique à son émissaire Jacques Foccart qu'il souhaite affaiblir le « géant nigérian »« […] le morcellement du Nigéria est souhaitable […]. » (.). Foccart écrit trente ans plus tard : , cités par .. Le gaulliste Yves Guéna déclarait pour sa part en parlant du Nigéria et du Ghana :

En outre, le Nigeria est l'un des pays protestant contre le troisième essai nucléaire français, Gerboise rouge, effectué le à Reggane, au Sahara algérien. Le pays expulse l'ambassadeur de France Raymond Offroy, interdit aux avions et aux navires français de toucher son sol et tente de soulever les gouvernements africains contre les tirs nucléaires français, provoquant un ressentiment durable de De Gaulle et de Pierre Messmer, alors ministre des Armées.

Selon Foccart, de Gaulle lui donne carte blanche pour qu'il Foccart, .. L'État français finance l'opération« Pour l'essentiel, en tout cas, cela venait des caisses de l'État. Plusieurs ministères ont été mis à contribution. » (Foccart, .). De Gaulle appuie Foccart dans cette opération contre l'avis de son Premier ministre, Maurice Couve de Murville, « littéralement horrifié » et contre celui des diplomates qui « n'apprécient pas ce qui leur apparaît comme une politique aventureuse décidée en dehors d'eux », note FoccartVerschave, La Françafrique, ..

Le chef de la république du Biafra, Ojukwu, a établi à Paris le Biafra Historical Research Center, où travaillent le mercenaire Bob Denard et Roger Faulques, ex-colonel pendant la guerre d'Algérie et ancien membre du REP. Ceux-ci recrutent d'autres mercenaires pour soutenir la sécession du Biafra, dont le colonel Rolf Steiner, un légionnaire allemand, ancien de l'OAS, qui commandera au Biafra la brigade commando (« légion noire ») et Gildas Lebeurier, un ancien parachutiste ayant servi pendant la guerre d'Indochine, en Corée avec le bataillon français de l'ONU et en Algérie. Le bureau sert aussi d'interface pour acheter des armes sur le marché « gris ». Le commando brigade remporte de nombreux succès sur les forces nigérianes, principalement lors du raid d'Enugu qui détruit l'aviation nigériane dans le secteur nord.