Le préhellénique A est un concept linguistique postulé à la suite de l’analyse de la toponymie grecque. Les noms de lieu grecs à terminaison en -nthos, -mn-, -r-, -m-, -n- et -ss- forment en effet un ensemble dont l’étymologie ne peut s'expliquer par le grec. On en a déduit qu’ils devaient résulter de langues parlées antérieurement au grec ancien. La comparaison avec les langues anatoliennes de cet état antérieur de la langue grecque a conduit de nombreux auteurs à le ranger parmi elles.
Mise en perspective historique
Cultures néolithiques des Balkans
Pour se faire une idée de la profondeur historique dans laquelle s’inscrit l’histoire de la langue grecque, un bref résumé des cultures qui se sont succédé au Néolithique dans le bassin égéen et dans les Balkans n'est pas inutile ; cette succession montre la progression des influences orientales indo-européennes sur la civilisation de l'Europe ancienne, dite « danubienne » :
thumb|redresse=1.2|L'Europe au thumb|redresse=1.2|L'Europe au
: culture danubienne de Starčevo-Körös/Criş. : culture de la céramique rubanée, à l’origine de la néolithisation de la majeure partie de l’Europe continentale, de l’Elbe jusqu’au Rhin, tandis que la Serbie connaissait la culture de Vinča ; ces deux cultures dérivaient de celle de Starčevo-Körös. : culture de Varna en Bulgarie, qui accumula des richesses fabuleuses peut-être en rapport avec la commercialisation du sel marin ; elle disparut vers : culture de Cucuteni-Trypillia, qui couvrait la Roumanie et l’Ukraine occidentale ; son berceau se trouvait en Roumanie (Cucuteni), et son extension se fit en direction du Dniepr, jusqu’à Kiev, où une urbanisation majeure pour l'époque a été exhumée à Trypillia. : culture d’Usatovo, qui s’étendait de l’Ukraine du sud-ouest à la Moldavie sur le berceau de la culture de Cucuteni-Trypillia et y développait une certaine pratique de la métallurgie ; elle incorporait des éléments indo-européens issus d’Ukraine orientale (culture de Sredny Stog/Seredniï Stih) et s’étendit sur tout le bassin de Danube, depuis les Balkans jusqu’au centre de l’Allemagne. Le taureau semble avoir joué un rôle essentiel dans sa religion. : culture de Cernavodă, qui s’étendait en Ukraine et en Moldavie du Bug au Danube le long des rives de la mer Noire. Très largement indo-européenne, elle faisait suite à la culture danubienne de Gumelniţa-Karanovo, qui remontait aussi loin que celle de Starčevo-Körös/Criş, se développa sous l’influence de la culture de Cucuteni-Trypillia, mais fut indo-européanisée dès
Les substrats préhelléniques au grec ancien sont a priori à rechercher dans ces deux dernières cultures, où semblent avoir séjourné les ancêtres des populations égéennes et anatoliennes de l’âge du Bronze. Des populations apparentées à celles d’Usatovo se sont établies en Thessalie vers dans la région de Dimini, près de Sesklo, occupée jusque vers par des populations nettement apparentées quant à elles à la culture danubienne de Starčevo-Körös/Criş. Puis, à la fin du , la culture des Cyclades se développa en mer Égée en conservant de fortes parentés avec les populations de Dimini. Troie aurait été fondée dans ce mouvement, au
Affinités anatoliennes du « préhellénique A »
D’un point de vue linguistique, les étymologies irréconciliables avec le grec trouvent parfois des solutions satisfaisantes avec le hittite et les langues louvites. C’est en particulier le cas des désinences en -σσός et en -νθος, dont on peut retrouver des équivalents louvites sur toute la côte d’Asie mineure : les suffixes -assa et -assi y sont fréquents, ainsi que les toponymes de la forme -anda-. On pense à la cité de Tarhuntassa, qui fut capitale hittite sous le règne de Muwatalli II (sans doute au Kizzuwatna bien que les ruines n'en aient encore pas été localisées à ce jour), ainsi qu’à la cité ionienne de Milet (Μίλητος), dont le nom louvite était Millawanda (encore que cet exemple puisse à première vue être considéré comme un contre-exemple : pourquoi, en effet, Millawanda n’aurait-il justement pas donné, en grec, *Μίληνθος ? C’est en fait la forme Milawata qui a prévalu, le groupe -awa- donnant en grec un ᾱ devenu η en dialecte ionien).
Le mont Παρνασσός pourrait trouver une étymologie hittite dans le radical parnant- qui signifiait « maison », en rapport avec le fait que c’était la demeure d'Apollon et des 9 muses, proposition rejetée par Beekes« A final note. West in his new book (2007: 8) gives a Luwian etymology for Παρνασσός (with parna- ‘house’). This proposal must now be rejected because the word contains the ‘foreign phoneme’. » (« Pre-Greek Names. Παρνασσός, Λυκαβηττός and the ‘foreign phoneme’ », .. De même, on a proposé d’expliquer le nom de la ville thessalienne de Γυρτώνη par une étymologie hittite : gurtaš qui signifierait « forteresse ».
Certains auteursIlya S. YAKUBOVICH, de Berkeley relèvent également une assonance entre le labyrinthe (λαϐύρινθος), transcrit da-pu-ri-to-jo en linéaire B mycénien, et les titres anatoliens labarna puis tabarna qui désignaient les rois hittites : il s’agirait d’une racine commune en relation avec le pouvoir du palais. Si l’on ajoute que la double-hache cultuelle des Minoens, la λάϐρυς, était désignée par un mot qui, en lydien, était à peu près de même sens (et corrélé au louvite lawar- qui signifiait « briser »), l’étroitesse des liens entre Minoens et Anatoliens ne peut plus faire de doute. Mais dans quel sens exactement les influences se sont-elles fait sentir ? Du monde minoen vers l’Anatolie sous l’effet d’un empire maritime conquérant qui nomma les choses et les lieux où il s’imposa, ou bien au contraire d’Anatolie vers la Crète et l’Égée sous l’effet de migrations bien antérieures à l’émergence de la puissance crétoise ?
Néanmoins, dans la mesure où d’une part le « préhellénique A » est supposé être à l’origine des toponymes grecs de racine non grecque, et d’autre part ces toponymes se révèlent avoir des affinités avec l’Anatolie, on en déduit que cette langue hypothétique devait également avoir de fortes affinités anatoliennes.
Autres marques anatoliennes en Grèce thumb|Stèle de Lemnos, présentant une inscription proche de l’étrusque
On reconnaît quelques liens avec l’étrusque parmi les vocables grecs dont l’étymologie pose problème. Or l’origine anatolienne des Étrusques est une question débattue depuis l’Antiquité. La tradition elle-même rapportait l’origine troyenne d’Énée, fondateur légendaire de Rome, dont les origines étaient historiquement étrusques. L’anthroponyme Tarchu « » et le toponyme Tarchnal « Tarquinia » évoquent clairement le dieu anatolien du tonnerre et de la foudre, appelé Tarhu en hittite, Tarhun ou Tarhunta en louvite. Et l’unique témoignage linguistique proche de l’étrusque hors de l’Italie et des Alpes a été retrouvé à Lemnos, île située quasi en face de Troie, sur une stèle portant une inscription très similaire à de l’étrusque. Plus convaincant encore, l’art étrusque de la divination à partir des entrailles de bêtes sacrifiées, pratiqué par des haruspices détenteurs d’une expertise sacrée en ce domaine, rappelait très exactement celui pratiqué par les Hittites et plus généralement par les peuples du Moyen-Orient. Mais notons que Denys d'Halicarnasse objectait déjà à son époque (la fin du ) que les Étrusques devaient être un peuple autochtone : depuis lors, la question n’a jamais été tranchée.
Une marque plus directe de l’influence anatolienne sur, cette fois, la culture grecque peut être identifiée à travers la Théogonie d’Hésiode, très proche dans sa structure au « Chant de Kumarbi » du Cycle de Kumarbi de la théogonie hourrite des Hittites, un récit dont la facture même trahissait la grande ancienneté. Selon Hésiode, trois générations de dieux se sont succédé sur l’Olympe : Ouranos, puis Cronos, puis Zeus ; selon les Hittites, la séquence était formée de quatre dieux, dont les trois derniers sont étroitement parallèles au récit fait par Hésiode : Alalu, puis Anu (fonctionnellement équivalent à Ouranos comme dieu du Ciel), puis Kumarbi (parallèle au Cronos des Grecs, qui trancha le sexe d’Ouranos tandis que Kumarbi arracha avec ses dents celui d’Anu), et enfin Tešub, qui était le dieu majeur des Hourrites, dieu de l’orage fonctionnellement équivalent à Zeus, dieu majeur des Grecs porteur de la foudre et du tonnerre.
Substrats et influences divers
thumb|350px|Distribution des dialectes grecs à l'époque classique
Des influences anatoliennes et crétoises peuvent donc être suspectées dans le grec ancien, mais aussi des racines étrangères au monde égéen qui pourraient remonter aux cultures néolithiques des Balkans. En schématisant, on pourrait se risquer à proposer un scénario fondé sur certaines affinités archéologiques relevées entre ces différentes cultures, qui remonterait à la culture de Cucuteni-Trypillia via celle de Gumelniţa-Karanovo en Bulgarie dans la seconde moitié du IV millénaire , par l’intermédiaire de deux cultures du III millénaire :
la culture d’Usatovo du bassin du Danube : pour les futurs Louvites partis vers le sud-est via la Thrace et le Bosphore pour atteindre l’Anatolie centrale et méridionale ; pour les futurs Doriens partis vers le sud-ouest via l’Épire pour coloniser la Grèce continentale et le Péloponnèse occidental ; la culture de Cernavodă sur le littoral de la mer Noire : pour les futurs Éoliens partis vers le sud via la Thessalie pour atteindre l’Anatolie du nord-ouest ; pour les futurs Ioniens partis vers le sud-est puis l’ouest via le Bosphore, le littoral égéen de l’Anatolie, et les Cyclades.
Ce scénario doit être compris comme une conjecture plausible parmi d'autres et n'est en aucun cas attestéC'est notamment le scénario évoqué par J. Faucounau dans Les origines grecques à l'âge de bronze, l'Harmattan, Paris 2005 ; l'auteur est par ailleurs davantage connu pour son « déchiffrement » du disque de Phaistos, qui a laissé la communauté scientifique plutôt sceptique, ainsi que pour ses positions très en pointe par rapport à la « théorie proto-ionienne »..
Quelles qu’aient été les migrations en cause, les idiomes parlés par les migrants s’étaient sans doute également superposés à ceux des populations égéennes autochtones du Bronze ancien, au nombre desquelles la civilisation minoenne ; c’est ainsi qu’on retrouverait à travers les différents dialectes du grec ancien les traces éparses de ces idiomes « préhelléniques ».
Les Pélasges
Témoignages des auteurs classiques
Certains auteurs classiques identifiaient comme « Pélasges » (en grec ) les populations réputées avoir vécu en Grèce avant « l’arrivée des Grecs ». C’était notamment le cas d’Homère, qui citait, dans l’Iliade, les Pélasges parmi les alliés des Troyens. Ils étaient dits venir de Larissa. Homère mentionnait aussi des Pélasges en Crète dans l’Odyssée.
Hésiode évoqua également ces peuples à propos du sanctuaire oraculaire de Dodone, l'un des plus anciens de Grèce, recoupant les indications d’Homère relatives au Zeus pélasgique régnant à Dodone.
Hérodote et Thucydide considéraient les Pélasges comme une population historique qui subsistait encore à leur époque, notamment à Lemnos, Imbros, Samothrace, et en Troade, ainsi d’ailleurs qu'en Attique parmi les Athéniens. La Thessalie et l'Argolide avaient, selon Denys d'Halicarnasse, des populations de Pélasges. Diverses autres allusions à travers la littérature grecque classique donnent une image confuse et souvent contradictoire de la présence des Pélasges dans le bassin égéen.
Données linguistiques
Traces préhelléniques en grec ancien
Bien que l’exercice soit souvent délicat, on peut percevoir, à travers de nombreux noms communs du grec ancien, la trace des idiomes préhelléniques qui avaient nommé les choses de la vie quotidienne des civilisations agricoles de l’aire danubienne mais inconnues des semi-nomades indo-européens, ainsi que les éléments les plus typiques de la faune et de la flore méditerranéennes, par exemple :