Le Loum est le deuxième roman de René-Victor Pilhes paru en 1969. Il se compose de deux parties : La Partie ambiguë (Orgueils et Sévices) et La Partie tendue (Folies et Folies).
La liquidation du personnage de la mère constitue la trame de fond comme une interrogation : le pouvoir d’engendrer est-il plus fort que les autres pouvoirs, dont celui d’écrire ?
La partie ambiguë (Orgueils et Sévices) La première partie se fait après le point de vue interne d’un narrateur nommé Pilhes qui n’intervient pas dans l’action qu’il entend narrer. Si son but initial était de faire un récit de deux protagonistes qu’il espionne, le narrateur effacé se met progressivement de plus en plus à jour dans le texte jusqu’à remettre en question le choix des personnages et dévoiler ce qui sous-tend réellement sa narration. Les artifices du narrateur cèdent alors devant les explications de l’auteur. Deux temporalités sont à l’œuvre, celle du jour de la randonnée (le ) et celle du moment de la narration et du questionnement de celle-ci (quelque temps plus tard, un écho aux événements de apparait).
Narrer un point de vue inédit « Je suis celui qui possède une vue subtile et non erronée de l’affaire du Loum », tel est l’incipit qui annonce le rôle et l’importance que se donne le narrateur dans cette première partie. Grâce à son point de vue inédit, il est le seul à pouvoir donner des éclaircissements sur un événement trouble qui agite la curiosité du monde entier. Le , celui qu’il nomme tantôt son Excellence, le Président ou le Maître a entrepris une randonnée magistrale en compagnie de sa vieille mère, la Dame charnue, noire et poudrée. Cette excursion intervient en réponse à une mère critiquant les premiers écrits du Maître, les prémices d’une liquidation en guise de revanche se font dès lors ressentir.
La première péripétie se déroule aux abords de la montagne du Loum, lorsque la mère plante sa canne dans une tige-mère, plante luxuriante. Il en sort une sève rouge puis épaisse et blanchâtre que le Président tente d’étancher pendant que la mère répète qu’il n’est pas né de ses tiges. Reprenant leur cheminement, le Maître porte sa mère sur son dos avant de chuter et de la blesser au bas-ventre et à la poitrine. Ils atteignent ensuite une clairière où des fantômes de révolutionnaires et de soldats encerclent la mère restée un moment seule et éjaculent. Le Président réapparait et les fait disparaître dans la tombe de la tige-mère blessée. Le narrateur émet quelques doutes, sera-t-il cru ? Dans son emportement il pare la mère de bijoux avant de se reprendre : « il est encore temps de lui retirer ses oripeaux et de recommencer paisiblement »René-Victor Pilhes (1969) Le Loum, Paris, Seuil, .
Dans le boyau du Loum Les protagonistes entrent ensuite dans un boyau sombre et nauséabond pour rejoindre le premier cun, un des trois chancres de la montagne phallique qu’est le Loum. Le narrateur expose progressivement les tensions qui sous-tendent le récit : la lutte entre les pouvoirs de la mère, sa puissance d’engendreuse, et ceux qu’a acquis progressivement le Président. Ce dernier entend les mesurer au cours de cette randonnée. Le narrateur décide de donner moins de puissance au personnage de la mère et de la faire « plier sous les lieux communs »Le Loum, , p.51. Il est alors soutenu par une foule qui l’encourage à continuer de narrer. A lieu alors l’épisode de « la Grande Inversion », le Maître resté seul voit surgir une douzaine de femmes, pendants féminins des précédents, auxquelles il déclare être bien l’auteur des fragments qu’il a publié. La mère réapparait et les fait disparaître. Puis surgit « le tronçon de la pipe audacieuse » où le narrateur fume prenant le risque d’être découvert pendant que la mère frictionne le bas-ventre du Président souffrant de la prostate. Le narrateur, sous la botte de l’auteur, intervient : « ce changement imprévu d’itinéraire est dû à un moment d’inattention, une déconcentration subite de l’auteur. » Le Loum, , Ensuite il sera question du massage des reins de la mère par le fils puis du tronçon des gros besoins où les trois personnages défèquent. L’artifice de cette randonnée magistrale- prétexte se dévoile alors progressivement, la lutte entre l’engendré et l’engendreuse se fait de plus en plus palpable. L’enjeu se déplace, il s’agit au narrateur de réussir à vaincre le personnage de la mère qu’il rend responsable des déplacements de la narration vers les excréments et le sexe, de maintenir le contrôle de sa narration en affaiblissant la figure maternelle. Celle-ci lutte à l’intérieur de lui : « Vous crevé de peur de n’être pas écrivain. Hagard et contracté vous parcourez en diagonale les livres et textes de l’avant-garde, et leur tenue vous affole. » Le Loum, , À l’épisode d’une crue dans le boyau qui inonde la vallée (la fièvre typhoïque de la mère dans les années 1920) répondent les comptines que chante la mère pour se moquer du narrateur. Mais celui-ci à la foule pour le soutenir.
Narrer jusqu'à la crypte À leur sortie du boyau, le Maître et la mère chevauchent des isards tandis que le narrateur manque de se faire piétiner. Dès lors les réflexions et tentatives du narrateur d’en découdre avec la mère prennent le pas sur la narration de la randonnée. Ce « fils fou de génie » doit « s’élever puis retomber brutalement » sur la mère dans une hystérie littéraireLe Loum, , p.126. Introduire le narrateur et minimiser l’importance de cette figure maternelle sans culture permettent à l’opus de se durcir. D’ailleurs le narrateur est à cet instant disputé entre plusieurs puissances qui veulent le voir narrer chez elles. La narration non préméditée reprend, il se tire par miracle des isards. Le Maître et la mère atteignent une crypte. Une gorgée d’orgueil lui permet de reprendre des forces avant la narration de ce qu’il nomme le « pan des nœuds » : « l’orgueil s’est constitué partie prenante du thème de la liquidation maternelle»Le Loum, , p.145, il reçoit d’ailleurs la visite d’enquêteurs de la section des « Narrations de haut-niveau ». Dans la crypte, on découvre les 56 coffrets où sont conservés les sexes des aïeuls du Président qui ne ressemblaient pas à leur mère. La mère comprend dès lors qu’elle est tombée dans un guet-apens sur ton de revanche masculine familiale. La narration de la randonnée s’achève sur l’annonce ouverte que la mère continuera à se battre contre le fils.
Annonce de la Partie Tendue Le narrateur sous la botte de l’auteur décide d’éclaircir certains points avant d’aborder la partie tendue. Outre le combat contre l’engendreuse, c’est aussi contre les critiques littéraires qui doutent de ses capacités créatrices qu’il se démène. L’orgueil est le moyen qu’il utilise pour asservir son héroïneLe Loum, , p.167. La deuxième partie qui s’achemine sera plus tendue puisque l’engendreuse a déclaré ouvertement lutter contre lui. Il annonce ainsi la fin de l’ambigüité à laquelle il avait recours pour éviter de narrer des tronçons trop obscènes, la mère s’exprimera plus crument. Cependant il lui faut opérer des changements avant de pouvoir aborder la partie suivante, les artifices de la première partie se font trop pesants : « Tout d’un coup j’en ai eu marre de cette topographie, de l’ambiguïté qu’elle instaurait, non seulement dans le livre mais aussi dans mes rapports avec celle que je dois liquider […] Il me déplaisait d’aborder de front la question de la destruction maternelle. »Le Loum, , Le Loum devient clairement une pine, le personnage du Président qui avait été envoyé en éclaireur disparaitra. Le narrateur fait le choix de sortir de la clandestinité en se demandant s’il aura la force d’agir. Il abandonne son pouvoir et son orgueil : « Je supporterai seul le poids de mes infamies »Le Loum, ,
La partie tendue (Folies et Folies) Dans cette deuxième partie, le point de vue reste celui du narrateur mais qui devient actant dans cette randonnée. Adulte, il adopte néanmoins une narration d’un fils resté enfant face à sa mère.
Une relecture de la première partie La deuxième partie s’ouvre sur un nouvel incipit : « Le , ma maman et moi avions décidé de nous promener du côté du Loum ». Le récit commence au départ de la bâtisse, les péripéties de la première partie sont rejouées et vidées de leur tension et de leur surnaturel. Néanmoins, une zone d’ombre est présente, la bosse sur le front de la mère et ses moments d’absence que le fils attribue à son âge. Toutefois, la répétition des événements inhabituels et les hallucinations dont souffrent les personnages installent un malaise.
Faire douter le narrateur de sa lucidité Afin de ne pas contrarier sa mère, le narrateur choisit d’acquiescer à ses visions même s’il est ébranlé. Au premier cun, ils rencontrent celui que l’on surnomme le Père Puissance, personnage dont se méfie le narrateur mais qui lui apparait comme un allié face à la folie de la mère qui croit se promener sur un sexe géant. Toutefois le fils se sent rapidement mis de côté par sa mère en pleine conversation avec le Père Puissance. Jaloux, il continue les comparaisons sexuelles que fait sa mère, ce qui lui vaut une réprimande. Il se demande alors si ce n’est pas lui qui serait atteint de folie et qui verrait des sexes partout. De plus, il croit progressivement reconnaître les traits de son père qu’il n’a pas connu dans le Père Puissance. Il ressent alors de la souffrance dans ce qu’il croit être un guet-apens. Le Père Puissance lui apparait de plus en plus comme un rival lorsque celui-ci se met à embrasser les dessous de sa mère ; ne pouvant le supporter, il cherche à l’étrangler ce qui lui vaut d’être lié par les deux autres personnages.
Les fonds de la fosse magique et des égouts malsains Dès lors, une nouvelle étape est franchie dans la folie, l’inceste apparait. Le fils voit ce qu’il n’aurait jamais dû voir, l’examen de l’anus de la mère. Puis la mère le masturbe. Afin de ne pas être mis à l’écart du groupe, il lui faut plier et jouir. Dès lors la randonnée reprend mais le Père Puissance peine à suivre. Le fils doit donc aller le rechercher seul, il découvre dans la veste de celui-ci une enveloppe contenant d’anciennes photos obscènes de sa mère, du Père Puissance et de lui bébé. Il croit reconnaître des personnages croisés plus tôt, s’interroge sur les diverses coïncidences au touchant les tréfonds de cette randonnée. Surgit en lui l’impression qu’il se trouve au milieu d’une pièce de théâtre, il décide de ne plus être dupé.
Le narrateur se reprend « Je me sentais tout à coup adulte, grave, déterminé. » Le Loum, , p.303 Le Père Puissance, seul avec le fils, lui dit que sa mère était déjà perverse dans le passé et qu’il serait mieux pour elle qu’elle déboule dans le vide du Loum, ce à quoi le fils ne peut se résoudre. Éclate un orage durant lequel les deux personnages prient pour que le Seigneur ravisse la mère restée immobile à l’attendre sur une hauteur. La pluie cesse, elle n’a pas bougé, il comprend qu’elle sera difficile à battre. Le Père Puissance s’étant endormi, il le porte comme un fardeau jusqu’à l’endroit où se trouve la mère. Or, celle-ci a fait un épouvantail avec ses vêtements et a disparu. Fouillant dans les affaires du Père Puissance, il trouve sa carte d’identité falsifiée avec des informations correspondantes à sa propre identité. Celui-ci agit comme une réincarnation du Président, tous deux appellent la mère « maman ». L’un d’eux est de trop : le narrateur le précipite dans le vide.
Le livre menacé par la mère