Saturne est le dieu du temps dans la religion romaine.
Il préside la période qui précède le solstice d'hiver, celle des SaturnalesCharles Guittard, Recherches sur la nature de Saturne des origines à la réforme de 217 av. J.-C., dans Raymond Bloch (éd.), Recherches sur les religions de l'Italie antique, 1976, .. Pendant le reste de l'année, c'est un deus otiosus, un dieu en sommeil. Sa statue est liée par des bandelettes dont on ne le libère qu'au moment des Saturnales.
Le Temple de Saturne dans le Forum romain abrita le trésor public et les archives (aerarium) de la République romaine au début de l'Empire romain.
Il a été assimilé assez tôt par les Romains au titan grec Cronos.
Anthroponymie L'étymologie de son nom est discutée. On voyait autrefois dans Saturne une divinité agraire du fait de son attribut, la faucille (on lui attribuait notamment la protection des semailles), et on interprétait son nom par la racine « semer ». Cette étymologie est aujourd'hui abandonnée, ainsi que son statut de dieu agraire qui serait inactif la majeure partie de l'annéeJean Haudry, La religion cosmique des Indo-Européens, Arché/Les Belles Lettres, Milano/Paris, 1987, et suiv..
Jean Haudry propose de reprendre une ancienne étymologie qui rapproche le nom de Saturne de celui du dieu védique Savitar avec une base *sa(e)tori-no- signifiant « qui se manifeste dans l'impulsion ». Saturne serait originellement comme Savitar un impulseur des biens, aspect que l'on retrouve dans les réjouissances et les cadeaux des Saturnales, d'où son rôle de civilisateur et de fondateurCharles Guittard, L'étymologie varronienne de Saturne (Varr. LL 5, 64), in Varron, grammaire antique et stylistique latine (Mélanges Jean Collart), Paris, Les Belles Lettres, 1978, .. Ce n'est que secondairement qu'il aurait été lié à l'activité agricole.
Représentations Saturne était communément représenté comme un vieillard courbé sous le poids des années, tenant une faux à la main pour marquer qu'il préside au temps. Sur beaucoup de monuments, il est représenté avec un voile, sans doute parce que les temps sont obscurs et couverts d'un voile impénétrable.
Culte vignette|Saturne, la tête protégée par un manteau d'hiver, tenant une faucille dans la main droite (fresque de la maison des Dioscures à Pompéi, musée archéologique de Naples). Originellement, Saturne intervient peu avant le solstice d'hiver, moment où les jours atteignent leur durée minimale, où , mais en même temps, moment de . Ces aspects de destruction de l'ordre actuel permettent d'expliquer les Saturnales. Saturne est présenté comme un roi civilisateur, inventeur des lois et de l'agricultureDominique Briquel, Jupiter, Saturne et le Capitole. Essai de comparaison indo-européenne, Revue de l'histoire des religions, Année 1981. 198-2, p. 131-162..
Temples thumb|upright=1.2|Ruines du temple de Saturne (huit colonnes à l'extrême droite) à Rome, avec trois colonnes du temple de Vespasien et de Titus (à gauche) et l'arc de Septime Sévère (au centre).
Saturne eut, dès l'époque monarchique, dans la partie sud-ouest du forum, un autel dont l'établissement était attribué aux compagnons d'Hercule et que le dernier roi étrusque, Tarquin le Superbe, aurait décidé de remplacer par un temple.
Ce sont finalement les consuls qui auraient dédié l'édifice en 497 avant notre èreGeorges Dumézil, La religion romaine archaïque, revue et corrigée, Paris : éditions Payot, 1974, réed. 1987, p. 281-282..
À Rome, le temple situé sur les pentes du Capitole fut dépositaire du trésor public (aerarium) pour la raison que, du temps de Saturne, c'est-à-dire durant l'âge d'or, il ne se commettait aucun vol. Sa statue était attachée avec des chaînes qu'on ne lui ôtait qu'au mois de décembre, époque des Saturnales.
Pratiques cultuelles Les sacrifices à Saturne étaient accomplis selon le « rite grec » (ritus graecus), la tête découverte, contrairement aux rites des autres grandes divinités romaines qui étaient exécutés capite velato, la tête couverte. Saturne lui-même, cependant, était représenté comme voilé (involutus), comme dans une peinture murale de Pompéi qui le montre tenant une faucille et recouvert d'un voile blanc.
Cette caractéristique serait en accord avec le caractère d'un dieu souverain ; elle est commune avec le dieu germanique Odin. Dominique Briquel remarque que le roi Servius Tullius avait déjà remarqué que le choix du rite grec était dû au fait que le dieu lui-même était imaginé et représenté comme voilé, d'où son sacrifice qui ne pouvait être effectué que par un homme voilé. Plutarque écrit que sa figure est voilée parce qu'il est le père de la vérité.
Les Saturnales
vignette|Pendant les Saturnales, les Romains offraient des oscilla, des effigies de têtes humaines, à la place de vraies têtes humaines, Musée d'art et d'histoire de Genève. Macrobe rapporte diverses traditions romaines sur l'origine de cette fête : plusieurs font référence au séjour de Saturne dans le Latium avant la fondation de RomeMacrobe, Saturnales, livre VII.. Saturne détrôné se serait réfugié en Italie, dans le Latium, où il rassembla les hommes féroces éparpillés dans les montagnes et leur donna des lois. Son règne fut un âge d'or, ses paisibles sujets étant gouvernés avec douceur et équité. Les Saturnales contribuent à célébrer la mémoire de cet âge heureux de l'exercice du pouvoir.
Ces fêtes, dont l'institution remontait dans le passé bien au-delà de la fondation de la ville, consistaient principalement à représenter l'égalité qui régnait primitivement parmi les hommes. Elles commençaient le 17 décembre de chaque année. Au début, elles ne durèrent qu'un jour, mais l'empereur Auguste ordonna qu'elles se célèbreraient pendant trois jours auxquels, plus tard, Caligula en ajouta un quatrième. Pendant ces fêtes, on suspendait la puissance des maîtres sur leurs esclaves, et ces derniers avaient le droit de parler et d'agir en toute liberté. Tout ne respirait alors que le plaisir et la joie : les tribunaux et les écoles étaient en vacances ; il n'était permis ni d'entreprendre une guerre, ni d'exécuter un criminel, ni d'exercer d'autre art que celui de la cuisine ; on s'envoyait des présents et l'on se donnait de somptueux repas. De plus tous les habitants de la ville cessaient leurs travaux : la population se portait en masse vers le mont Aventin, comme pour y prendre l'air de la campagne. Les esclaves pouvaient critiquer les défauts de leurs maîtres, jouer contre eux, et ceux-ci les servaient à table, sans compter les plats et les morceaux. Tous les Romains criaient dans la rue : « Io Saturnalia ! » ou « Joyeuses Saturnales ! » en latin..
Pour la recherche moderne, les Saturnales sont une fête typique du « crépuscule de l'année » comme la fête celtique de Samain, période qui voit des pratiques de potlatch, de banquets et magnificence, pendant laquelle la paix règne et la communication avec le monde des morts est établieJean Haudry, La Religion cosmique des Indo-Européens, Milan et Paris, Archè / Les Belles lettres, « Études indo-européennes », 1987 , ..
Offrandes de gladiateurs Dans les sources du et plus tard, il est indiqué que Saturne recevait des offrandes de gladiateurs (munera) pendant ou près des Saturnales. Ces combats de gladiateurs, d'une durée totale de dix jours tout au long du mois de décembre, étaient présentés par les questeurs et parrainés par les fonds du trésor de Saturne Michele Renee Salzman, On Roman Time: The Codex-Calendar of 354 and the Rhythms of Urban Life in Late Antiquity, University of California Press, 1990, p. 186..
La pratique de la munera de gladiateurs fut critiquée par les apologistes chrétiens comme une forme de sacrifice humain bien qu'il n'y ait aucune preuve de cette pratique à l'époque républicaine. Macrobe affirme que Saturne était apaisé avec des victimes sacrificielles composées d'hommes (virorum victimis). Les figurines qui étaient échangées en cadeau (sigillaria) pendant les Saturnales peuvent avoir représenté des substituts Carlin A. Barton, The Sorrows of the Ancient Romans: The Gladiator and the Monster, Princeton University Press, 1993, p. 166..
Le Saturni dies Le jour de Saturne a donné notre samedi.
Assimilation à Cronos Très tôt, les Romains ont identifié Saturne au grec Cronos dont les mythes ont été adaptés à la littérature latine et à l'art romain. Le rôle de Cronos dans la généalogie des dieux grecs a été transféré à Saturne. Dès Livius Andronicus (), Jupiter est désigné comme le fils de Saturne.
Avec son assimilation à Cronos, Saturne récupère les liens de parenté de ce dernier. Il est donc, dans la tradition de l'époque impériale, le fils cadet de la Terre Tellus, pendant latin de la déesse grecque Gaïa ou de Vesta, et du Ciel Uranus.
Il est l'époux d'Ops, pendant de la déesse grecque Rhéa, toutes deux assimilées à la déesse phrygienne Cybèle. Il est aussi le père de Jupiter (Zeus en grec), Pluton (Hadès en grec), Neptune (Poséidon en grec), Junon (Héra en grec), Vesta (Hestia, en grec), et Cérès (Déméter en grec).
D'après une tradition évhémeriste transmise par EnniusEnnius, cité par Lactance, Institutions Divines, livre I, chap. 14. et reprise plus tard par BoccaceBoccace, Généalogie des dieux païens., Saturne, fils cadet d'Uranus, le Ciel, et de l'antique Tellus ou VestaDans ce mythe tel que Lactance le rapporte et dont on peut lire la traduction en ligne sur le site des Itinera Electronica, Vesta, généralement considérée comme une fille de Saturne, est identifiée à la Terre et Cérès donnée comme une sœur de Titan, Saturne et Ops, alors qu'habituellement, elle est rangée parmi les Cronides. Glauca semble n'être connue que de Lactance et des auteurs par lui cités., la Terre, après avoir détrôné son père, obtint de son frère aîné Titan fils d'Hypérion la faveur de régner à sa place. Titan toutefois y mit une condition, c'est que Saturne ferait périr toute sa postérité, afin que la succession au trône fût réservée aux propres fils de Titan. Saturne épousa sa sœur Ops ou Opis (équivalent latin de la Crétoise Rhéa et de la Phrygienne Cybèle), dont il eut successivement cinq enfants. Sachant qu'un jour il serait lui aussi renversé du trône par un de ses fils et pour tenir la promesse faite à Titan, il exigeait de son épouse qu'elle lui livrât les nouveau-nés mâles (dans cette version, contrairement à celle d'Hésiode, les filles de Saturne n'avaient rien eu à craindre de leur père). De fait, Ops présenta à son époux Junon et Glauca, nées la première en même temps que Jupiter, la seconde en même temps que Pluton, qu'elle parvint ainsi à sauver tous deux, un autre stratagème lui ayant permis de dissimuler à Saturne la naissance de Neptune, qui contrairement à ses deux frères, n'avait pas eu de sœur jumelle. Ayant découvert le subterfuge, Titan emprisonna Saturne et Ops, après quoi Jupiter, devenu adulte, déclara la guerre à Titan et à ses fils, les vainquit, libéra ses parents et rétablit son père sur le trône. Mais ayant découvert que Saturne, peu reconnaissant, complotait contre lui, Jupiter finit par traiter ce dernier comme Uranus avait été autrefois traité par ses propres fils, après quoi il le chassa du ciel. Ainsi la dynastie de Saturne se continua au détriment de celle de Titan.
Selon une autre tradition, calquée sur le mythe grec de Cronos, pour éviter que ne s'accomplisse la prédiction selon laquelle il serait détrôné par l'un de ses enfants, Saturne dévora chacun d'eux à leur naissance. Mais un jour, son épouse Cybèle et sa mère Tellus réussirent à sauver Jupiter en faisant avaler à Saturne une pierre enveloppée dans des langes à la place de son fils. Plus tard, ce dernier réussit effectivement à chasser son père du pouvoir et l'obligea à régurgiter ses frères et sœurs (Neptune, Pluton, Cérès, Junon et Vesta).
Saturne, simple mortel