Le séisme de Lisbonne, survenu le , est une catastrophe qui fit entre et Le nombre de victimes est très variable selon les sources. Tokuji Utsu cite deux valeurs probables : ou , « », dans , W. H. K. Lee, H. Kanamori, P. C. Jennings et C. Kisslinger, Academic Press, Amsterdam, 2002. parmi les de Lisbonne. La secousse fut suivie par un tsunami et des incendies, qui détruisirent dans sa quasi-totalité la capitale. Avec les victimes indirectes, son bilan dépasserait les .. Le tremblement de terre frappa également d'autres régions au Portugal ainsi qu'en Espagne et au Maroc, et le tsunami se propagea jusqu'à l'autre côté de l'océan Atlantique.
Ce tremblement de terre n'ayant pas été enregistré grâce à des sismographes, sa magnitude et son épicentre ont été calculés de manière indirecte, en fonction du contexte géologique et de la répartition des destructions. Les sismologues estiment sa magnitude entre 8,5 et 9J. M. Martinez-Solares, , Instituto Geografico Nacional, Madrid 2001.A. C. Johnston, « », Geophys. J. Int., 126, 1996, 314–344. A. Jhonston associe une erreur de 0,39 à cette estimation (tableau 8, page 336).. Son épicentre exact reste discuté, mais se situait dans l'océan Atlantique, probablement à environ au sud-ouest du cap Saint-Vincent.. D'après les études paléosismologiques, le temps de récurrence d'un tel séisme est de l'ordre de à .
La catastrophe intensifia les tensions politiques au Portugal et perturba profondément les ambitions coloniales du pays au . En pleine période des Lumières, cet événement fut par ailleurs amplement discuté par les philosophes européens et inspira de nombreux développements sur le thème de la théodicée ou du sublime. Du côté des scientifiques, il accéléra le mouvement, engagé depuis peu, de la conscience du risque..
Séisme Europe Le tremblement de terre frappe vers L'heure précise est difficile à estimer car les témoignages varient et la position de la faille responsable de ce séisme est encore aujourd'hui un sujet de débat. est l'heure la plus citée et provient de l'analyse faite par von Hans Woerle dans , livre de 150 pages publié à Munich en 1900. Elle est reprise par Harry Fielding Reid en 1914 dans son article : « », Bull. Seism. Soc. Am., , . au matin de la fête catholique de la Toussaint, le . Selon des sources contemporaines, trois secousses distinctes se produisent sur une durée d'une dizaine de minutes, causant de larges fissures (jusqu'à cinq mètres) et dévastant la ville. Les survivants se ruent vers l'espace ouvert et supposé sûr que constituent les quais du port, et y assistent à un reflux de la mer comme ils n'en ont jamais vu, laissant à nu des fonds marins où s'échouent et se disloquent des navires perdant leurs marchandises. Plusieurs dizaines de minutes après le séisme, un énorme tsunami avec des vagues de cinq à quinze mètres de haut submerge le port et le centre-ville situés sur le Tage. Il est suivi de deux nouvelles vagues. Les zones épargnées par le tsunami sont quant à elles touchées par des incendies (les chutes de cheminées favorisant l'éparpillement des feux domestiques) qui font rage pendant cinq jours.
left|thumb|Calculs du temps mis par les tsunamis à travers l'Atlantique le .|alt=
Lisbonne n'est pas la seule ville portugaise affectée par la catastrophe : les destructions touchent tout le sud du pays, en particulier l'Algarve. Les secousses du séisme sont ressenties partout en Europe, jusqu'en Finlande. D'autres tsunamis atteignant des hauteurs de vingt mètres frappent les côtes atlantiques de l'Afrique du NordA. Levret, « », Tectonophysics, 193, 1991, 83–94., ou traversent l'océan Atlantique jusqu'à la Martinique et la Barbade où ils atteignent respectivement des hauteurs de et National Oceanic and Atmospheric Organisation, National Geophysical Data Center, Tsunami Events Search : Lisbon : Tsunami Runups, consulté le 16 mars 2012.. La vague atteint à Penzance en Cornouailles.
Sur les de Lisbonne, environ trouvent la mort. D'autres régions grandement affectées sont l'Andalousie et la Galice dont les ports principaux (Cadix, Séville, La Corogne) sont tellement détruits que le commerce maritime mondial s'en trouve bouleversé, le trafic avec les Amériques s'opérant dorénavant avec les ports d'Europe du Nord (France, Pays-Bas, Grande-Bretagne). Ceci a pour conséquence la perte de la suprématie maritime de l'Espagne dans l'Atlantique.
Environ 85 % des bâtiments de Lisbonne sont détruits, y compris les plus célèbres de ses palais et bibliothèques, brillants exemples d'une architecture manuéline du typiquement portugaise. Plusieurs bâtiments relativement épargnés par le séisme sont détruits par les incendies qui s'ensuivent. Un opéra nouvellement construit, baptisé du nom prémonitoire d'Opéra Phoenix, est réduit en cendres. Le Palais Royal, juste au bord du Tage (actuellement : place Terreiro do Paço), est également détruit : à l'intérieur, les de la bibliothèque royale sont perdus, tout comme des centaines d'œuvres d'art dont des peintures de Titien, Rubens et du Corrège. Des archives royales extrêmement précieuses disparaissent, notamment les comptes rendus détaillés des grandes explorations réalisées par Vasco de Gama et d'autres navigateurs.
Le tremblement de terre a par ailleurs raison des principaux édifices religieux de Lisbonne, en particulier la cathédrale Santa Maria Maior, durement éprouvée, les basiliques São Paulo, Santa Catarina, São Vicente de Fora, et enfin l'église de la Miséricorde. L'hôpital royal de Tous les Saints, le plus grand hôpital du monde à l'époque, est consumé par le feu avec plusieurs centaines de ses patients. La tombe du héros national Nuno Álvares Pereira est aussi perdue, et les visiteurs de Lisbonne peuvent encore aujourd'hui se promener parmi les ruines du couvent des Carmes, qui ont été préservées pour rappeler la catastrophe aux Lisboètes.
Maroc Dix mille personnes perdent la vie de l'autre côté du détroit de Gibraltar, au Maroc notamment, où les villes côtières (Tanger, Assilah, Larache, Maamora, Salé, Rabat, MazaganJ Goulven. La place de Mazagan sous domination portugaise (1502-1769, Paris)., Anfa, Safi, Essaouira et Agadir) sont ravagéesT Cherkaoui, A El Hassani, M Azaoum. Impacts du tremblement de terre de 1755 au Maroc: histoire, société et religion. Lisboa: Witnesses of chaos, aspects of the 1755 Lisbon earthquake. Miguel Telles Antunes, João Luís Cardoso. Academia das ciências de Lisboa 2017: 53-68.. À Rabat, la colonnade de la tour Hassan est endommagée et le dôme du minaret est détruit.M Boujendar. Histoire de Rabat مقدمة الفتح من تاريخ رباط الفتح « Muqaddimat al-fath min tarikh ribat al-fath » , imprimerie du Bulletin officiel, Rabat, Maroc en 1345 de l’Hégire correspondant à 1924.. À Tanger, le tsunami s'est arrêté à deux kilomètres à l'intérieur des terres, au pied des murailles de la médina située sur les hauteurs. À Salé, le tsunami a entraîné des morts et des dégâts importants. La forme de l'estuaire du fleuve Bouregreg a été profondément modifiéeT. Zeroual. Les tremblements de terre dans la région du Maghreb et leurs répercussions sur l’Homme et son environnement, 2005.. Al-Qadiri, historien marocain qui a été témoin oculaire du séisme à Fès, a rapporté une description précise du tsunami qui a submergé la ville de Salé :
D'autres villes marocaines non côtières (Meknès, Fès, etc.) ont durement ressenti le séisme. Celui-ci causa moins de dégâts à Marrakech mais la frayeur de la population y fut grande. Une réplique survenue 18 jours après a été particulièrement meurtrière à Fès et surtout Meknès. Le site romain de Volubilis a subi d'importants dégâts.
Causes Les causes géologiques du tremblement de terre et de l'activité sismique de la région continuent à être débattues par les scientifiques de notre époqueN. Zitellini, L. A. Mendes Victor, J. D. Cordoba, et al., « », EOS, 82, 2001, 26., qui manquent de données de qualité en sus des récits historiques. Des géologues ont émis l'hypothèse que la faille qui aurait joué lors de cette secousse se trouverait dans le golfe de Cadix. Dans cette région, la plaque tectonique africaine pousse la plaque eurasiatique vers le nord-ouest à la vitesse de quatre millimètres par an. Une partie de la plaque africaine océanique plonge en effet, par un mécanisme de subduction, sous le bloc continental d'Alboran, une microplaque située entre les plaques africaine et eurasiatique.
Entre dix et quarante kilomètres de profondeur, les tensions s'accumulent au point de friction entre les deux plaques pour se relâcher et provoquer un gros séisme analogue à celui de 1755 tous les à . Ce n'est pas le seul scénario de la catastrophe. Des sismologues évoquent aussi une faille située sous la vallée du Tage, ou encore l'existence d'un haut-fond — appelé le Marquis de Pombal — situé en mer, au sud-ouest du Portugal. Enfin une dernière hypothèse a été soulevée, celle mettant en cause un autre haut-fond, le banc de Gorringe, situé à l'aplomb de la limite des plaques Eurasie et Afrique. La comparaison avec un séisme analogue en 1969 (Mw = 7,3) pourrait aussi montrer qu'il s'agit d'un système compressif (avec une composante décrochante).
Conséquences immédiates La famille royale échappa sans dommage à la catastrophe. Le roi Joseph et sa cour s'étaient absentés de la ville après avoir assisté à une messe au lever du soleil, en raison du souhait d'une des filles du roi qui désirait passer des vacances hors de la capitale. Après la catastrophe, le roi développa une peur incontrôlable à l'idée de vivre entre des murs, et la cour s'installa dans un gigantesque complexe de tentes et de pavillons sur les collines d'Ajuda, à l'époque encore en bordure de Lisbonne. La claustrophobie du roi ne s'apaisa jamais, et ce n'est qu'après sa mort que sa fille Marie entama la construction de l'actuel palais royal d'Ajuda, sur l'ancien site des tentes.
thumb|Les ruines de Lisbonne : les survivants habitèrent pour un temps dans des tentes en bordure de la ville, comme le montre cette gravure allemande de 1755.
thumb|Détail : des exécutions suivirent le séisme. Au moins furent pendus, dans le plus complet désordre. Afin de dissuader le pillage, le roi ordonna l'édification d'échafauds en plusieurs endroits de la ville.
Tout comme le roi, le Premier ministre Sebastião de Melo (le futur marquis de Pombal) survécut au tremblement de terre. On lui attribue la citation suivante : « Maintenant ? Enterrez les morts et nourrissez les vivants.. » Avec le pragmatisme qui caractérisait ses méthodes de gouvernement, il organisa immédiatement les secours et la reconstruction. Il envoya en ville des équipes de lutte contre le feu afin d'éteindre les flammes au plus vite, et chargea d'autres personnes de rassembler les milliers de cadavres. On ne disposait que de peu de temps pour cette tâche macabre avant de possibles épidémies. Contrairement à la coutume, et malgré les souhaits exprimés par les représentants de l'Église, de nombreux corps furent entassés sur des barques et immergés au large des bouches du Tage. Pour empêcher les désordres en ville, et notamment pour dissuader d'éventuels pilleurs, des potences furent érigées aux endroits les plus visibles : au moins trente-quatre personnes furent exécutées. L'armée portugaise fut mobilisée pour entourer la ville et bloquer la fuite des habitants en état de travailler, afin de les obliger à dégager les ruines.
Peu après le début de la crise, le Premier ministre et le roi engagèrent des architectes et des ingénieurs, et moins d'un an plus tard, Lisbonne était déjà dégagée de ses ruines et en cours de reconstruction. Le roi tint à profiter de cette occasion pour édifier une ville nouvelle et parfaitement ordonnée : les grandes places et les larges avenues devaient caractériser la nouvelle Lisbonne. À quelqu'un qui l'interrogeait sur l'utilité de rues aussi spacieuses, le marquis de Pombal répondit qu'« un jour, elles seront petites ».