Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (Titre original : Entwurf zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerlicher Absicht) est un bref essai philosophique d'Emmanuel Kant publié en 1784.
Contexte Le voit la publication de plusieurs œuvres présentant l'Histoire d'un point de vue philosophique. Voltaire publie en 1765 la Philosophie de l'Histoire, où il se dresse contre la conception de Jacques-Bénigne Bossuet selon laquelle l'Histoire est un théâtre de l'intervention divine.
Kant publie son article en 1784. Il s'inscrit dans le mouvement des Lumières, et, plus précisément, dans l'ensemble de l’œuvre kantienne, qui cherche à répondre à trois questions essentielles : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer?
Présentation de l'œuvre
Titre Le titre de l’œuvre présente une équivoque qui concerne le terme de , traduit de l'allemand . Ce dernier signifie autant la vision que la visée, c'est-à-dire la finalité. La perspective du cosmopolitisme contient donc une finalité.
Problématique générale Kant part du constat que l'histoire humaine est le théâtre d'une succession d’événements divers (guerres, épidémies, conquêtes, catastrophes naturelles, découvertes scientifiques, évolutions artistiques..., mais aussi des événements qui appartiennent à chaque individu : mariages, naissances, études, profession, discussion avec autrui, menu du repas…), qui semblent n'être pas guidés par la raison mais par la "le jeu de la liberté du vouloir humain". Alors, pourquoi, lorsqu'on compare les chiffres de naissance et de mortalité dans les différents pays, pouvons-nous trouver des régularités ? La nature aurait-elle sa volonté propre, sa finalité, au-delà de ce qui nous semble être un ensemble de hasards ?
Le philosophe se demande si l’histoire humaine n’est qu’une succession chaotique d’événements (si l’humanité patauge sur-place sans une quelconque évolution), ou s’il est possible de l’envisager comme un récit qui a un sens, qui suit un fil conducteur. Peut-on déceler un progrès parmi ces événements d’apparence chaotique ? Faut-il considérer l’histoire comme la réalisation d’un dessein (de la Nature) caché ? S’agit-il là d’une bonne hypothèse méthodologique pour l’historien ? En somme: l’histoire a-t-elle un sens ?
Enjeux Si l'histoire a bien un sens, la perspective d’une évolution, voire d’un progrès de l’homme, rend possible un optimisme contre ceux qui ne voient dans l’histoire qu'un témoignage répétitif de la misère humaine. Si au contraire nous ne trouvons pas de continuité, l’histoire ne peut être considérée comme un tout et nous aurions une diversité d’histoires séparées.
Kant présente, dans l'Idée, comment il est possible (de quels présupposés on a besoin) de se faire une idée d'une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.
Structure de l’œuvre
Introduction Kant entame le préambule par l'affirmation d'une thèse générale : , peu importe notre croyance en le libre arbitre.
Le philosophe explique que l'histoire . Comprendre la micro-histoire ne permet pas de saisir l'histoire, car celle-ci .
La première difficulté que l’on rencontre lorsqu'on s'interroge sur le devenir historique est que l'on s'intéresse à des êtres libres. Dégager des lois concernant les actions humaines est donc difficile, mais néanmoins possible. L'auteur remarque que certains phénomènes qui semblent être le fruit de la contingence répondent en réalité à des lois : .
Kant réfute l'idée selon laquelle les humains se seraient consciemment accordés pour mener à bien un projet. C'est par leurs actions privées et indépendantes qu'. Autrement dit, . Il y a une finalité de l'histoire, mais elle n'est pas un plan conscient.
L'histoire est cependant une tragédie, un spectacle d’atrocités ; d’où vient ce désordre ? Pourquoi les hommes ne forment-ils pas une société ordonnée et pacifique comme font les abeilles ? C’est parce que l’homme n’est ni simplement un animal (pulsionnel et instinctif), ni simplement un être raisonnable (purement rationnel). Cette dualité pose donc problème car elle nous empêche de penser un sens de l’histoire. Il faut donc prendre du recul et envisager le sens de l’histoire comme étant un dessein non des hommes mais de la nature ou plutôt de leur nature.
Le philosophe achève son préambule en écrivant ce que le philosophe peut faire pour comprendre l'Histoire : s'il n'y a aucun plan conscient chez les humains, il a . Il se trouve alors dans la même position que Johannes Kepler, qui a découvert des lois là où l'on ne voyait que des .
Première proposition Pour se faire une Idée d'une histoire universelle de l’homme, il faut en appeler à ce qui est universellement partagé par chacun d’entre nous : notre nature humaine. On doit nécessairement considérer que tout, dans la nature, est constitué dans un but. Sans ce présupposé, on ne peut penser l’histoire comme étant en marche vers quelque chose.
La thèse de Kant se base donc sur une approche biologique. Que la nature soit constituée dans un but est un principe qui s’observe selon lui en sciences de la vie : chaque partie ou organe des animaux est utile à quelque chose. Ce principe téléologique est une loi que nous plaquons sur la nature pour que la raison puisse la penser. Sans lui, la nature semblerait œuvrer au hasard et on ne pourrait plus la penser : .
Cette thèse sur l'histoire ne concerne pas que le passé de l'homme, mais aussi son futur, car . Toutes ces dispositions sont donc contenues depuis l'origine en puissance dans chaque unité biologique.
Deuxième proposition Kant propose que chez . Le philosophe affirme que l'homme est un , c'est-à-dire un animal pensant, doué de raison, et qu'il est le seul sur Terre. Il définit la raison comme .
Le philosophe remarque cependant que la raison n'est pas instinctive, immédiate : elle nécessite des tentatives, des exercices, pour progresser. Pour qu'un humain apprenne à faire un usage entier de ses dispositions naturelles, il lui faudrait une vie bien plus longue que celle dont il dispose. Kant explique donc l'alternative : l'héritage des savoirs de génération en génération permet le perfectionnement de la raison. C'est dans l'espèce que l'homme développe ses dispositions naturelles.
Enfin, l'homme doit s'autodéterminer avec ce que la nature lui a donné. Si la nature a prévu une fin pour tout ce qui existe, on doit contribuer à la mesure de nos capacités à la réalisation de l’humanité, à son développement. Puisque la nature n’existe pas pour rien, quelle est la fin la plus logique ? Utiliser au mieux ma raison pour rendre les autres plus capable d’être plus performant à utiliser leur raison.
Troisième proposition La nature humaine est double, car l'homme est à la fois un animal instinctif et un être doué de raison. Cette faculté lui est donnée par la nature. L’homme ne peut se contenter de suivre ses instincts, lesquels sont automatiques ; il doit suivre un objectif qu’il se donne à lui-même grâce à sa raison. L'instinct consiste à savoir et savoir-faire immédiatement, sans réflexion ni apprentissage. Pourquoi l’homme n’est-il pas un animal comme les autres ? Pourquoi la nature humaine est-elle double ? Pourquoi l’homme a-t-il une raison ?
La nature a donné peu de moyens aux hommes ; la main ne s’utilise pas instinctivement : il faut d’abord choisir un outil, le prendre, et ensuite apprendre à s’en servir. Ainsi l’homme doit travailler pour se perfectionner et ainsi acquérir une habilité et une technique. La main a ainsi une fonction de préhension universelle qui permettra à la raison de se développer. L'homme est perfectible.
Ainsi l’homme a tout le mérite de ce qu’il est devenu de telle sorte qu’à défaut de parvenir au bien-être, il peut prétendre à une estime raisonnable de soi. Il s’agit de l’idée agréable et complaisante que l’on se fait de soi-même. La jouissance et le bonheur de l’homme passent donc avant tout par le mérite, préambule à la moralité. On constate que les générations semblent toujours se sacrifier pour les générations suivantes. Leur satisfaction réside dans le mérite qu’elles en tirent.
Quatrième proposition Pour que l’homme développe toutes ses facultés, la nature humaine est constituée de telle sorte que d'un côté, les hommes sont sociables au point de s'associer pour former une société solidaire, d’un autre ils sont insociables au point d’être individualistes et égoïstes (chacun a la volonté de tout diriger dans son sens, d'être le chef). Il s'agit de l'insociable sociabilité.
L’homme rationnel prend conscience qu'on ne peut se passer les uns des autres et qu'il faut donc vivre en société ; mais cela uniquement pour des raisons égoïstes (par exemple, la productivité du travail est plus grande lorsqu'on collabore les uns avec les autres). Le contrat d’association est ainsi un accord . Il conduira l'homme à développer ses facultés sous l’impulsion de l'ambition, de l'instinct de domination ou de la cupidité.
Kant espère que cet accord pourra se convertir en un tout moral, c’est-à-dire devenir la source des règles morales de la vie en société, qui seront d’abord respectées pour des raisons majoritairement égoïstes (sous la férule d'une institution arbitre), puis pour elles-mêmes.
Cinquième proposition Le problème essentiel de l'espèce humaine réside dans la réalisation d'une société civile qui administrerait le droit de façon universelle. Or, l'équilibre des forces sociables et insociables qui garantit la société reste fragile, et toute force nouvelle peut la déstabiliser et la faire se fracturer. L'épanouissement des facultés naturelles des hommes ne se fait pleinement que si l'on dispose d’une grande liberté ; mais comme en même temps il faut vivre avec les autres, cette liberté ne sera pas infinie mais limitée par la liberté des autres.
Comment réaliser de telles conditions ? Pour Kant, l'homme doit se donner une qui établira des lois garantissant la liberté de chacun ; c’est-à-dire un État. Ce n’est pas une arène dans laquelle tous combattent, mais une force publique qui l’emporte sur les forces particulières.
Mais pourquoi les hommes, qui aiment tant la liberté, se donneraient-ils des lois qui restreindraient leur liberté ? Pour Kant, dans l’état de nature règne l’anarchie : chacun agit comme il l’entend et cause les torts qu’il souhaite à son voisin. La convoitise, la jalousie, l’orgueil, etc., conduisent les hommes à se causer les pires maux. Tandis que dans une association civile où l’État fixe un cadre avec des lois, les hommes sont amenés à satisfaire ces passions d’une autre manière : par le développement de la culture, laquelle grandit l’homme. C’est l’analogie de l’arbre et de la forêt : un arbre au milieu de rien lance ses branches en toute liberté et pousse rabougri, tandis qu’un arbre dans une forêt doit, pour rivaliser avec les autres, pousser beau et droit. Ainsi le cadre donné par le droit rend l’homme droit et discipliné, ses talents sont bien meilleurs.
Sixième proposition Comment instituer un tel État ? Faire les lois qui garantissent la liberté de tous et les imposer à ceux dont la volonté égoïste est d’agir librement, c’est le rôle d’un maître. Quel sera ce maître et où va-t-on le trouver ? L’État est l’autorité souveraine titulaire abstraite du pouvoir. Mais pour légiférer et faire respecter le droit, il nécessite des hommes concrets. Ce maître sera donc un homme et non une abstraction tel qu'un dieu.