Les Bonnes est une pièce de théâtre de Jean Genet, dont la première représentation eut lieu en 1947. Tragique et violente, ses personnages et les circonstances de son drame fictif présentent de nombreuses similitudes avec l'affaire des sœurs Papin, fait-divers sanglant survenu quatorze ans plus tôt, même si l'auteur a toujours nié s'en être inspiré.

Résumé

Deux bonnes, Claire (la sœur cadette, qui semble plus révoltée, excitée à l'idée de dominer son aînée dans le rôle de meurtrière) et Solange (l'aînée, qui paraît plus réservée, inquiète sur le comportement révolté de sa sœur, bien qu'elle y participe activement) travaillent pour une très riche bourgeoise (« Madame ») avec laquelle elles entretiennent une relation assez floue, teintée d'érotisme. Les deux bonnes portent, dans certaines scènes où les rôles sont inversés, les robes de leur maîtresses.

Claire, soutenue par Solange, a rédigé une lettre de dénonciation visant à faire incarcérer l'amant de Madame (nommé « Monsieur » ; cependant Monsieur est libéré et donne rendez-vous à Madame).

Puis les deux sœurs tentent d’empoisonner Madame en lui faisant boire une tisane de tilleul à laquelle elles ont ajouté une forte dose de Gardénal. Malgré l'insistance de Claire, Madame ne la boit pas et part retrouver Monsieur.

Lors de la scène finale, Claire, dans le rôle de Madame, boit la tisane empoisonnée, mourant réellement, mais assassinant ainsi symboliquement sa maîtresse, après le meurtre échoué de cette dernière.

Création La pièce est jouée pour la première fois le , au Théâtre de l'Athénée à Paris, mise en scène par Louis Jouvet., avec : Monique Mélinand : Solange Yvette Etiévant : Madame Yolande Laffon : Claire Décors : Christian Bérard Costumes : Jeanne Lanvin.

Accueil critique

La pièce est mal accueillie à sa création : elle n'est pas applaudie et le metteur en scène est violemment critiqué. Une des interprètes dira d'ailleurs « Lors de la générale il n’y a pas eu d’applaudissements », mais un « silence total […] C’était l’horreur ». Or on donnait ensuite le même soir L'Apollon de Bellac de Jean Giraudoux qui fut ovationné.

Les critiques sont nombreuses, et très virulentes. . Dans la plupart d'entre eux, la pièce est jugée surjouée, longuette, malsaine. Il faut également se reporter au contexte de l’après-guerre, marqué par une volonté de réaffirmer des valeurs morales.

La pièce se prête à des mises en scène très variées, le décor pouvant être aussi bien celui, très chargé, d’un appartement bourgeois, voulu par Louis Jouvet, que la scène très épurée d’Alain Ollivier. et son étude figure aujourd’hui dans les programmes de français au lycée.

En , plus de soixante ans après y avoir été créée, la pièce revient à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, mise en scène par Jacques Vincey, et de nouveau en 2026, avec la troupe de la Comédie-Française (mise en scène de Carme Portaceli).. La pièce est également jouée au Rayon Vert de Saint-Valery-en-Caux.

L'auteur haïtien Syto Cavé s'en est inspiré pour sa pièce Théodora, créée au Festival culturel de Fort-de-France en 1977 et publiée par la suite dans une édition plurilingue (français, créole, anglais et espagnol)..

Analyse

La pièce exprime un malaise identitaire : Claire et Solange se sentent emprisonnées et réduites à leur condition sociale. Le malaise tient aussi du fait que Solange et Claire se confondent continuellement, l'une incarnant la raison (Solange) et l'autre la passion (Claire). La pièce est ainsi une parodie de tragédie classique, avec un héros tragique (Claire/Solange) et un dilemme (tuer Madame, ou un dilemme intrinsèque qui repose sur la volonté de se découvrir, départ à la recherche de soi-même).

Le malaise identitaire peut être également personnel, comme le prouve la présentation très dure pour lui et pour le milieu du théâtre que Genet propose à l'éditeur Jean-Jacques Pauvert en 1954 : Dans cette lettre à l'éditeur, Jean Genet avoue qu'il n'aime pas le théâtre, Ce dont Jean Genet a l'ambition, c'est

Comme l'a bien précisé Jean Genet, la pièce n'est pas un plaidoyer pour les domestiques. Au contraire, selon lui, elle est destinée à mettre les spectateurs mal à l'aise. Cependant cet ouvrage repose sur une critique de la bourgeoisie du , que l'on peut qualifier de satire. Mais sa description précise de la beauté de Madame est aussi un aveu de son attirance pour elle. Jean Genet joue avec le double sens du mot « maîtresse », comme il a joué avec le mot « bonne », pour rappeler l’ambivalence des sentiments des deux sœurs pour leur patronne. Dans leur cérémonie rituelle, le jeu de la confrontation entre Madame (Claire) et son unique domestique (Solange) est tout à fait explicite, pour ne pas dire clair :

Les deux bonnes ont prévu une fin tragique à la « cérémonie », ainsi qu’elles appellent le meurtre fantasmé de leur patronne. Solange s’avance, menaçante, pour saisir Claire-Madame par le cou.

Mais leur rituel est improvisé, il se veut la réalité même, et elles n’ont pas encore réussi à le mener jusqu’à sa conclusion, chaque fois le réveil leur rappelle que Madame va rentrer et elles doivent s’interrompre et redevenir elles-mêmes. Chaque fois, c’est une amère déception.

Au-delà de ce jeu dangereux, elles ont prévu d’empoisonner Madame avec dix cachets de gardénal dans une tasse de tilleul bien sucré. La tragédie est décidée, le crime projeté. Les deux sœurs sont en plein délire bipolaire, le lyrisme de Claire est ahurissant :

Le spectateur découvre enfin Madame qui décide de voler au secours de son amant, arrêté à la suite d’une lettre de dénonciation anonyme, dont elle ignore que leur auteur n’est autre que Claire. Celle-ci tente de refermer le piège sur sa patronne :

L’exaltation de leur patronne, persuadée qu’elle va tirer son amant de sa fâcheuse situation, lui sauve la vie.

Mises en scène notables en France 1971 Mise en scène de Roland Monod, avec Michel Hermon (Claire), Martine Léonard (Solange), Jacqueline Martin (Madame), Comédie de Saint-Étienne.. Mise en scène de Jean-Marie Patte qui joue Madame, avec Michel Baudinat (Claire) et Jean-Jacques Leconte (Madame), Théâtre de la Cité internationale, Paris.. 1988 : mise en scène de Roman Viktiouk, Théâtre Satiricon. 1989 : mise en scène de Marcel Delval, Théâtre de l'Ancre, Charleroi, puis Théâtre Quai Ouest, Lorient.. 1991 : mise en scène d'Alain Ollivier, Studio-Théâtre de Vitry. 1995 : mise en scène de Philippe Adrien, Comédie-Française au Théâtre du Vieux-Colombier, Paris.. 1996 : mise en scène de , spectacle du Théâtre de Beyrouth, joué en arabe à la Maison des cultures du monde, Paris.. 1998 : mise en scène de Camille & Manolo, Théâtre du Centaure. 1999 : mise en scène d'Olivier Bunel, Théâtre du Tourtour. 2001 mise en scène d'Alfredo Arias qui joue Madame, avec Laure Duthilleul (Claire) et Marilù Marini (Solange), Théâtre de l'Athénée Louis-Jouvet, Paris., puis tournée en France Saint Genet l'Africain, rituel autour des Bonnes, mise en scène de Yoshi Oida, création au Theater Haus à Stuttgart, puis Opéra de Rouen. ; reprise en 2004 à la Maison de la culture de Japon, Paris.. 2004 : mise en scène de Bruno Boëglin qui joue Madame, avec Judith Henry (Solange) et Odille Lauria (Claire), Théâtre Nanterre-Amandiers.. 2011 mise en scène de Jacques Vincey, avec Hélène Alexandridis (Solange), Marilú Marini (Madame) et Myrto Procopiou (Claire), Le Granit, Scène nationale, Belfort ; puis tournée en France.. mise en scène de Serge Gaborieau et Armel Veilhan, Théâtre La Maille, Les Lilas, puis Théâtre du Lucernaire, Paris. 2019 mise en scène de Robyn Orlin, Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d'automne à Paris.., puis tournée en France. mise en scène de Clément Poirée, Théâtre de la Tempête, La Cartoucherie, Paris. 2023 : mise en scene de Fiona Julien, ENSATT, Lyon. 2024 : mise en scène de Mathieu Touzé, Théâtre 14 Jean-Marie-Serreau, Paris. 2026 : mise en scène de Carme Portaceli, Théâtre de l'Athénée Louis-Jouvet, Paris.

Adaptation au cinéma

1995 : La Cérémonie, film franco-allemand de Claude Chabrol ; le film est une adaptation du roman L'Analphabète de Ruth Rendell publié en 1977, librement inspiré de l'affaire Papin ainsi que de la pièce de Jean Genet.

Notes et références

Bibliographie .

Liens externes

Une mise en scène "vaudou" pour Fort-de-France et Avignon, par Selim Lander

Catégorie:Pièce de théâtre de Jean Genet Catégorie:Pièce de théâtre de 1947 Catégorie:Pièce de théâtre française Catégorie:Drame (théâtre) Catégorie:Pièce de théâtre sur les relations entre maîtres et valets Catégorie:Pièce de théâtre se déroulant à l'époque contemporaine Catégorie:Empoisonnement dans la littérature