Le trotskisme en France désigne l’ensemble des courants politiques se réclamant des idées de Léon Trotski, en opposition au stalinisme, et s’inscrivant dans la tradition du marxisme révolutionnaire. Introduit à la fin des années 1920 après l’exil de Trotski, ce courant s’organise dès 1930 autour de petits groupes militants, souvent confrontés à l’isolement, aux divisions internes et à la répression.
D’abord marginal et fragmenté, le trotskisme français se développe à travers diverses stratégies, comme l’« entrisme » dans les partis socialistes ou la création d’organisations autonomes, tout en participant à la fondation de la Quatrième Internationale en 1938.
Après la Seconde Guerre mondiale, il se structure durablement malgré de nombreuses scissions, donnant naissance à plusieurs organisations influentes de l’extrême gauche. Aujourd’hui encore, bien que minoritaire, le trotskisme occupe une place visible dans la vie politique et sociale française. Les effectifs de ces groupes variant d'une dizaine à plusieurs milliers de militants.
Historique Les débuts : 1929-1940
En 1929, Léon Trotski est expulsé d'URSS sur ordre de Joseph Staline. Au niveau international, les militants qui partagent les vues politiques de Trotski et de « l'Opposition de gauche » qu'il a fondée sont expulsés des partis communistes affiliés à la Internationale stalinisée. Ces premiers « trotskistes » (ce qualificatif est d'abord utilisé par leurs adversaires) s'organisent alors, malgré de grandes difficultés, au niveau national comme international.
En France, sur instruction de Trotski, la « Ligue communiste » (LC) est fondée en par Alfred Rosmer, Pierre Naville, Gérard Rosenthal, Pierre Frank et Raymond Molinier. Ses militants, qui en sont tous membres, sont alors une tendance interne et secrète au sein du Parti communiste, et diffusent leurs idées à travers le journal La Vérité. En 1934, les « trotskistes » de la Ligue communiste sont moins d'une quarantaine dans toute la France. Ils en tirent la conclusion qu'ils ne peuvent constituer à eux seuls une alternative crédible au Parti communiste. Sur instruction de Trotski, ils adhérent alors à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) à la faveur de l'adoption par celle-ci de la ligne de Front unique ouvrier SFIO/PC de la révolution socialiste, également adoptée par Trotski qui avait déclaré :
Le Front unique du Parti Socialiste et du Parti Communiste renferme en soi de grandioses possibilités. Si seulement il le veut sérieusement, il deviendra demain le maître de la France, mais il doit le vouloir. La clef de la situation est maintenant dans le Front uniqueLéon Trotski, ..
Mais au congrès de Mulhouse de la SFIO de 1935, le « Groupe bolchevik-léniniste » (GBL) qu'y ont constitué les trotskistes de la Ligue communiste est exclu de celui-ci, la SFIO et le Parti communiste français étant passés de la stratégie de « Front unique » à celle de « Front populaire » adoptée par la Internationale lors de son congrès en 1935, laquelle inclut le Parti radical socialiste mais exclut la Ligue communiste. Après les émeutes insurrectionnelles de Brest et Toulon, en , Trotski déclare finalement qu'il est temps d'abandonner cette stratégie d'entrisme et de s'éloigner de la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert, tendance que celui-ci a organisée au sein de la SFIO après le congrès de Mulhouse, et dans laquelle certains militants de la Ligue communiste se sont repliés, pour construire un parti révolutionnaire autonome.
Les trotskistes s'organisent (et se divisent) alors comme suit :
Pierre Naville, Gérard Rosenthal et leur groupe obtiennent le l'exclusion de Raymond Molinier puis celle de Pierre Frank de la Ligue communiste — après les avoir exclus en 1930 de sa direction, pour « centrisme », « travail fractionnel » et « malversations financières ». Ils fusionnent leur journal La Vérité avec celui que Pierre Naville publiait depuis son exclusion du Parti communiste en 1927, La Lutte de classe et fondent ainsi Lutte ouvrière (à ne pas confondre avec l'actuel Lutte ouvrière, nom usuel de l'« Union Communiste Internationaliste » représentée par Arlette Laguiller puis Nathalie Artaud), qui devient l'organe du « Parti ouvrier révolutionnaire » (POR) qu'ils fondent en . la Ligue Communiste elle-même, sans être dissoute, est réduite à un secrétariat chargé des liaisons avec les autres Ligues Communistes de l'étranger afin de préparer la fondation de la « Quatrième Internationale ».
Raymond Molinier et Pierre Frank créent alors les « Groupes d'action révolutionnaire » (GAR) et le journal La Commune en . Ils créent, avec leurs partisants, en le « Parti communiste internationaliste » (PCI) à partir des « Groupes d'action révolutionnaires » (GAR).
Yvan Craipeau est rejoint par Fred Zeller (dirigeant des Jeunesses socialistes exclu de la SFIO) puis Jean Rous et Pierre Boussel, alias Pierre Lambert. Ils créent les « Jeunesses socialistes révolutionnaires » (JSR) en qui publient le journal Révolution à partir de .
Suivant les directives de Trotski, le Parti ouvrier révolutionnaire (POR) de Pierre Naville et Gérard Rosenthal fusionne après les grèves de avec le Parti Communiste Internationaliste (PCI) de Raymond Molinier et Pierre Franck et les Jeunesses socialistes révolutionnaires (JSR) de Yvan Craipeau, Fred Zeller, Jean Rous et Pierre Boussel (alias Lambert) dans le « Parti ouvrier internationaliste » (POI), qui devient en le représentant français de la «Quatrième Internationale», fondée le dans le pavillon d'Alfred et Marguerite Rosmer à Périgny (Seine-et-Oise).
Raymond Molinier et Pierre Franck quittent rapidement/sont rapidement exclus du Parti Ouvrier Internationaliste (POI). Ils (re)fondent le Parti communiste internationaliste (PCI) et fondent les « Jeunesses communistes internationalistes » (JCI) en . Ils sont exclus de la Quatrième Internationale en à la demande de Trotski.
Une partie minoritaire, des militants du Parti ouvrier internationaliste (POI) adhère début 1939, sur instructions de Trotski, au « Parti socialiste ouvrier et paysan » (PSOP) que Marceau Pivert vient de créer fin 1938 après avoir quitté la SFIO avec sa tendance, La Gauche révolutionnaire, après le congrès de la SFIO, et s'y constitue en « Comité pour la Quatrième Internationale », qui en est finalement exclu en . Parmi ses membres : Yvan Craipeau, Jean Rous et David Korner. La majorité des militants du Parti ouvrier internationaliste (POI), autour de Pierre Naville et Gérard Rosenthal, qui a refusé d'adhérer au Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), le Parti Ouvrier Internationaliste (POI) est exclue en de la Quatrième Internationale et Pierre Naville et Gérard Rosenthal rompent l'un et l'autre avec le mouvement trotskiste.
En 1939, le gouvernement dissout les deux principales organisations trotskistes, ce qui reste du Parti Ouvrier Internationaliste (POI) d'Yvan Craipeau et Jean Rous et le Parti Communiste Internationaliste (PCI) de Pierre Franck et Raymond Molinier. Le « Groupe communiste / Quatrième Internationale » ou « groupe Barta » est fondé par David Korner, dont un des alias est Barta, en dissidence de la Quatrième Internationale début . Le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan (PSOP) de l'ex-SFIO Marceau Pivert est dissout en par le gouvernement de Vichy.
La Seconde Guerre mondiale : 1940-1945
Raymond Molinier et Pierre Frank, leaders du Parti communiste internationaliste (PCI), (exclu de la Internationale en 1938, puis dissout en 1939), sont en Belgique lors de l'offensive allemande de , d'où ils gagnent Londres, où Pierre Frank est arrêté pour désertion. Il y reste emprisonné pendant toute la guerre, tandis que Raymond Molinier, d'abord engagé dans les Forces Belges Libres, est finalement envoyé en mission à Lisbonne par l'Intelligence Service, d'où il fait exfiltrer un certain nombre de militants trotskistes au nez et à la barbe des Allemands, avant de devoir se réfugier au Brésil, où il demeurera.
Après avoir adopté une position de « défaitisme révolutionnaire » durant la drôle de guerre, les trotskistes français se divisent durant la guerre sur la question de la stratégie à adopter entre entrisme dans les mouvements collaborationnistes et résistance internationaliste à travers un travail de propagande en direction des soldats de la Wehrmacht (« derrière chaque soldat allemand se trouve un travailleur allemand »). L'antisémitisme nazi n'est pas considéré comme un point central par les trotskistes, qui l'analysent en termes de classes (thèse qui a continué d'être soutenue par Pierre Boussel, alias Pierre Lambert — militant du PCI depuis 1937 — jusque dans les années 1970-1980Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, 304.). Pourtant, selon l'historien Maurice Rajsfus, alors que sauver les Juifs n'aurait jamais été un objectif des directions dominantes de la Résistance, le journal La Vérité aurait été un des premiers à dénoncer la vague antisémite en France, dès sa première parution illégale. Les militants du Parti communiste internationaliste (PCI) (exclu de la Internationale en 1938) prônent l'entrisme, y compris, pour certains, dans le « Rassemblement national populaire » (RNP) de Marcel Déat dont Henri Molinier, frère de Raymond, Maurice Déglise ou encore Roger Foirier deviennent membresChristophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, 306., suscitant de violentes discussions.
Mais il s'agit là d'exceptions : beaucoup des trotskistes refusant la lutte armée contre l'Occupant lui préfèrent plutôt des actions de propagande en direction de la Wehrmacht visant à gagner à la cause révolutionnaire les soldats allemands. Cette activité, risquée, conduit à la déportation de plusieurs d'entre eux. David Rousset, qui écrira à son retour des camps L'univers concentrationnaire, en est un des plus célèbres. De même, Jean-René ChauvinVoir sur chs.univ-paris1.fr., effectue de nombreuses liaisons (entre David Rousset, Marcel Hic et Yvan Craipeau du POI) et diffuse La Vérité et des journaux en langue allemande, avant d'être déporté. Chauvin raconte son expérience des camps de Mauthausen (de son annexe du Loïbl Pass), Auschwitz (mines de Jawizowitch) et Buchenwald, ainsi que les deux terribles marches de la mort auxquelles il a survécu, et analyse aussi le phénomène concentrationnaire (fasciste et stalinien) dans son unique livre, paru en 2006, 50 ans plus tard, alors qu'il se revendique toujours trotskiste, livre intitulé Un trotskiste dans l'enfer naziUn trotskiste dans l'enfer nazi, Jean-René Chauvin, édition Syllepse, 2006..
D'un autre côté, certains groupes de militants finissent par admettre une alliance de résistance contre le Troisième Reich « avec la bourgeoisie ». C'est le cas du « Mouvement national révolutionnaire » (MNR) de Fred Zeller, Jean Rous et Maurice Jaquier, qui prône l'alliance avec Londres et la création d'« États-Unis socialistes d'Europe ». Cela leur vaut l'accusation de « social-chauvinisme » par le « Comité pour la Internationale » d'Yvan Craipeau. C'est aussi le cas du Parti ouvrier internationaliste (POI), désormais dirigé, avec David Rousset, par Marcel Hic (qui mourra en déportation) qui estime également, à l'été 1940, la résistance et l'« alliance avec les petits-bourgeois » nécessaire (Selon le journaliste Christophe Nick, cela en fait Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, 311.). En 1942, Jean Moulin demandera même au Parti ouvrier internationaliste (POI) de lui fournir son secrétariat. Mais Marcel Hic, repris en main par la IVe Internationale qui l'accuse de « social-chauvinisme », ne donnera finalement pas suite à cette demande, revenant à des positions plus « orthodoxes ».
David Korner, alias Barta et son groupe Barta est l'un des plus violents critiques de cette alliance « hérétique ».