vignette|alt=tableau, combat d'abordage devant des gradins couvert de foule|La naumachie, tableau d'Ulpiano Checa (1894), × .

La naumachie (prononcé : , du grec ancien , littéralement « combat naval », en latin ) est dans le monde romain un spectacle représentant une bataille navale, ou le bassin, ou plus largement l'édifice, dans lequel un tel spectacle se tenait. Les moyens considérables à mettre en œuvre pour une naumachie, l'aménagement d'un plan d'eau et de places pour les spectateurs, la mobilisation de flottes, l'engagement de nombreux combattants, en font un spectacle d'exception que seuls les empereurs pouvaient organiser.

Les connaissances actuelles sur les naumachies romaines reposent sur peu d'éléments, essentiellement littéraires, car les édifices n'ont pratiquement pas laissé de trace archéologique. Les premières naumachies, celles de Jules César, d'Auguste et de Claude — en tout trois seulement en un siècle — restent dans les annales. Les suivantes, un peu plus fréquentes mais moins remarquées par les auteurs antiques, se déroulent dans des espaces plus restreints et guère navigables, dans l'arène d'amphithéâtres, inondée pour l'occasion. Trajan, parmi ses constructions fastueuses, inaugure le dernier bassin spécialement destiné aux naumachies, identifié à la répertoriée dans les documents du Bas-Empire.

Les dernières naumachies datent du , pour autant que les sources soient fiables. Dans les Temps modernes, quelques représentations ont repris la dénomination de naumachie, mais sans le réalisme des combats antiques.

Les premières naumachies

La première naumachie connue est celle que donna Jules César à Rome en lors de son quadruple triompheSuétone, Vie des douze Césars, César, 39.date attestée par les Fastes d'Ostie, CIL 4531, Mireille Cébeillac-Gervasoni, Maria Letizia Caldelli, Fausto Zevi, Épigraphie latine, Armand Colin, 2006, , . Après avoir fait creuser près du Tibre un bassin pouvant contenir de véritables birèmes, trirèmes et quadrirèmes, il mit aux prises et , des prisonniers de guerre.

En , pour l'inauguration du temple de Mars vengeur, Auguste donne une naumachie qui reprend le modèle de celle de César. Comme il le rappelle lui-même dans les , il fit creuser sur la rive droite du Tibre un bassin où s'affrontèrent , sans compter les rameurs, sur à éperon, et nombre d'unités plus petitesAuguste, Res Gestae, 23.

Claude quant à lui donne en une naumachie sur un vaste plan d'eau naturel, le lac Fucin, pour inaugurer des travaux de drainage sur le site. Les combattants, au nombre de , étaient des condamnés à mortDion Cassius, LX, 33. On sait en particulier par SuétoneSuétone, Vies des douze Césars, Claude, XXI que les avant le combat saluèrent l'empereur par une phrase devenue fameuse : Bien qu'une tradition erronée s'en soit emparée pour en faire une adresse rituelle des gladiateurs à l'empereur, elle n'est attestée que dans cette occasionDossiers - Quelques idées reçues à propos de Rome - sur www.class.ulg.ac.be. Les deux flottes mises en présence comptaient chacune dont douze trirèmes, ce qui correspond au nombre d'unités comprises par chacune des deux flottes militaires basées à Misène et à Ravenne, sous le Haut-Empire. En outre, grâce à la vaste surface du lac Fucin, dont une partie seulement, circonscrite par des pontons, fut utilisée pour l'occasion, les navires purent se livrer à diverses manœuvres d'approche et d'éperonnage. La naumachie de Claude reproduisit donc en tout point un combat naval avec de véritables flottes de guerre.

César semble avoir inauguré une nouvelle forme de spectacles nautiques, proches des combats de gladiateursMichel Reddé et Jean-Claude Golvin, « Naumachies, jeux nautiques et amphithéâtres », Spectacula I, Actes du colloque tenu à Toulouse et à Lattes, 26-29 mai 1987, Éditions Imago, Lattes, 1990, 165-177. La naumachie était donc plus meurtrière encore que la gladiature, qui engageait des effectifs moins importants, et dont les combats ne se terminaient pas systématiquement par la mort des vaincus. Plus précisément, l'apparition des naumachies est étroitement liée à celle, légèrement antérieure, d'un autre spectacle, le « combat par troupes », qui mettait aux prises non des combattants par paire, mais deux petites armées. Là encore, les combattants étaient plus souvent des condamnés sans entraînement spécifique que de véritables gladiateurs. César eut simplement à transposer dans un décor naval le principe de ces véritables batailles rangées. Un tel spectacle naval n'avait aucun équivalent dans le monde grec ; selon Anne Berlan, César a pu en trouver l'inspiration dans les spectacles donnés par les monarques orientaux, et plus particulièrement à Alexandrie, dans des mises en scène réunissant de nombreux figurants costumés évoluant au milieu de reconstitutions de décors naturels.

En outre, les naumachies nécessitaient des moyens considérables, supérieurs même à ceux des plus grands combats par troupes, ce qui en faisait des spectacles réservés à des occasions exceptionnelles, étroitement liées à la célébration de l'empereur, de ses victoires et de ses monuments. L'irréductible spécificité du spectacle et de ses thèmes empruntés à l'histoire du monde grec explique qu'il ait rapidement été désigné par le terme générique de , transcription phonétique du mot grec désignant une bataille navale ( / ), employée à partir de Tibère selon Gérald CariouGérald Cariou, La Naumachie. Morituri te salutant, Paris, PUPS, coll. « Passé Présent », 2009. Ce terme désigna par la suite les vastes bassins artificiels qui lui étaient destinés.

Cependant, par rapport aux combats par troupes, les naumachies avaient la particularité de développer des thèmes historiques ou pseudo-historiques : chacune des flottes qui s'affrontaient incarnait un peuple célèbre pour sa puissance maritime dans la Grèce classique ou l'Orient hellénistique, et les choix de figuration répondaient à la propagande impériale du moment : opposer Égyptiens et Tyriens pour la naumachie de César se rattachait à son triomphe dans la guerre d'Égypte, où plusieurs affrontements avaient eu lieu en mer. En figurant deux flottes puissantes transportées aux portes de Rome, César affirmait la domination romaine sur l'espace maritime.

La naumachie d'Auguste évoquait selon Ovide et Dion CassiusOvide, l'Art d'aimer, I, 171; Dion Cassius, 54, 10, 7 les guerres médiques et la bataille de Salamine entre Perses et Athéniens. Elle accompagna l'inauguration du temple de Mars vengeur. On déposa dans le temple les enseignes que les Parthes avaient enlevées à Crassus à la bataille de Carrhes et dont Auguste avait obtenu la restitution. Cette naumachie eut lieu dans une nouvelle période de tension entre Rome et les Parthes, et annonçait les préparatifs militaires d'Auguste contre ceux-ci. Le spectacle offert par Auguste faisait donc l'amalgame entre l'antique victoire sur les Mèdes, son propre succès diplomatique marqué par la récupération des enseignes et sa prochaine campagne militaire.

Le thème de la naumachie de Claude, Siciliens contre Rhodiens, est moins clair. Elle est donnée pour l'inauguration d'un canal de drainage du lac Fucin, réalisation utile pour la protection des campagnes contre les crues, mais sans éclat militaire. Claude présida néanmoins le spectacle revêtu du paludamentum, le manteau de général, au milieu d'un important déploiement de troupes chargées de la protection des spectateurs ; sa naumachie évoquait sans doute son débarquement en Bretagne et la maîtrise de l'océan du Nord, mais sans que cette campagne ait connu de bataille navale, et sans lien direct avec les Siciliens et les Rhodiens.

La naumachie : l'édifice Naumachie de César La naumachie de César, en un lieu que Suétone nomme et dont la localisation exacte sur le Champ de Mars est encore aujourd'hui un objet d'hypothèses, fut sans doute une simple fosse creusée dans la berge du Tibre, un aménagement non pérenne, selon les usages romains de la République, qui n'admettaient que des constructions provisoires pour les représentations occasionnées par les cérémonies publiques (le premier édifice de spectacle en dur n'apparaît que quelques années plus tôt avec le théâtre de Pompée)Pierre Grimal, La civilisation romaine, Flammarion, Paris, 1981, réédité en 1998, , ; Jérôme Carcopino, La vie quotidienne à Rome à l’apogée de l’Empire, Hachette, 1939, réédition 2002, , . César projetait d'ailleurs d'en combler l'emplacement et d'y construire le temple de Mars le plus vaste du mondeSuétone, César, 44.

Naumachie d'Auguste

La naumachie d'Auguste est mieux connue : dans les Res Gestæ, Auguste lui-même indique que le bassin mesurait sur (soit environ ). On sait par Pline l'Ancien qu'au centre de ce bassin, probablement de forme rectangulaire, se trouvait une île reliée à la berge par un pont : c'est peut-être là que prenaient place les spectateurs privilégiésPline l'Ancien, Histoire naturelle, 16, 200.

Compte tenu de la taille de ce bassin et des dimensions d'une trirème ( environ), la trentaine de navires utilisés ne dut guère être en mesure de manœuvrer sur le plan d'eau. En outre, sachant que l'effectif d'une trirème romaine était d'environ et 50 à embarqués, un rapide calcul conclut que pour atteindre le chiffre annoncé de , les navires durent porter bien plus de combattants qu'à l'ordinaire. Le spectacle reposa donc moins sur les évolutions des navires que sur leur présence même dans le vaste bassin artificiel et sur le combat au corps à corps qui s'y déroulait.

Selon FrontinFrontin, De aquis urbis Romæ, 11, 1-2 : opus naumachiae., l'alimentation en eau de la naumachie d'Auguste et des jardins voisins du quartier Trans Tiberim fut la principale raison de la construction de l'Aqua Alsietina : une large conduite découverte en 1720 sur les pentes du Janicule au-dessus du monastère San Cosimato constitue ainsi le principal témoignage archéologique sur la localisation de la naumachie, de l'aqueduc ainsi que du bois des Césars. D'après le débit de l'Aqua Alsietina indiqué par Frontin, les dimensions connues du bassin et une profondeur minimale de , les historiens évaluent que son remplissage prit au minimum entre et un mois. Plusieurs hypothèses concurrentes existent sur la localisation exacte du monument : Filippo Coarelli le situe à proximité du temple de Fors Fortuna, déesse de la Chance, associée dans la mystique césarienne aux succès providentiels de César, et aussi déesse des eaux fécondantes, d'où son rapport avec le bassin d'Auguste ; la dernière hypothèse en date le situe entre la Via Aurelia au nord et l'église San Francesco a Ripa au sud-est, dans la boucle du Tibre. Dans ce secteur fut déterrée au milieu du une grande quantité de blocs de travertin, que Rodolfo Lanciani interprèta comme le revêtement du bassin d'Auguste. Le viaduc d'époque républicaine qui traversait une zone marécageuse mis au jour dans la Via Aurelia près de San Crisogono pourrait alors avoir imposé l'orientation du canal de décharge du bassin.

La durée de vie du bassin augustéen fut relativement courte : il fut entouré et peut-être en partie remplacé dès le règne d'AugusteSuétone, Auguste, 43, 1 par le (« Bois sacré des Césars »), plus tard rebaptisé « Bois de Caius et Lucius »Dion Cassius, 66, 25, 3. Toutefois, Suétone mentionne la présentation par Titus d'un combat naval dans l'ancienne naumachie. Le lac Alsietina s'assècha à la fin du , privant l'Aqua Alsietina et le bassin d'Auguste de leur alimentation en eau.

Naumachie de Claude