L'influence de la langue française dans la littérature médiévale italienne a commencé à se faire sentir à la fin du et c'est au , qu'elle atteint son apogée. On peut alors constater, en parcourant la liste des auteurs appréciés au Moyen Âge italien, son apport significatif à certaines de leurs œuvres. Ainsi, Brunetto Latini rédige Li Livres dou Trésor en langue d'oïl avant d'en faire une version abrégée en toscan. C'est également en langue d'oïl que rédige sa Cronique des Viniciens et que Marco Polo dicte le récit de ses voyages dans la prison de Gênes. Cette influence va décliner à partir du lorsque des écrivains comme Dante, Pétrarque et Boccace commencent à écrire leurs œuvres en italien. Le toscan devient alors une langue littéraire concurrente du français.

Historique Dans l’Europe occidentale, toutes les langues, qui se sont diffusées en dehors de leurs confins ont dû lutter contre d'autres idiomes dont la force de résistance a été variable, et d’abord contre le latin. On parle d’une époque où, partout en France, la littérature en langue vulgaire était en pleine expansion, en parallèle d'un latin qui demeurait la langue de l’Église et de la science, de même que des autorités politiques et des administrations. Toutes les personnes qui savaient lire et écrire avaient évidemment une certaine connaissance du latin, vu qu’on apprenait à lire dans des livres latins. La France, parmi les pays romans, était celui où la langue vulgaire a réussi le plus tôt à se faire une place à côté du latin. En ce qui concerne le progrès du français sur le territoire gaulois, il faut faire une distinction entre les diverses zones. À Paris et à Orléans, ce progrès dans le domaine littéraire fut plutôt lent, en effet il commence à acquérir une certaine supériorité dès la fin du . En Normandie, en Picardie, en Lorraine, en Bourgogne, il y avait des foyers littéraires assez intensifs qui maintenaient l’usage des idiomes locaux, et donc il faut attendre le milieu du pour constater la suprématie du français. Dans le midi, où depuis le la poésie vulgaire vivait une période éclatante, l’affirmation du français comme idiome littéraire et administratif, fut plus tardive.

En Italie, l’opposition de ceux qui parlaient le latin à l’emploi du roman comme langue écrite a été plus forte. Au , au moment où le français commence à s’introduire dans les pays subalpins, c'est-à-dire la Lombardie et le Piémont, il n’y avait nulle part de littérature vulgaire dans la péninsule, ce qui fait que la propagation des idiomes de France était favorisée. Le français et le provençal, importés par les jongleurs eurent des sorts différents : le provençal s’éteint à la fin du , sa brillante poésie se développa sous forme italienne, le français résista mieux, il fut détrôné à la fin du .

Influence du français en Italie au Moyen Âge Conditions de propagation d’une langue

Il faut distinguer les conditions à la suite desquelles une langue peut se propager en dépit d’autres. On peut diviser ces conditions en trois catégoriesPaul Meyer, « De l’expansion de la langue française en Italie pendant le Moyen Âge », dans Atti del congresso internazionale di scienze storiche, Roma, Accademia dei Lincei, 1904, p. 62. : Transport de population. L’afflux des émigrants à la suite d'événements comme les invasions et les conquêtes de terres, peut évidemment contribuer à l’implantation d’une langue étrangère. C’est le cas du français en Grande-Bretagne à partir de 1066 qui est devenu la langue de la littérature, des nobles et des bourgeois. Ce sont encore des émigrations qui ont transporté en particulier au Moyen Âge, un dialecte allemand en certaines parties du nord de l’Italie, le grec vulgaire dans le sud de l’Italie et en Sicile; Propagation par voie littéraire ou administrative. L’usage littéraire précède normalement l’usage administratif. Par exemple le toscan au niveau littéraire s’est répandu en Italie dès le , par contre il n'a été employé que plus tard dans les actes publics et privés; Propagation par l’usage oral. Ce dernier mode de propagation est certainement plus tardif et il est considéré seulement pour les idiomes qui ont fait, au niveau littéraire et administratif, des progrès considérables.

La culture française et le français en Italie

Déjà au lorsque les Normands s’étaient établis en Sicile, une certaine connaissance de la poésie française fut introduite, même s’il ne s’agit que d’une influence passagère, dont aujourd’hui on n’a plus de traces.

Un rôle fondamental doit être attribué à l'influence des pèlerins, qui se rendaient en Italie depuis la France. Très souvent ils étaient accompagnés par des jongleurs grâce auxquels les héros carolingiens et arthuriens devinrent populaire dès la première moitié du . Une trace de la culture française est repérable dans le portail septentrional de la cathédrale de Modène, où se voient, en bas reliefs, des personnages de l'épopée bretonne : Artus de Bretania, Durmart, Mardoc, Galivarium. Et encore au on peut rappeler les statues de Roland et d'Olivier à la cathédrale de Vérone. Les recherches de M. Rajna M. Rajna, Un'iscrizione nepesina del 1131, cité par Paul Meyer, « De l’expansion de la langue française en Italie pendant le Moyen Âge » dans [collectif], Atti del congresso internazionale di scienze storiche, Rome, Accademia dei Lincei, 1904, p. 66.ont montré que les noms empruntés aux romans bretons étaient fréquents en Italie, ainsi que diverses localités ont reçu des noms rappelant des souvenirs de l'épopée française. Mais la présence de ces éléments issus d'une culture en langue française ne prouve pas que la langue française était comprise par le peuple, sinon par les cantastorie [jongleurs] italiens qui avaient une connaissance du français.

Il faut attendre le pour que la langue française soit réellement présente sur le territoire italien. En premier lieu, ce sera la poésie provençale qui se répandra dans l'Italie septentrionale, où elle sera même plus brillante que dans son pays d'origine. Le développement de la littérature française en Italie est parallèle à celui de la littérature provençale, même si celui de la littérature française paraît commencer un peu plus tard. Alors que le provençal était limité à la poésie lyrique, aux chansons, aux ballades, la langue française s'impose au travers de genres littéraires beaucoup plus variés : chansons de geste, romans d'aventure, légendes de saints et écrits en prose. Ce genre de littérature était évidemment plus accessible au public populaire par son esthétique donnée par la composition en laisses qui se plaisaient aux répétitions et aux échos, ce qui fait que la propagation était favorisée. Les témoignages les plus évidents de cette diffusion résident dans le grand nombre de manuscrits français copiés en Italie pour le public italien. Ce phénomène est sans doute explicable par l'absence à l'écrit d'un idiome local, ce qui laisse plus de latitude à un idiome étranger pour s'imposer comme langue littéraire. Il faut d'abord délimiter géographiquement les espaces dans lesquels l'idiome étranger a eu le moins de difficultés à s'installer et qui sont la Lombardie, la Vénétie, l'Émilie et le Piémont qui est de toutes les régions italiennes celle où le français s'est implanté le plus durablement et où le toscan s'est introduit le plus tardivement. En effet la graphie du Piémont au Moyen Âge se rapproche beaucoup plus de l'écriture française que de l'écriture lombarde, vénitienne ou bolonaise.

Parmi les livres français qui ont été écrits par des copistes italiens, on peut citer dans la catégorie des chansons de geste du cycle de Charlemagne le Roland le plus ancien et le plus célèbre de nos poèmes épiques, trois copies nous sont parvenues, et l'Aspremont dont cinq des seize manuscrits conservés de ce poème ont été faits en Italie. En ce qui concerne le cycle arthurien, les poèmes ont sûrement été très lus et aussi copiés en Italie. Il nous est parvenu un Perceval de Chrétien de Troyes et un fragment du Cligès du même auteur. Dans le cadre des compositions relatives à l'antiquité, il reste six copies du Roman de Troies et trois copies du Roman d'Alexandre.

Alors qu'au , plusieurs traces nous sont parvenus et on peut affirmer que le français était très répandu en Italie, au , cette expansion commence à s'affaiblir, en effet à travers Dante, Pétrarque et Boccace le toscan devient une langue littéraire concurrente du français. Il faut rappeler que la Divine Comédie de Dante Alighieri a été composée entre 1307 et 1321 et elle est considérée comme le premier grand texte en italien.

Les témoignages des manuscrits cités plus haut, se rapportent aux œuvres françaises transcrites par des copistes italiens, mais quand a-t-on commencé à composer en français ? On ne peut pas le dire avec exactitude parce que les dates manquent, mais on peut essayer de rassembler les auteurs italiens qui ont adopté la langue française de leur temps et dont les œuvres ont eu un écho significatif.

Les auteurs italiens et le français Philippe de Novare, Brunetto Latini, Martino da Canale, Rusticien de Pise, Nicolas de Vérone

Parmi les Lombards qui firent usage de la langue française, on peut citer un premier écrivain qui fut bon diplomate ainsi qu'un habile historien et moraliste : Philippe de Novare. Il a été longtemps considéré comme français à cause d'une erreur d'un copiste qui avait écrit son nom « Philippe de Navarre », et ce ne fut que tardivement que sa vraie nationalité fut mise en lumière. Il naquit vers 1195, probablement à Novare comme l'indique son nom. Il est envisageable qu'il ait appartenu à une famille noble. On sait qu'il s'est rendu en Orient, mais on ne sait ni pourquoi ni quand.

Les œuvres qu'il a composées touchent à des domaines différents : la morale, l'histoire et le droit. Il a aussi composé des œuvres plus littéraires : des chansons et un poème satirique inspiré du Roman de Renart. La liste de ses œuvres nous a été transmise dans l'épilogue de son traité Des quatre tenz d'aage d'ome Marcel De Fréville (éd.), Les quatre ages de l'homme traité moral de Philippe de Navarre, Paris, Firmin Didot, 1888, 173 p. . Le premier élément de cette liste sont les Memoires qui contenaient le récit de ses origines, Fragment d'une autobiographie ainsi que la description de la guerre entre Frédéric II et Jean d'Ibelin, Guerre des Ibelins contre les impériaux en terre sainte et en Chypre. La deuxième œuvre présente dans la liste est un traité de droit féodal divisé en 86 chapitres, connu sous le titre de Le livre de forme de plaitCité dans Charles Kohler (éd.), Mémoires / Philippe de Novare, Paris, Honoré de Champion, 1970, p. IV.. Le texte est une sorte de manuel destiné aux hommes de loi qui exerçaient leur fonction devant une juridiction spéciale. Chaque chapitre traite d'un domaine particulier en essayant d’éclaircir les points de droit féodal qui étaient sources de doutes et discussions. Dans sa vieillesse il composa le traité déjà cité : Des quatre tenz d'aage d'ome, partagé en Anfance, Jovens, Moien aage et Viellesce.

En ce qui concerne le choix de l'auteur d'écrire en français, on ne peut pas définir avec certitude les raisons qui ont poussé l'auteur à le faire. Cependant on peut supposer que du fait que le français constituait dès le la langue commune de la noblesse de l'Orient, l'intégration sociale dans cette classe ne pouvait pas avoir lieu sans l'assimilation culturelle qui impliquait d'abord la connaissance de la langue. Le cas de Philippe de Novare de ce point de vue, est donc assez significatif.