Günther Anders (né Günther Siegmund Stern), né le à Breslau et mort le à Vienne, est un philosophe, journaliste et essayiste allemand puis autrichien. Ancien élève de Husserl et Heidegger et premier époux de Hannah Arendt, il est connu pour être un critique de la technologie important et un auteur pionnier du mouvement antinucléaire. Le principal sujet de ses écrits est la destruction de l'humanité.

Günther Anders a traité du statut de philosophe, de la Shoah, de la menace nucléaire et de l'impact des médias de masse sur notre rapport au monde, jusqu'à vouloir être considéré comme un : selon lui, Cette expression est tirée des phrases : Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, Allia, 2010, ..

Il a été récompensé de nombreux prix pour son travail, dont le Deutscher Kritikerpreis de 1967 et le prix Theodor-W.-Adorno de 1983.

Biographie Enfance et formation Günther Anders est né le à Breslau (province de Silésie, royaume de Prusse). Il est le deuxième enfant des psychologues William et Clara Stern, mais aussi le cousin de Walter Benjamin. En 1917, à , il est enrôlé de force dans une association scolaire paramilitaire et envoyé à Rimogne dans les Ardennes françaises pour détruire les cultures sous couvert de les récolterFlorent Bussy, Günther Anders et nos catastrophes, Le Passager clandestin, collection Les précurseurs de la décroissance, Paris, 2020, p. 17. Il voit des soldats estropiés et des traitements humiliants infligés aux populations civiles. Il est lui-même torturé par les autres membres du groupe car il est le seul juif.

Anders obtient son doctorat en 1924 sous la direction d'Edmund Husserl, et étudie ensuite durant les années 1920 avec le philosophe Martin HeideggerBruno Villalba, "Voici le temps du monde fini", dans Dix thèses sur Tchernobyl de Günther Anders, Paris, PUF, p. 14. Il participe à ses séminaires avec Hans Jonas et Hannah Arendt, avec qui il est marié de 1929 à 1937. Günther Anders tente en 1929 d'obtenir une habilitation à l'université de Francfort, sous la direction de Paul Tillich, en présentant ses recherches philosophiques sur les situations musicales. Elle lui est refusée à cause des réserves émises par l'un des membres du jury, assistant de Tillich : Theodor W. Adorno..

Cet échec l'empêchant d'entrer dans la carrière universitaire, il se tourne vers le journalisme... Bertolt Brecht lui trouve un travail dans un journal de Vienne ; il y publie des textes philosophiques, des poèmes, des articles sur tous les sujets dont personne ne veut (faits divers et autres). Le rédacteur en chef souhaite qu'il choisisse un pseudonyme, car plus de la moitié des articles proviennent de Stern. Stern lui demande alors de le nommer autrement, le rédacteur décide ainsi de le nommer « Anders », ce qui veut dire « autrement » en allemand. Il continuera de publier sous son véritable nom les traités philosophiques. Quand Bertolt Brecht est arrêté, il fuit à Paris de peur d'être arrêté à son tour.

Les exils : France et États-Unis À Paris, il retrouve son cousin Walter Benjamin et fait la connaissance de Stefan Zweig ainsi que d'Alfred Döblin. Il émigre ensuite seul aux États-Unis en 1936, sans Hannah Arendt dont il divorce en 1937Florent Bussy, Günther Anders et nos catastrophes, Le Passager clandestin, collection Les précurseurs de la décroissance, Paris, 2020, p. 14. Il s'installe en Californie à Los Angeles où son père a une chaire de professeur et va exercer divers petits métiers tels que répétiteur d'une fille d'Irving Berlin, travailleur en usine et accessoiriste de cinéma.

Durant la fin des années 1930, il publie des recensions dans la Revue pour la recherche sociale, le journal de l'Institut pour la recherche sociale, organe lié à ce qu'on a ensuite appelé l'école de Francfort. Son intégration à ce groupe n'est cependant pas nette, puisqu'il n'y publie pas d'articles. Il explique y avoir été mal perçu car ancien disciple de Martin HeideggerChristophe David, « Nous formons une équipe triste. Notes sur Günther Anders et Theodor W. Adorno », Tumultes, 2007/1-2 (n° 28-29), p. 169-183. DOI : 10.3917/tumu.28.0169. URL : https://www.cairn.info/revue-tumultes-2007-1-page-169.htm, voir les trois premiers paragraphes..

En 1939, il épouse l'écrivaine autrichienne à Hollywood et essaie sans succès d'écrire des scripts ; puis il se retrouve à travailler comme accessoiriste. Il réside pendant quelque temps dans la maison de Herbert Marcuse à San Diego.

Installation en Autriche et engagement politique Günther Anders décide de rentrer en Europe en 1950. Il refuse de retourner en Allemagne et de prendre un poste de professeur, proposé par Ernst Bloch, à l'université de Halle, en RDABruno Villalba, "Voici le temps du monde fini", dans Dix thèses sur Tchernobyl de Günther Anders, Paris, PUF, p. 18.. Il vit d'abord à Vienne, puis s'installe à Bad Ischl, une station thermale située près de Salzbourg.

Il publie en 1956 le premier tome de son grand œuvre, L'Obsolescence de l'homme. Il s'engage alors de plus en plus dans des combats politiques, inscrivant ses écrits dans la lutte contre la prolifération nucléaire, faisant des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki les événements cruciaux d'une modernité technique pouvant mener à la destruction de toute vie sur terre. Il multiplie alors les textes : récits, articles, essais, lettres, poèmes, pamphletsEdouard Jolly, Günther Anders. Une politique de la technique, Paris, Michalon, 2017, p. 6.. Sa notoriété intellectuelle et son influence sur la société sont importantes : il est alors perçu comme le Edouard Jolly, Günther Anders. Une politique de la technique, Paris, Michalon, 2017, p. 7..

En 1958, il se rend au Japon pour un congrès antinucléaire et visite Hiroshima. Il tire de ce voyage l'essai L'Homme sur le pontFlorent Bussy, Günther Anders et nos catastrophes, Le Passager clandestin, collection Les précurseurs de la décroissance, Paris, 2020, p. 18. L'année suivante, il entame une correspondance avec Claude Eatherly, commandant de bord de l'avion météorologique qui accompagnait le bombardier d'Hiroshima. Il envoie également des lettres ouvertes à Francis Gary Powers, pilote américain dont l'arrestation en survol de l'URSS avait failli déclencher une guerre nucléaire (lettres reprises dans l'ouvrage Le Rêve des machines), ou encore à Klaus Eichmann, à la suite du procès de son père Adolf Eichmann (lettres reprises dans l'ouvrage Nous, fils d'Eichmann).

Günther Anders reçoit, durant cette période, de nombreux prix, dont le prix de la critique allemande (1967), le prix de littérature de l'Académie bavaroise des beaux-arts (Bayerische Akademie der Schönen Künste) (1978), le prix de l'État autrichien pour la publication culturelle (1979), le prix de la ville de Vienne (1980), et le prix Theodor W. Adorno de la ville de Francfort (1983). Il refuse de nouveau un poste de professeur à l'université libre de Berlin et devient en 1968 membre du jury du tribunal Russell sur les crimes contre l'humanitéVoir Günther Anders, Visit Beautiful Vietnam..

En 1986, il suscite la controverse à la suite de ses propos sur les suites politiques à donner à l'explosion de la centrale de TchernobylEdouard Jolly, Günther Anders. Une politique de la technique, Paris, Michalon, 2017, p. 8.. En effet, alors qu'il était depuis presque trente ans l'un des maîtres à penser du mouvement non-violent contre le développement nucléaire, il affirme dans plusieurs entretiens que ce et ces non-violents ne sont plus suffisants, et qu'il faut passer à l'intimidation des puissants, voire à une violence de . Ses réflexions sont réunies dans le livre La violence : oui ou non.

Il décède le à Vienne à l'âge de .

Œuvre Une critique de la technique L'œuvre de Günther Anders s'inscrit dans un rapport critique à la philosophie, qu'il convie à s'intéresser non à elle-même mais au monde, à commencer par ce qu'il considère comme les deux événements majeurs du : Auschwitz et Hiroshima.

Son œuvre est traversée par l'idée d'un , introduit par l'époque industrielle, entre nos facultés de fabrication et notre capacité d'imagination. Cette situation fait de nous ce qu'il appelle des « utopistes inversés » qui, au lieu de se représenter un monde qu'ils ne peuvent encore produire, en produisent un qu'ils ne peuvent plus se représenter. L'Obsolescence de l'homme illustre ce thème. Sa première partie, « Sur la honte prométhéenne », dresse le tableau d'une humanité humiliée face à la qualité de sa production technique. La deuxième, « Le monde comme matrice et comme fantôme : Considérations philosophiques sur la radio et la télévision », examine la transformation de notre rapport au monde sous l'effet de ces médias. Dans la troisième, dont le titre « Être sans temps » parodie celui de Être et Temps de Martin Heidegger, Anders analyse la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett comme peinture réussie d'un état de désœuvrement généralisé, propre à l'homme moderne. La quatrième partie, « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l'apocalypse », clôt l'ouvrage sur la perspective d'un monde où .

Nous, fils d'Eichmann reprend les textes qu'il a publiés sous la forme de lettres ouvertes adressées au fils du haut fonctionnaire du Troisième Reich et officier SS, Adolf Eichmann. Anders voit dans l'entreprise d'extermination nazie, non un accident historique, mais le produit d'une modernité marquée d'une part par le décalage entre ce que l'homme est capable de faire et ce qu'il est capable de penser, et de l'autre par la division du travail qui, poussée à l'extrême, tend à transformer les hommes et le monde lui-même en machines.

Dans Hiroshima est partout, ce sont ses échanges avec Claude Eatherly, le pilote qui a donné le signal d'une météorologie favorable pour le premier bombardement atomique, qui nourrissent une réflexion sur l'incapacité de la conscience humaine à se placer à la hauteur de la puissance conférée par la technique. Il introduit ainsi le terme « surliminal » pour désigner, par opposition à « subliminal », ce qui est trop grand pour être perçu : quand il est question de , il devient impossible à quiconque de ressentir de la douleur.

Son entretien intitulé Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ? explicite le sens de cette devise inspirée d'une formule de Goethe déjà reprise par Nietzsche : il ne s'agit pas de faire du désespoir, aussi lucidement fondé qu'il soit, une source d'auto-apitoiement, mais plutôt d'affirmer qu'il n'enlève rien à l'urgence de l'exhortation et de l'action.

L'exagération comme méthode L’exagération méthodique de Günther Anders semble tout d’abord s’inscrire dans un rapport problématique à la notion traditionnelle de vérité. Qui plus est, Anders ne motive pas sa démarche critique par des raisons métaphysiques, logiques, ou même épistémologiques ou linguistiques. Avant toute chose, l’exagération correspond pour lui à une intention politique :

Dans l’optique d’une vérité comme correspondance entre chose et pensée, objet et jugement, l’exagération paraît inadmissible. La pensée ou le jugement exagéré ne représente pas les choses telles qu’elles sont, ne dit pas de l’être ce qu’il est, mais le déforme dans son expression. L’exagération relève du discours faux, de l’inadéquation des choses et de l’intellect. Dans cette perspective, il n’y aurait sans doute pas lieu de s’intéresser davantage à l’exagération.