Abélard, Abailard, ou encore Abeilard (), Pierre () en religionAbailard, orthographié aujourd'hui , est son prénom. Les noms de famille n'existaient pas à l'époque. Les individus d'un même prénom étaient parfois distingués par leur lieu d'origine. Abélard aurait été Abailard du Palais. Le second prénom, qui n'était pas utilisé à la ville, indique probablement que l'enfant a été baptisé le jour de la Saint-Pierre. Durant la vie monastique, c'est ce prénom de baptême qui était utilisé., né en 1079 au Pallet près de Nantes et mort le , au prieuré Saint-Marcel près de Chalon-sur-Saône, est un philosophe, dialecticien et théologien chrétien français, père de la scolastique, inventeur du conceptualisme, poète, compositeur et époux d'Héloïse.

Né dans une famille de souche poitevine établie dans le duché de Bretagne, il a été abbé de Rhuys mais a exercé principalement dans ce qui est l'Île-de-France actuelle comme professeur appointé par des familles aristocratiques et comme compositeur de chansons pour goliards. Sa renommée à travers tout l'Occident, en tant que penseur à la fois rigoureux et non conformiste, s'est consolidée en un phénomène social du début du qui aboutira à l'extension du statut de clerc à l'ensemble du corps enseignant et étudiant.

Auteur latin, entre autres, du Sic et non, qui a été le premier ouvrage à être diffusé de son vivant à un large public non spécialisé, il est aussi l'un des principaux acteurs du renouveau des arts du langage au sortir d'un haut Moyen Âge carolingien entrant dans la réforme grégorienne. Il est le premier, au sein des écoles cathédrales, à promouvoir les études aristotéliciennes et fonde en 1110 à Sainte Geneviève le premier collège qui, préfigurant l'Université, échappe à l'autorité épiscopale. Il se fait moine en 1119 à Saint-Denis, mais voit en 1121, au concile de Soissons, son cours Théologie du souverain bien dénoncé pour sabellianisme et livré à un autodafé. Élaboré à partir de 1125, son traité d'éthique Connais-toi toi-même inaugure le droit moderne en fondant la notion de culpabilité non plus uniquement sur l'acte commis, mais sur l’intention. Apologiste de la femme et partisan de son éducation, il fonde en 1131 en Champagne la première abbaye qui suive une règle spécifiquement féminine, le Paraclet, refuge de femmes savantes pour lesquelles il produit un important corpus de musique liturgique. En 1140, sa Théologie pour les étudiants fait l'objet d'une seconde condamnation pour hérésie au concile de Sens.

Instrument de propagande au gré des disgrâces du second personnage de l'État, le chancelier Étienne de Garlande, Abélard, protégé du rival des Capétiens, le comte de Champagne Thibaut IV de Blois, a été un objet de gloire et de scandale, plus encore à l'occasion d'un fait divers, soit la castration dont il a été victime en 1117, qui a motivé la rédaction de la première autobiographie où le récit subjectif et le romanesque l'emportent sur le didactique et l'édification : Histoire de mes malheurs. Sa liaison, entamée en 1113 avec celle qui deviendra la mère de son fils Astralabe, Héloïse, annonçant le modèle de l'amour courtois, est devenue un mythe fondateur de l'amour libre et les lettres échangées par le couple, Lettres des deux amants et Lettres d'Abélard et d'Héloïse, un monument de la littératureE. Bouyé, Notice, dans Abélard et Héloïse, Correspondance, , Folio Éditions Gallimard, Paris, décembre 2006 ., où la liberté du propos intime est servie par un style étonnamment moderne. Le , les restes de la nonne amoureuse et de son époux moine sont transférés au cimetière du Père-Lachaise (division 7)<ref>[http://www.pierre-abelard.com/sepultures.htm Les sépultures successives d'Abélard et d'Héloïse].</ref>, où leur mausolée se visite.

Biographie Années de formation Enfance d'un chevalier (1079–1092) Pierre Abélard naît en 1079. dans une famille noble dont toute la fortune, selon la coutume de Bretagne, appartient à la femmeBéranger, le père d'Abélard, habite chez son beau père. Il n'y a pas en Bretagne ni en Irlande de dot à proprement parler. Le régime normal, à la différence des pays de droit latin, est celui de la séparation de biens.. Il n'est pas établi cependant qu'il soit né gentilhomme.

En effet, son père, Béranger, né vers 1055, est un « homme d'armes » poitevin qui s'est mis au service du comte de Nantes Mathias II de Bretagne, frère cadet du duc Alain IV de BretagneB. M. Cook, The birth of Héloïse : New light on a old mystery., Institut of historical research of University of London, Londres, septembre 2000. et oncle du futur Conan III de Bretagne. Il a épousé Lucie, l'héritière d'un autre vassal du comte, Daniel, seigneur du PalletGénéalogie de Pierre AbélardIl est plausible que Béranger ait servi sous les ordres de son futur beau-père., qui est une place poitevine aux frontières des Mauges et des Tiffauges passée dans la mouvance de la nouvelle dynastie bretonne par un traité signé en 942 entre Alain Barbetorte et Guillaume III d'Aquitaine. Devenu baillistre du Pallet à la mort de son beau-père, il ne possède donc rien par lui-même, sinon par une délégation expresse accordée par sa femme. Son métier est de commander cette garnison dotée d'un donjon qui, au centre et en retrait d'un dispositif comprenant les forteresses de Machecoul, La Bénâte, Clisson, Oudon et Ancenis, garde la capitale du duché au sud de la Loire face aux châteaux forts poitevins de Montaigu, Tiffauges et Champtoceaux.

Béranger, qui appartient à la génération des enfants des conquérants de l'Angleterre et a été nourri de leur légende, est un chevalier qui aspire lui-même à une vie d'art et de lettres, très vraisemblablement parce qu'il a eu l'occasion d'entendre les bardes bretons et d'assister à la cour du duc d'Aquitaine Guillaume IX d'Aquitaine à l'éclosion de l'art des troubadours, à commencer par le premier d'entre eux, le jeune comte de Poitiers lui-même. Âgé de huit ans de plus qu'Abélard, ce prince inaugure une nouvelle époque de la chevalerie où se développera, dans le domaine littéraire et musical, la notion très nouvelle d'amour courtois. Béranger réalisera son ambition par procuration et, chose remarquable, participe à l'éducation de ses enfantsM. et Guizot, Abailard et Héloïse - Essai historique suivi des lettres d'Abailard et d'Héloïse, Didier libraire éditeur, 1853, VIII.. Aussi acceptera-t-il qu'Abélard récuse son droit d'aînesse et renonce à lui succéder dans la chevalerie. Formés à l'escrime et à la cavalerie, ses fils apprennent également la lecture, la grammaire, le latin et, comme les enfants des nombreuses maîtrises réparties alors en OccidentComme eux, il apprit certainement « les comptes »., la musiqueÀ cette époque, tous les bretons s'adonnent au jeu de crosse, qui a une fonction éducative importante.. Abélard grandit dans un milieu roman, « franceis » (les deux termes sont alors employés indifféremment pour désigner l'ancien français, qui rassemble l'ensemble des dialectes d'Oïl). Le breton, lui, est une langue étrangère.

Grâce à l'importance de son rôle militaire, Béranger est élevé à la cour du duc Alain IV de Bretagne, et entre suffisamment dans la familiarité du duc pour qu'Abélard soit choisi en 1118 pour être de sa suite personnelle quand Béranger prend sa retraite monastique à l'abbaye de Redon. La connivence entre les hommes doit alors être grande puisqu'elle se double de celle qu'ont nouée entre elles leurs femmes respectives. C'est en effet simultanément que Lucie et la duchesse Ermengarde d'Anjou se retirent dans la nouvelle abbaye Notre-Dame de Fontevrault. Le père et la mère d'Abélard réalisent à cet égard l'idéal chrétien de finir sa vie comme moine ou nonne.

Abélard est l'aîné de trois frères et une sœurCharles de Rémusat, Abélard : sa vie, sa philosophie et sa théologie, volume 1, Didier libraire éditeur, 1855, 2.. Raoul relèvera l'office militaire récusé par son aîné. Porchaire deviendra un chanoine influent du chapitre de NantesArchives de Loire-Inférieure, fonds de l'abbaye de Buzé : Jugement de Bernard d'Escoublac, évêque de Nantes sur un litige avec les moines de Buzay relatif à une vigne, 1153–1157, dans Bulletin, vol. IV, , Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne, Nantes, 1881.. Dagobert n'est pas connu par ailleurs. Denyse élèvera son neveu Astralabe, le fils d'Héloïse, avec ses propres enfants.

Étudiant itinérant (1093–1100) Élevé dans un milieu lettré et moderne, Abélard est confié vers l'âge de onze ans à l'École de ChartresPierre Abélard, dans Le nouveau dictionnaire des auteurs, Robert Laffont, 1994, . pour suivre avec les adolescents de son âge le trivium. Il poursuit ces études en rejoignant les étudiants de Roscelin de Compiègne, considéré comme le fondateur du nominalisme, à Loches, où il arrive entre 1093 et 1095 et qu'il quitte au plus tard en 1099. Il écoute probablement d'autres maîtres exerçant dans la vallée de la Loire, notamment à Angers et Tours, et rencontre des auteurs influents, tels Marbode, évêque de Rennes, ou Baudri de Bourgueil, abbé de Bourgueil, sinon des personnes de leur entourage.

Abélard a vingt ans quand les premiers croisés prennent Jérusalem. Avec l'agrément de son père, il a renoncé à son titre d'écuyer et au métier des armes auquel il est destiné et auquel il a, enfant, été formé.

Il se rend à Paris vers 1100 pour y suivre l'enseignement de Guillaume de Champeaux, archidiacre du chapitre cathédral de Paris et écolâtre de l'École du Cloître, avec lequel il rompt de façon fracassante en 1108 à cause de sa réputation de dialecticien qui dépassait désormais celle de son maître. Comme Rouen et Provins, la ville connaît au lendemain de la première croisade un essor économique et démographique. Abélard y trouve une jeunesse effervescente, les goliards, qui découvrent la Logica nova, échappent à la condition familiale, fuient le destin guerrier de la noblesse et réinventent le monde. Lui-même est un jeune chevalier au physique séduisant, célibataire qui a fait le choix de ne pas encombrer sa carrière d'un mariage et d'une paternité.

Professeur de dialectique Écolâtre de Melun puis de Corbeil (1101–1107) vignette|Élevée soixante-dix ans plus tôt, la collégiale romane à laquelle était attaché Abélard, dépendait avec Melun des comtes de Corbeil.

En 1101, il obtient le poste d'écolâtre de Melun c'est-à-dire de maître des écoles du chapitre de la collégiale Notre-Dame, chargé d'enseigner et d'organiser l'enseignement, en général avec des étudiants avancés capables d'aider les plus jeunes. En 1104, il est affecté à CorbeilAbélard, Histoire de mes malheurs, dans Héloïse et Abélard, Lettres et vies, Garnier-Flammarion, 1996, ., qui, sous la direction des seigneurs Baudoin de Corbeil, est une ville en plein essor.

Ces sept années d'enseignement sous la protection des comtes de Corbeil sont la période la plus stable de la vie d'Abélard et le poste qu'il a tenu le plus longtemps. C'est là qu'il élabore son enseignement et noue les alliances qui guideront sa carrière. Hugues III du Puiset, qui entrera en conflit avec le parti capétien, est un allié d'Étienne de Garlande, lequel protégera intimement Héloïse et son époux, et un parent des Le Riche, dont une représentante éminente, Eustachie, participera étroitement avec les thibaldiens à la fondation du Paraclet.

En 1107, épuisé par une vie d'études intenses, Abélard souffre d'une dépression nerveuse () et prend une année sabbatique dans sa « patrie » bretonne, Le Pallet.

Querelles dans le Cloître de Paris (1108–1109)