Le Livre des Rois ou Shâhnâmeh (en / ; romanisation ALA-LC : Shāhnāmah) est une épopée retraçant l'histoire de l'Iran (Grand Iran) depuis la création du monde jusqu'à l'arrivée de l'Islam, en plus de Un distique est une strophe de deux vers. Le Livre des Rois comporte donc × 2 = vers. écrits aux alentours de l'an mille par Ferdowsi.

Contexte de rédaction vignette|Feuillet issu d'un manuscrit du « Premier Petit Shahnama », plus ancien exemplaire connu du Livre des Rois (Shahnama). Chester Beatty Library Per 104.60. On ne connaît que très mal la vie de Ferdowsi. Les principales sources à ce sujet sont le Livre des Rois lui-même et Les Quatre Discours de .

Le Livre des Rois est rédigé pendant une période de troubles politiques : la Perse, conquise en 637, se trouve sous la coupe du calife de Damas, puis de Bagdad. Mais, depuis le , le pouvoir du calife abbasside est remis en cause. Les régions orientales de l'empire échappent au contrôle du calife, et des dynasties prennent leur autonomie. C'est ainsi que la dynastie des Samanides a pris le pouvoir au Khorasan. Depuis leur capitale principale de Boukhara, ils patronnent une importante activité intellectuelle, protégeant des hommes de lettres, comme les poètes Roudaki et Daqiqi, l'historien Bal'ami ou encore les philosophes Rhazès et Avicenne. Ils favorisent la renaissance d'une littérature en langue persane, menacée de disparition au profit de l'arabe. Cependant, sous la pression des Turcs d'Asie centrale, l'émir Nuh II est contraint de nommer Mahmoud Ghaznavi gouverneur du Khorassan. Celui-ci, grâce à une alliance avec les Turcs qarakhanides de Transoxiane renverse l'émirat samanide en 1005.

Bien que deghan (propriétaire terrien), Ferdowsi doit chercher un protecteur pour accomplir ce qu'il juge comme l'œuvre de sa vie : la compilation des légendes persanes. Daqiqi avait entrepris de mettre en vers l'histoire des anciens rois de Perse, mais il meurt assassiné vers 980. Reprenant les mille vers de Daqiqi, Ferdowsi commence immédiatement à écrire pour différents mécènes. Mais il ne trouve un protecteur réellement puissant qu'avec l'arrivée de Mahmoud au pouvoir. Il a alors 65 ans, et subit déjà des problèmes d'argent. Pour des raisons financières, mais peut-être également religieuses (Ferdowsi était chiite, selon , ou peut-être zoroastrien), pourtant, le poète se sépare relativement rapidement de son dédicataire, qui visiblement faisait peu de cas d'une œuvre qui ne pouvait le servir politiquement. , écrit Ferdowsi dans son Livre des Rois. Après la publication d'une satire sur son ancien protecteur, largement diffusée, Ferdowsi aurait été contraint de fuir vers des cours provinciales (Herat, puis Tabarestan). Il meurt aux alentours de 1020 dans la gêne.

Une légende raconte qu'au même moment où on transférait la dépouille de Ferdowsi, on croisait les chameaux de Sultan Mahmoud arrivant avec des quantités d'or et d'argent en guise de pardon.

Le contenu et la forme La culture persane est riche d'une histoire qui remonte au . De nombreux récits, transmis oralement, rapportent cette histoire ancienne. À partir de la période sassanide, des auteurs entreprennent de préserver par écrit ce patrimoine. L'ambition de Daqiqi, puis de Ferdowsi, est de mettre en vers ces récits épars pour constituer une somme de la culture de l'Iran ancien en langue persane.

Texte antérieur de Daqiqi Lorsque Ferdowsi entama l'écriture du Livre des Rois, il ne partait pas de rien. En effet, c'est le poète Daqiqi qui eut le premier l'idée d'écrire cette grande épopée, et qui en commença la rédaction. Malheureusement, il mourut assassiné par un esclave vers 980, ne laissant qu'un millier de distiques.

Ferdowsi, malgré les critiques acides dont il les accompagne, les incorpora dans son œuvre, et développa considérablement l’idée de son prédécesseur.

Selon ses propres dires, il lui fallut trente-cinq ans pour terminer la rédaction de l'épopée (), qui dut donc être achevée vers 1010, soit dix ans avant son décès.

Sources , écrit l'auteur dans son prologue. En effet, le Livre des Rois puise ses sources dans l'importante tradition mythologique iranienne. Les thèmes ne sont pas nouveaux : les exploits du héros Rostam, par exemple, étaient déjà peints à Takht-i Sulayman plusieurs siècles auparavant.

Selon Gilbert Lazard, les sources les plus anciennes sont des mythes indo-iraniens, comme lAvesta, des mythes scythes (pour le cycle de Rostam et de sa famille) et des mythes parthes.

Pour les parties plus historiques, Ferdowsi aurait repris en partie l’Iskandar Nâmeh du pseudo-Callistène, les chroniques royales sassanides, la littérature romanesque en moyen perse et des recueils de maximes et de conseils, cités textuellement dans le Livre des Rois.

Il ne faut pas non plus oublier les sources orales, innombrables, dont Ferdowsi s'est indubitablement servi. À l'origine, ces traditions anciennes sont transmises oralement avant d'être conservées par écrit. La question de savoir si Ferdowsi s'est appuyé principalement sur des sources orales ou écrites est débattue. Kumiko Yamamoto pense que les sources orales représentent un quart du livre. Ferdowsi a interrogé des notables qui avaient en mémoire ces traditions. Elles étaient chantées à la cour par des ménestrels.

À l'époque sassanide, des compilations de ces sources diverses sont publiées. Certaines constituent des embryons de Livre des Rois dont Ferdowsi a repris une partie de ses informations.

De la fin de l'époque sassanide, on connaît une compilation du Khwadayènamag, traduit par Ibn al-Muqaffa en arabe au .

On connaît un Livre des Rois entrepris sous l'influence du gouverneur de Tous, Abou Mansour, par un collège de quatre zoroastriens. Ceux-ci s'inspiraient d'ailleurs du Khwaday-Namag déjà cité. Ce texte en prose est une source attestée de celui de Ferdowsi. Il s'est probablement servi du pour écrire la partie sur les origines du zoroastrisme.

Le premier Shahnameh en persan et en vers, est un poème de Massudi de Merv composé au début du , dont ne subsistent actuellement que trois distiques. On ne sait pas si Ferdowsi en eut réellement connaissance.

Enfin, le poème de Daqiqi de 975-980 fut une source certaine de l'épopée.

Langue vignette|Charles Barbier de Meynard participa à la première traduction en langue européenne du Livre des Rois.

Avec la conquête arabe, le moyen perse, parlé au temps des Sassanides, disparut des documents écrits au profit de l'arabe. Ce n'est qu'au que réapparut cet idiome, sous un nouveau visage : le persan. Ce langage résulte en fait de la transformation orale du moyen perse, qui resta couramment parlé dans le monde bien qu'il ne fût pas écrit, et s’enrichit de mots arabes.

Ferdowsi évite l'usage de ces mots empruntés à l'arabe. En utilisant le persan dans un texte aussi considérable que le Livre des Rois, le poète signe véritablement l'acte de naissance de cette langue, même si elle était déjà parfois utilisée par certains écrivains iraniens.

Il ne faut toutefois pas croire que le Livre des Rois du se conserva tel quel au fil du temps. Le texte fut repris, remanié, pour adapter la langue au contexte notamment. Les fautes des copistes se perpétuèrent. Le texte fut révisé principalement en 1334-35 par le vizir de Rashid al-Din, puis en 1425-26 pour le sultan Baysunghur. C'est cette dernière version que l'on utilise le plus souvent.

Versification et genre Le texte comporte, selon les versions, de de deux vers de onze syllabes chacun rimant entre eux.

Tous les vers ont le même rythme : C L L C L L C L L C L (C=courte/L=longue). Ce mètre est appelé motaqâreb en persan. Il est caractéristique du genre masnavi. En effet, la littérature persane classique distingue les genres selon des critères liés à leur forme. D'un point de vue thématique, le poème de Ferdowsi appartient au genre héroïque de l'épopée.

Les phrases (figures de styles) et les rimes sont généralement stéréotypées. Cela en facilite la mémorisation par le récitant.

Style Les commentateurs soulignent la simplicité et la sobriété du style de Ferdowsi. Il n'abuse pas des figures de style. Il a cependant recours à l'hyperbole ou exagération, typique du style épique. La paronomase (qui consiste à rapprocher des mots de sonorités voisines), les allitérations et les répétitions, auxquelles le persan n'est pas réfractaire, donnent du rythme au récit. Il se plaît à décrire la nature, notamment les levers et couchers de soleil. S'il excelle dans le style épique et les descriptions de batailles, il n'est pas moins bon dans le lyrisme et la description des sentiments, qui donnent une épaisseur à ses personnages, de sorte que leurs dialogues sont réalistes.

Structure Gilbert Lazard et la plupart des commentateurs divisent le texte en trois grandes parties (augmentées d'une introduction), organisées en cinquante chapitres, qui couvrent cinquante règnes. L'introduction est le moment où Ferdowsi explique, entre autres, pourquoi et comment il a écrit ce texte. L'histoire des est une partie relativement brève, la plus mythologique, qui comprend : La création du monde, sa sortie . La dynastie des Pichdadiens, , qui enseignent aux hommes tous les arts (maîtrise du feu, travail des métaux, construction des maisons, médecine, irrigation, justice, etc.), parmi lesquels règne Djamchid. La chute de cette dynastie due au Mal, incarné par Zahhak, dont la tyrannie dure mille ans, et qui finalement sera renversé par le justicier Fereydoun. À la mort de celui-ci, son royaume est partagé entre ses trois fils, mais les deux plus âgés, à qui ont échu les pays de Touran et de Rum, assassinent leur cadet, qui a reçu l'Iran, ce qui marque le début de la longue guerre entre Iran et Touran. L'histoire des rois légendaires constitue la partie la plus longue, et la plus caractéristique du genre épique. Une grande partie est consacrée à la guerre entre Iran et Touran, et c'est dans ce contexte que sont développés les cycles des rois comme Key Kavus et Key Khosrow, et des grands héros comme Rostam, , , Bijan… Le récit central, la guerre contre le souverain du Touran, Afrassiab, est entrecoupé d'histoire secondaires, qui lui sont plus ou moins rattachées, telles que celle de Bijan et Manijeh. La religion zoroastrienne prend une place plus visible que dans les autres passages. La troisième partie, la plus , est composée de récits de batailles et d'anecdotes ponctués souvent par une morale. Les personnages présentés sont plus humains (notamment sur le plan de la durée de vie). On peut identifier plusieurs périodes qui correspondent à des moments historiques : Les Achéménides, qui sont assez peu développés. Darius II prend le nom de Darab et son fils Darius III, celui de Dara, qui est vaincu par Iskandar. Le cycle d'Iskandar, c’est-à-dire Alexandre le Grand, est une reprise de l’Iskandar Nâmeh du pseudo-Callisthène. C'est un passage très développé, qui présente peu de points communs avec l'histoire réelle. Alexandre est présenté comme un sage, qui a notamment dépassé le bout du monde, conversé avec l'arbre waq-waq… Les rois ashkanian sont mentionnées rapidement. Ils correspondent aux Parthes arsacides, mais l'auteur a dû ici se trouver confronté à la quasi-absence de sources. La dynastie sassanide, enfin, occupe un tiers du récit entier. On y trouve à la fois des récits de bataille, des anecdotes ponctuées par des morales et des discussions philosophiques. Anna Krasnowolska décèle dans le Livre des rois un schéma narratif récurrent, fondé sur trois personnages-types : un roi qui commet une faute ; un fils qui meurt par la faute du père ; un petit-fils qui venge son propre père. C'est ainsi que s'enchaînent les cycles, dans la première partie du récit.

Personnages vignette|Gordafarid, héroïne du Livre des Rois, se battant contre Sohrab. Miniature d'un ouvrage du . vignette|La cinquième épreuve de Esfandiar dans le livre des rois. Une miniature réalisée entre 1520 et 1535.