La première guerre punique ou guerre de Sicile est la première des trois guerres qui opposent Rome et Carthage, deux puissances majeures en Méditerranée occidentale.
Ce conflit, engagé pour le contrôle de la Sicile et qui dure 23 ans de 264 à 241 , est l'un des plus longs menés par Rome. Son déroulement est connu par les auteurs grecs et latins, principalement Polybe.
La guerre commence par un débarquement des Romains à Messine, qui soumettent ensuite la partie orientale de l’île, et construisent une flotte de guerre. Les premiers succès maritimes des Romains les incitent à débarquer près de Carthage pour forcer sa capitulation, expédition qui finit en désastre pour les Romains en 255 La guerre s’éternise alors ; les Carthaginois tiennent solidement la côte occidentale de Sicile, tandis que les Romains assiègent leurs positions et alternent succès et défaites en mer. En 241 , une ultime bataille navale aux îles Égates donne l’avantage à Rome, qui impose à Carthage, épuisée, l’abandon de la Sicile et un tribut élevé.
Rome devient une nouvelle puissance navale en Méditerranée, mais, de l’avis des historiens, elle engendre un sentiment revanchard par ses empiétements sur les possessions carthaginoises de Sardaigne et de Corse.
Dénomination L’adjectif punique, formé d'après le latin Punicus, vient du nom Poeni que les Romains donnent à leurs adversaires, assimilés aux Phéniciens (Phoenīces).
Historiographie du conflit Sources antiques
thumb|upright=0.5|Polybe, source antique la plus détaillée sur la première guerre punique.
Les sources d’informations sur ce conflit sont essentiellement des sources littéraires latines et grecques, puisque aucun texte carthaginois ne nous est parvenu à la suite de la destruction complète de Carthage. Partielles et partiales, elles n’offrent donc que l’éclairage du vainqueur. Les ouvrages de Fabius Pictor, le plus ancien historien romain, sont perdus, mais ils ont servi de source à ses successeurs. Parmi ceux-ci, Polybe, otage grec à Rome et ami des Scipions, est la source la plus importante, qui donne un récit complet de la première guerre punique. Polybe fut le témoin direct de la troisième guerre punique et a vu l’Afrique et Carthage. S’il a connu et probablement utilisé les écrits des grecs Philinos d’Agrigente, Sosylos et Chairéas qui suivaient le point de vue carthaginois, il les traite avec méprisPolybe, , 20. et les réfute. Les autres sources sont postérieures et datent de la fin de la République (Diodore de Sicile, qui s’appuie aussi sur Philinos, le romain Tite-Live, dont il ne subsiste que de brefs résumés pour la période de la première guerre punique), ou de l’Empire (Appien, les fragments de Dion Cassius, les résumés d’Eutrope).
Un petit nombre de textes épigraphiques concernent le conflit et son contexte : les , l’inscription de la colonne de DuiliusCIL , 25 ; CIL , 1300 ; ILLRP, 319., les passages des CIL , , . se rapportant à la période.
Études modernes Par son récit continu de la première guerre punique et les nombreux détails qu’il fournit, Polybe reste la source fondamentale pour des historiens comme Theodor MommsenTheodor Mommsen, Histoire romaine, chapitre II.
Toutefois, cette guerre au déroulement plus fastidieux et moins spectaculaire que la seconde qui oppose les grandes figures d’Hannibal et des Scipions, a été peu étudiée de façon spécifique. Par conséquent, l'essentiel des études sur cette guerre s’insère sous la forme d’un paragraphe dans les ouvrages généraux sur l’histoire romaine ou carthaginoise, ou, parfois, d’un chapitre dans des travaux qui embrassent les trois guerres puniques considérées dans leur ensemble. Comme le note Yann Le Bohec, parmi les auteurs récents, seul John Francis Lazenby consacre un ouvrage complet centré sur la première guerre punique.
Apports de l’archéologie
Une découverte importante a été faite en Sicile au nord de Marsala, l’ancienne base carthaginoise de Lilybée, où deux épaves de navires de guerre puniques ont été découvertes en 1971 et 1974. Ces vestiges de navires-jumeaux datant des combats autour de Lilybée et de Drépane se complètent et apportent des éléments uniques sur la sophistication des navires de combat phéniciens : ces navires semblent d’après les lettres de repérage peintes sur les pièces de coque avoir été construits selon un processus standardisé et évitant le long façonnage des planches de bordé, constat qui justifierait l’assertion sur la remarquable rapidité de construction de ces navires, formulée par les historiens antiquesPline l'Ancien, Histoires naturelles, XVI, 192 et considérée comme peu vraisemblableHonor Frost, « Le navire punique de Marsala », Dossier d’Archéologie , 1978 et Archéologia , 1982.
Mesurant de long pour de maître-bau (largeur), ces petits navires étaient propulsés par un seul banc de nage, organisé à deux rameurs par aviron sur 17 rangs de chaque côté. L’éperon d’un des deux navires a été découvert et reconstitué : à la différence des éperons en trident figurés sur des monnaies carthaginoises, il est en forme de bec retroussé de 3 mètres environ, en bois revêtu de métal. Émergeant à peine hors de l'eau, il était relié à l’étrave par une fixation ingénieuse, prévue pour se briser lors du choc de l’éperonnage et permettre au navire attaquant de se dégager facilement du flanc défoncé de son adversaire et de tenir à flot.
Une autre trace archéologique de la première guerre punique est en Tunisie, sur le site de Kerkouane où se trouvent les ruines d’une cité antique dont le nom ancien est inconnu. Selon la datation par les céramiques qui s’y trouvent, elle a été définitivement détruite au milieu du , probablement lors de l’expédition de Regulus qui saccagea de nombreuses cités du cap Bon.
Puissances en présence Rome
À la veille de la première guerre punique, la République romaine achève d’imposer sa domination sur la péninsule italienne, à l’exception de la plaine du Pô. Les dernières cités qui résistent tombent l'une après l'autre : dans le sud de l’Italie Tarente en 272, Rhegium en 270, Brindisium en 267, dans le centre de l’Italie, la dernière ville étrusque Volsinies en 264. En plus de son territoire (ager romanus) Rome exerce son contrôle par des alliances bilatérales sur une mosaïque de cités italiennes, allant de l’intégration totale (civitas cum suffragio) à la soumission en passant par un traité théoriquement égal (fœdus æquum) avec les cités grecques – Tarente exceptée. Des colonies militaires réparties sur la péninsule renforcent ce système. Toute velléité de rébellion est étouffée, et les cités italiennes collaborent avec Rome dans la même politique militaire, sans défaillance comme le montre leur fidélité lors de la récente guerre contre Pyrrhus.
La puissance militaire romaine est assise sur une importante population de citoyens soldats, en âge de porter les armes dénombrés en 264Periochae de Tite-Live, 16, propriétaires terriens mobilisés selon les besoins de la guerre : chaque année, les consuls mobilisent de deux à quatre légions, de chacune. Ces effectifs sont complétés par les contingents que Rome réquisitionne sur les cités qui lui sont alliées (les socii). Chaque consul commande deux légions, durant son mandat d’un an. Le commandement romain n’est donc pas permanent et son efficacité dépend d’une compétence variable et pas toujours avérée, la stratégie est souvent influencée par le désir de gloire militaire du consul – 10 triomphes sont célébrés entre 263 et 252Claudia Moatti, Les guerres puniques, Gallimard, Folio classique, 2008, – et par l’attrait du butin. Les pillages de Tarente et de Volsinies montrent que la guerre peut être fort rentable.
Carthage thumb|Situation des diverses zones d'influence en Méditerranée occidentale en 306 , à la suite du romano-punique. Le caractère maritime de l'empire de Carthage est très marqué.
La situation de Carthage est fort différente : son implantation héritière des comptoirs phéniciens lui permet de constituer un véritable empire maritime. Des rivages de l'Afrique du Nord en passant par une bonne partie de l'Hispanie, la cité punique dispose de nombreux territoires. Mais, par-dessus tout, toutes les îles de la Méditerranée occidentale sont carthaginoises : la Corse, la Sardaigne, les Baléares, Malte et les côtes nord, ouest et sud-ouest de la Sicile. Seules les côtes de Gaule et du Nord de l’Espagne sont hors de son contrôle, et appartiennent à la sphère d’influence phocéenne basée sur Massalia, qui quoique allié à Rome, reste en dehors du conflit.
L’opposition entre l’armée romaine nationale et les forces carthaginoises composées de mercenaires, combattants expérimentés mais versatiles, est un schéma à nuancer : les citoyens carthaginois ont été mobilisés à plusieurs reprises, ainsi que des contingents des cités ou des peuples alliés, tels les cavaliers numides. Les éléphants de guerre, si souvent évoqués pour la deuxième guerre punique, ont été employés à plusieurs reprises dans les combats, souvent à l'avantage des Carthaginois. Enfin, à la veille de la guerre, la flotte est puissante et efficace.
C'est la marine de guerre la plus moderne de l'époque, avec ses quinquérèmes pontées et ses trirèmes. En face, la flotte romaine ne met en ligne que deux escadres de 10 navires dévolus à la surveillance des côtes italiennes. Selon Dion CassiusDion Cassius, Fragments, CXLIII, le général carthaginois Hannon peut prétendre que .
Sicile Entre ces deux blocs, la Sicile occupe une position exceptionnelle, avec ses trois façades maritimes, véritable passerelle entre la Grande-Grèce et l’Afrique. L’île est très peuplée, riche en blé et en œuvres d’art accumulées dans ses cités. Après la mort d’Agathocle de Syracuse (317-289) qui avait unifié l’île et attaqué Carthage en Afrique même, l’anarchie règne, Carthage a repris ses positions sur la partie occidentale et les cités siciliennes s’affrontent. Plutarque met dans la bouche de Pyrrhus une réplique qui a valeur de constat Plutarque, Vie de Pyrrhus, 14.
Origine du conflit Lutte d'influences Les relations entre Rome et Carthage sont détendues tant que dure la domination grecque sur le bassin méditerranéen. En effet, des accords d'échanges sont conclus durant les premiers siècles de la République : le premier en 508, le deuxième en 348, et le troisième en 306, un dernier traité de défense mutuelle est conclu en 279. De plus, Carthage envoie en 279 une flotte à Ostie soutenir les Romains contre Pyrrhus. Mais, au milieu du , les Grecs sont définitivement écartés de la Méditerranée occidentale car ils passent sous la domination des successeurs d'Alexandre le Grand (lui-même mort en 323), le roi de Macédoine. Leurs intérêts convergents ayant donc disparu, les deux cités rivales se retrouvent seules face à face.
Les raisons réelles de l'engagement romain sont discutées par les historiens modernes. Ils soulignent la montée de l’influence à Rome des nouvelles gentes, les Atilii, originaires de Campanie et les Otacilii, venant du Samnium qui incitent la politique romaine à s’investir dans le Sud de l’Italie et dans les affaires méditerranéennesMichel Christol et Daniel Nony, Rome et son empire, des origines aux invasions barbares, Hachette, collection HU, 2003 , . Avec 7 consulats exercés de 267 à 245 par les Atilii, l’engagement en Sicile va être leur guerre. L'importance croissante de l'activité économique en Campanie, exportatrice de vins et productrice de céramiques, a pu peser sur la politique romaine. Mais la concurrence commerciale est une chose, la guerre en est une autre. L'attrait plus immédiat du butin collectif et individuel peut avoir également joué, comme le note Claude Nicolet en constatant les deux votes populaires à Rome, l'un engageant les prémices du conflit, puis l'autre lors de la négociation finale, pour augmenter l'indemnité de guerre imposée à Carthage.
Contrôle du détroit de Messine
thumb|Le détroit de Messine, encadré par Massana et Rhegium