vignette|Le Lorrain, Port de mer au soleil couchant, 1639.
Le mercantilisme est un courant de la pensée économique qui promeut la maximisation de l'excédent commercial d'un pays en vue d'y faire entrer un maximum de richesses. Contemporain du triomphe de la monarchie absolue et de la colonisation du Nouveau Monde, le mercantilisme est pratiqué en Europe depuis le et jusqu'au milieu du .
Cette croyance se généralise et plaide en faveur d'une vision dynamique de la politique de l'économie nationale. Les tenants du mercantilisme prônent le développement économique par l'enrichissement des nations au moyen d'un commerce extérieur convenablement organisé en vue de dégager un excédent de la balance commerciale. Résultat qui est obtenu par un investissement raisonné et volontaire dans des grosses activités économiques à rendement croissant, comme l'avait identifié l'économiste italien Antonio Serra dès 1613. Pour ce faire, l'État se trouve investi de la responsabilité de développer la richesse nationale, en adoptant des politiques pertinentes de nature défensive (protectionnisme) mais aussi offensive (favorisant l'exportation et l'industrialisation). Ce courant de pensée appelle donc les États à Claude-Danièle Echaudemaison, Dictionnaires d'économie et des sciences sociales, Paris, Nathan, 1993..
De nos jours, la discussion de la pertinence et de la validité des idées mercantilistes refait surface, notamment dans le débat contemporain sur la mondialisation, le libre-échange, et le protectionnisme.
Étymologie Le terme vient du latin , « faire du commerce », issu de la racine , « marchandise ». Le marquis de Mirabeau est le premier a employer le terme de « système mercantile » en 1763, expression reprise par Adam Smith en 1776, et qui deviendra « mercantilisme » sous la plume des auteurs de l'école historique allemande au cours du ..
Origines
Émergence des premiers courants Les premiers courants mercantilistes émergent au XVIe siècle, avant de se développer au XVIIe siècle. Chacun de ces courants connaissent des adaptations selon les pays. Le bullionisme, particulièrement influent en Espagne, préconise l'accumulation de métaux précieux par son exploitation et son importation depuis les colonies américaines ; le colbertisme, mis en œuvre en France, fait de l'État un promoteur actif dans la sphère du commerce et de l'industrie. La Hollande et l'Angleterre développent le commercialisme, qui voit dans le commerce extérieur la source de la richesse d'un pays, sans que la puissance publique ne participe aussi activement qu'en France à sa promotion. Enfin, le caméralisme est mis en œuvre dans les États allemands, et propose que l'État se fasse davantage le promoteur actif de la prospérité collective.
Les conséquences de cette rupture sont multiples. Tout d'abord, les questions économiques échappent aux théologiens, certains d'entre eux devenant eux aussi théoriciens du mercantilisme comme Giovanni Botero. L'autonomisation naissante de l'économie est réalisée par les conseillers des princes et des marchands : Cornelius Houtman est le fondateur en Hollande de la Compagnie des Pays lointains (1592), Antoine de Montchrestien (1576-1621) est conseiller du prince, Jean Bodin (1530-1596) et Charles de Montesquieu sont magistrats, Jean-Baptiste Colbert et Jacques Necker sont ministres des Finances, Thomas Mun et Josiah Child sont dirigeants de la Compagnie anglaise des Indes orientales, William Petty (1623-1687) est homme d'affaires, John Law et Richard Cantillon sont financiersEtner 2005, .. Ensuite, l'émergence du mercantilisme est liée à celle d'une , et qui a ..
Progrès des savoirs, des techniques et des modes de vie Le mercantilisme se développe en pleine transition de l'économie européenne : Progrès techniques dans la navigation (gouvernail d'étambot qui permet de piloter des navires d'une charge utile plus importante) ; Développement des centres urbains qui provoque une forte demande de consommation et favorise une croissance rapide du commerce local et/ou internationalLandreth et Colander, . ; Introduction du principe de la comptabilité en partie double et de la comptabilité moderne. Cette comptabilité permet de présenter d'une façon claire les flux de commerce, et contribue à l'étude attentive de la balance commercialeCharles Wilson, Mercantilism, . ; Création de sociétés par actions permanentes (alors qu'autrefois elles ne vivaient que la durée d'une expédition) où les associés n'ont qu'une responsabilité limitée (les commanditaires des systèmes précédents sont engagés de manière illimitée)..
Autonomisation de l'activité économique Jusqu'au , la réflexion économique en Europe est principalement l'œuvre des théoriciens scolastiques. L'objectif est de trouver un système économique compatible avec les doctrines chrétiennes de piété et de justice. Les réflexions portent principalement sur les échanges au niveau local entre individus. Inspirées d'Aristote et Platon, et fortement influencées par l'Église, les conceptions économiques d'alors dénoncent la chrématistique, l'accumulation des richesses et le prêt à intérêt. L'activité économique est considérée comme un jeu plutôt statique, à somme nulle, dans lequel ce qui est gagné par l'un est obtenu aux dépens de l'autre.
Les idées mercantilistes marquent la fin de ces représentations. Le mercantilisme apparaît dans un contexte intellectuel où l'humain, avec Copernic et Galilée, passe Selon l'expression d'Alexandre Koyré.. L'esprit de la Renaissance entend libérer la créativité humaine de l'ordre cosmique prédéterminé : Selon Daniel Villey, la dynamique de l'économie passe au premier rangPetite Histoire des grandes doctrines économiques, Litec, Édition Génin. : « La doctrine mercantiliste exalte le développement des marchés, des marchands et du commerce ». « Avec le mercantilisme, nous entrons dans une vision globale qui combine une trilogie économique, financière et politique. Les trois gloires mercantilistes sont la dynamique de l'industrie qui permet de conquérir les marchés extérieurs, la soif du gain du commerçant qui s'enrichit, et l'or qui s'accumule et permet à la richesse de se concentrer entre les mains du prince. »Histoire des pensées économiques, TI, Sirey Paris, 1993. John Hales (gentilhomme anglais, Membre du Parlement et de la commission des « clôtures », donc observateur privilégié des mouvements économiques) exprime en 1549 (?) l'idée nouvelle selon laquelle l'enrichissement est la vraie fin de l'activité humaine. Les individus qui se livrent au négoce forment une « République » (common weal) dont le ciment est l'intérêt économique, la recherche de la richesse par chacun étant favorable à l'enrichissement des autres : « Chaque individu est membre de la "République" et tout métier lucratif pour l'un peut l'être aussi pour qui voudra l'exercer également ; ce qui est profitable à l'un le sera donc aussi à son voisin et, en conséquence, à tout le monde »« Discours sur la prospérité économique de ce Royaume d'Angleterre », (1549?) cité et traduit par AC Tersen in « John Hales, sa doctrine et son temps », Thèse Faculté de Droit de Dijon, 1907..
La nouvelle « mentalité mercantiliste » coïncide avec ces objectifs et met en avant la problématique de l'enrichissement à partir d'activités ayant un rendement croissant (fabriquer et vendre des produits manufacturés plutôt que de vendre des produits bruts).
Si la vision mercantiliste justifie les réflexes défensifs (protectionnisme), il serait injuste de ne pas voir que certains de ses courants promeuvent l'idée plus positive et offensive selon laquelle certaines activités économiques sont préférables à d'autres (effets de rendements croissants ou comme dit à l'époque « plus que proportionnels »). Dès 1485, la formule d'Henry VII résume l'essentiel de ce que sera la politique industrielle anglaise et sa future prospérité.
Essor des États-Nations vignette|Protection du commerce, l’une des missions essentielles de la Marine française. Alors que les anciens pouvoirs féodaux cèdent la place à des États-Nations centralisés, le mercantilisme a su correspondre aux besoins de l'époque : il recherche activement les meilleures conditions pour que les nouveaux États soient en mesure d'assurer leurs nouvelles responsabilités, notamment par le biais d'un commerce raisonné et bénéfique.
L'émergence d'idées mercantilistes coïncide avec la montée en puissance d'États-Nations face, d'un côté, à l'universalisme du pouvoir de l'Église, et, de l'autre, au localisme des structures du pouvoir féodal Alesandro Roncaglia, The Wealth of Ideas, Cambridge, 2006.. La période voit la naissance d'un « art du politique », orienté vers l'efficacité pratique (cf. Nicolas Machiavel 1513-1520) puis l'apparition de la primauté de la « raison d'État » dont Giovanni Botero (1589) est le premier théoricien – dans les relations internationales. Mais c'est surtout Jean Bodin, qui, dans Les Six Livres de la République (1576), associe la théorie de la souveraineté de l'État aux idées mercantilistes. Ces réflexions se traduisent rapidement par la promulgation de règlements et de législations mercantilistes : ainsi, en Angleterre, les lois sur la navigation (Navigation Act, 1651) mises en place par le gouvernement d'Oliver CromwellLandreth et Colander, . grâce auxquelles la puissance de la Royal Navy assurera la prééminence de ce pays sur le commerce international, après élimination du rival hollandais par les quatre guerres anglo-hollandaises du . Les idées mercantilistes alimentent des conflits armés tout au long des . Alors que le stock de richesses est considéré comme relativement fixe, la seule façon d'accroître la richesse d'un pays ne peut se faire qu'au détriment d'un autre. De nombreuses guerres, dont les guerres anglo-hollandaise, franco-hollandaise, et franco-anglaise se déclenchent sur la base d'un « nationalisme économique ». Le mercantilisme contribue également au développement de relations économiques plus ou moins forcées et/ou inégales (apparition de l'impérialisme et du colonialisme) : toute nation réputée forte doit chercher à s'emparer de territoires pour obtenir un accès aux matières premières et/ou un débouché à ses activités. Au cours de la période, le pouvoir des nations européennes s'étend tout autour du globe. À l'instar de l'économie intérieure, cette expansion fut souvent le fait de monopoles, tels que la Compagnie des Indes ou la Compagnie de la Baie d'Hudson. Jean-Baptiste Colbert soutient que .
Montée de l'esprit individualiste Le mercantilisme repose sur une vision pessimiste de la nature humaine, intégrée par exemple aux travaux de Thomas Hobbes, selon laquelle chaque agent essaye de trouver son avantage, fût-ce au détriment des autres. Jean Bodin écrit ainsi qu'. Pour les membres des nouvelles classes sociales et des nouveaux métiers, la réussite se révèle être une affaire d'action, d'initiative et de volonté largement personnelle.
Robert Ekelund soutient que le mercantilisme n'est pas une erreur historique, mais plutôt le meilleur système que les théoriciens soient capables d'élaborer à l'époque. Cette école avance l'idée que les politiques mercantilistes sont développées et mises en œuvre par des marchands et des hauts fonctionnaires à la recherche de rentes. Les marchands bénéficient grandement des monopoles, des interdictions de la concurrence étrangère et du maintien délibéré au seuil de subsistance des travailleurs. Les gouvernements tirent profit des droits de douane élevés et des achats réalisés par les marchands. Si les idées économiques ont été développées ultérieurement par des chercheurs et des philosophes, pratiquement tous les auteurs mercantilistes sont en réalité des praticiens : soit marchands, soit fonctionnairesNiehans, ..
Débats sur les origines du mercantilisme