Lécapène (en grec : ), né vers 870 et mort le , est un soldat, marin et empereur byzantin de la famille Lécapène ayant régné de 920 à 944.
Origines et accession au pouvoir
Origines et carrière militaire vignette|Follis représentant , sous le règne duquel Romain Lécapène gravit les échelons. vignette|gauche|Carte de l'Empire byzantin dans l'Europe du début du . Romain Lécapène naît probablement vers 870 à Lakape, une localité située dans une région à forte population arménienne entre Mélitène et Samosate, dans l'est de l'Anatolie. L'origine de son surnom, transcrit Lakapenos ou Lekapenos, renvoie vraisemblablement à ce lieu. Il appartient à un milieu modeste. Son père, Théophylacte Abastaktos, est présenté par les sources comme un Arménien d'origine paysanne. Selon la tradition transmise par les chroniqueurs, il sauve l'empereur Basile Ier le Macédonien lors d'un affrontement contre les Pauliciens de Téphrikè vers 871. Retrouvé ensuite par l'empereur, il refuse les honneurs qui lui sont proposés mais obtient d'entrer à son service, probablement dans la garde impériale.
Les premières décennies de la vie de Romain restent mal connues. À la différence des membres des grandes familles militaires d'Asie Mineure, il ne semble disposer ni d'un vaste réseau aristocratique ni d'une implantation importante à la cour. Son éducation est sans doute limitée, ce dont Constantin VII Porphyrogénète se sert plus tard pour déprécier son beau-père en le présentant comme un homme sans culture, étranger aux usages du palais. Cette image doit cependant être replacée dans le contexte de l'hostilité du Porphyrogénète envers la famille qui l'écarte du gouvernement pendant près d'un quart de siècle.
Romain fait carrière dans la marine impériale, probablement sous le règne de Léon VI le Sage. Liutprand de Crémone, dont le récit comporte plusieurs éléments légendaires, lui attribue d'abord le commandement d'un navire comme protokarabos. Sa progression est néanmoins attestée : en 911, il est stratège du thème de Samos, fonction qui lui confie à la fois des responsabilités navales et l'administration d'une importante circonscription égéenne. Dans les années suivantes, peut-être sous Alexandre plutôt que sous Léon VI comme l'affirme une tradition plus favorable à Romain, il accède à la dignité de drongaire de la flotte, c'est-à-dire au commandement de la flotte impériale.
Cette ascension demeure remarquable sans être exceptionnelle dans un Empire où le service militaire peut offrir à des hommes d'origine provinciale des possibilités importantes de promotion. Romain ne se confond cependant pas avec les grandes lignées militaires qui dominent progressivement le haut commandement terrestre, à l'image des Phocas, des Argyre ou des Doukas. Cette relative position d'outsider joue par la suite un rôle essentiel dans sa prise du pouvoir : il ne possède initialement ni la puissance foncière ni les réseaux familiaux de ses futurs rivaux mais dispose, en revanche, du contrôle d'une force militaire directement présente à Constantinople, la flotte.
Anchialos et l'effondrement de la régence de Zoé
vignette|gauche|Prise d'Andrinople par Siméon en 914 (illustration tirée du manuscrit de Madrid). vignette|Les Byzantins vaincus à la bataille d'Anchialos (917). Chronique de Skylitzès de Madrid. L'occasion qui permet à Romain d'entrer au premier plan de la vie politique naît de la longue guerre contre Siméon Ier de Bulgarie. Depuis la mort de l'empereur Alexandre en 913, le jeune Constantin VII règne sous différentes régences. Après l'éviction du patriarche Nicolas Mystikos de la direction du gouvernement, sa mère Zoé Carbonopsina exerce la réalité du pouvoir. Celle-ci refuse les concessions faites précédemment à Siméon et relance la guerre contre la Bulgarie. Malgré des succès diplomatiques, notamment la recherche d'une alliance avec les Petchénègues, les Magyars et les principautés serbes, le gouvernement ne parvient pas à obtenir de résultat décisif.
En 917, Zoé rassemble des forces importantes pour une offensive qui doit prendre les Bulgares en tenaille. L'armée terrestre est confiée au domestique des Scholes Léon Phocas l'Ancien, tandis que Romain commande la flotte. Celle-ci doit notamment transporter des contingents petchénègues au-delà du Danube. L'opération échoue avant même la jonction des forces. Une dispute oppose Romain à Jean Bogas, chargé de négocier la participation petchénègue, et les nomades renoncent finalement à traverser le fleuve. Privée de ce soutien, l'armée de Léon Phocas avance néanmoins en territoire bulgare. Le , elle est écrasée par Siméon lors de la bataille d'Anchialos, l'un des plus graves désastres militaires byzantins du début du .
Le rôle exact de Romain dans la catastrophe est difficile à déterminer. Plusieurs chroniques, généralement peu favorables au futur empereur, lui reprochent d'avoir regagné Constantinople avec la flotte en abandonnant les survivants de l'armée terrestre. Son conflit avec Jean Bogas est également présenté comme l'une des causes de l'échec du plan initial. Ces accusations doivent être accueillies avec prudence, d'autant que les traditions narratives relatives à l'épisode sont influencées par les rivalités politiques postérieures. Il est néanmoins certain que Zoé ordonne une enquête contre Romain. Selon les chroniqueurs, il est même menacé d'aveuglement et ne doit son salut qu'à l'intervention du magistros Étienne et de Constantin Gongylès, deux personnages influents du gouvernement.
La défaite d'Anchialos fragilise surtout profondément la régence. Une nouvelle armée commandée par Léon Phocas est bientôt surprise et battue près de Constantinople, à Katasyrtai. Les forces bulgares peuvent alors ravager la Thrace presque sans opposition tandis que Siméon intervient également dans les affaires serbes. Les défaites militaires se doublent d'une crise d'autorité à Constantinople. Zoé, incapable de mettre fin à la menace bulgare, voit sa position se dégrader, alors que Constantin VII est encore trop jeune pour exercer personnellement le pouvoir.
La compétition se concentre dès lors autour des chefs militaires capables de prétendre à la protection du Porphyrogénète. Léon Phocas, soutenu par une partie de l'aristocratie et lié au puissant parakoimomène Constantin, apparaît initialement comme le candidat le mieux placé. Romain, de son côté, conserve la flotte à proximité de la capitale. Jonathan Shepard souligne le contraste entre les deux hommes : Phocas bénéficie du prestige de sa famille et du commandement de l'armée d'Asie, tandis que Romain demeure un provincial relativement étranger aux grands réseaux palatins mais dispose d'une force immédiatement mobilisable et se révèle un acteur politique beaucoup plus habile.
La crise de 919 vignette|Follis de bronze représentant Zoé et son fils, , au moment de la régence de l'impératrice. Au début de 919, l'équilibre politique devient particulièrement instable. Zoé paraît se rapprocher de Léon Phocas, dont l'élévation pourrait lui permettre de maintenir son influence tout en dotant l'Empire d'un chef militaire adulte. Cette perspective alarme les partisans de Constantin VII, qui craignent qu'un empereur issu de la puissante famille des Phocas ne relègue définitivement le jeune souverain au second plan.
Le rôle déterminant revient alors à Théodore, précepteur du jeune empereur. Celui-ci prend contact avec Romain et, au nom de Constantin, sollicite sa protection contre Léon Phocas. Lorsque le parakoimomène Constantin cherche à faire désarmer la flotte, Romain l'attire à bord de son navire et le fait arrêter. Le gouvernement de Zoé s'effondre rapidement. Devant les dignitaires réunis au palais, Constantin VII annonce la fin de la régence maternelle et confie provisoirement la direction des affaires au patriarche Nicolas Mystikos et au magistros Étienne.
Romain n'est pourtant pas encore maître du gouvernement. Nicolas Mystikos se méfie de lui et Léon Phocas conserve une armée en Asie Mineure. Pendant quelques jours, les alliances se font et se défont. Phocas lui-même cherche un rapprochement avec Romain et les deux hommes échangent des serments, peut-être accompagnés d'un projet d'alliance matrimoniale. Romain continue néanmoins à se présenter comme le défenseur désintéressé du Porphyrogénète, position qui lui permet de rallier une partie des serviteurs du palais sans apparaître immédiatement comme un prétendant au trône.
Le , il franchit une étape décisive. À la tête de ses hommes, il fait entrer la flotte dans le port du palais de Boucoléon et pénètre dans le complexe impérial. Son intervention prend la forme d'une démonstration de force mais reste soigneusement limitée : Shepard note que Romain s'appuie moins sur un assaut massif que sur ses relais à l'intérieur du palais et sur son acceptation par les serviteurs demeurés fidèles à Constantin VII. Il prête serment de fidélité au jeune empereur sur la Vraie Croix, reçoit le titre de magistros et prend la tête de l'Hétairie, la garde étrangère attachée à la personne impériale. En quelques jours, le drongaire de la flotte devient ainsi le principal protecteur de Constantin VII et le personnage dominant du palais.
Son ascension repose dès lors moins sur une déposition du souverain légitime que sur le contrôle de sa personne et de son autorité. Cette caractéristique distingue le coup de force de Romain de nombreuses usurpations militaires antérieures. Constantin VII, malgré son jeune âge et les contestations entourant sa naissance après la quatrième union de Léon VI, possède une légitimité dynastique désormais suffisamment forte pour que tous les protagonistes prétendent agir en son nom. Romain comprend rapidement l'avantage qu'il peut tirer de cette situation : plutôt que de renverser le Porphyrogénète, il transforme sa proximité avec lui en fondement de sa propre légitimité..
De protecteur du Porphyrogénète à empereur vignette|Les soutiens de Léon Phocas se soumettent à Romain . Cette stratégie prend une dimension dynastique dès le printemps 919. Romain fiance sa fille Hélène Lécapène à Constantin VII. Le mariage est célébré en mai et Hélène est couronnée Augusta. Romain reçoit à cette occasion le titre exceptionnel de basileopatôr. Créée quelques décennies auparavant pour Stylianos Tzaoutzès, la dignité peut être comprise comme celle de « père de l'empereur » ou, selon une autre interprétation du terme grec, de « père du palais ». Quelle que soit sa signification exacte, elle place Romain au-dessus de l'aristocratie ordinaire et institutionnalise sa position au cœur de la famille impériale.
Léon Phocas tente alors de s'opposer à cette prise de contrôle. Depuis Chrysopolis, sur la rive asiatique du Bosphore, il rassemble ses troupes et proclame agir lui aussi au nom de Constantin VII. Romain retourne contre lui précisément cette légitimité. Des lettres rédigées au nom du jeune empereur sont diffusées dans l'armée de Phocas ; elles présentent Romain comme le fidèle protecteur du souverain et son rival comme un rebelle animé depuis longtemps par l'ambition impériale. L'effet est décisif : les soldats abandonnent progressivement leur général. Léon Phocas tente de s'enfuir mais est capturé et aveuglé.
L'épisode illustre la singularité de l'ascension de Romain. Il ne l'emporte pas simplement parce qu'il contrôle la flotte ou parce qu'il élimine un général concurrent. Il parvient surtout à s'identifier à la défense des droits de Constantin VII et à retourner contre les Phocas le prestige de la dynastie macédonienne. Pour Shepard, la facilité avec laquelle les soldats de Léon se rallient à l'ordre attribué au jeune empereur montre combien la personne du Porphyrogénète est devenue le centre symbolique autour duquel s'organise la compétition politique. vignette|gauche|La présentation et l'aveuglement de Léon Phocas devant Romain . Chronique de Skylitzès de Madrid.