Manuel Ier Comnène (en grec : ), né le et mort le , est un empereur byzantin de la dynastie des Comnènes, qui règne de 1143 à sa mort. Quatrième fils de , il est désigné pour lui succéder au détriment de son frère aîné Isaac. Souverain énergique, personnellement engagé dans la conduite de la guerre comme dans le gouvernement et les controverses religieuses, il poursuit l'œuvre de restauration de la puissance byzantine entreprise par son grand-père et son père, mais lui donne une ampleur et des orientations nouvelles.

Son règne est marqué par une politique extérieure particulièrement active. Manuel cherche à rétablir l'influence impériale en Italie, affronte le royaume de Sicile et entretient des relations complexes avec la papauté, les républiques maritimes italiennes et le Saint-Empire. Dans les Balkans, ses interventions aboutissent à une victoire décisive sur le royaume de Hongrie en 1167 et à l'extension de l'influence byzantine sur une partie de la région. En Orient, il impose temporairement sa prééminence à la principauté d'Antioche et au royaume de Jérusalem, tout en contenant le sultanat de Roum. Sa tentative de porter un coup décisif aux Seldjoukides se solde toutefois par la défaite de Myrioképhalon en 1176, sans entraîner l'effondrement de la position byzantine en Anatolie.

À l'intérieur de l'Empire, Manuel s'appuie sur le système de gouvernement familial mis en place par les premiers Comnènes, tout en exerçant un pouvoir fortement personnalisé. Son long règne correspond à une période de prospérité économique et d'intense activité diplomatique et culturelle, mais aussi à des dépenses militaires importantes et à une présence croissante des marchands occidentaux. Attiré par certains usages latins sans renoncer à une conception profondément byzantine de la fonction impériale, Manuel entretient des rapports étroits mais parfois conflictuels avec l'Église et intervient personnellement dans les débats théologiques. À sa mort, l'Empire demeure une puissance majeure de la Méditerranée orientale, mais la minorité de son fils fragilise un système politique largement dépendant de l'autorité personnelle du souverain. Les crises qui suivent son décès et conduisent à l'avènement sur le trône de son frère, , ont longtemps favorisé une appréciation négative de son règne, tandis que l'historiographie récente tend à réévaluer la cohérence de sa politique et l'étendue des ressources dont dispose encore l'Empire sous son gouvernement.

Sources et historiographie vignette|« Nicétas Choniatès travaillant à sa Chronique », miniature byzantine du .|alt=Miniature représentant Nicétas écrivant un manuscrit Les sources du règne

Le règne de est principalement connu par deux récits historiques byzantins, ceux de Jean Kinnamos et de Nicétas Choniatès, dont les perspectives sensiblement différentes ont durablement influencé son appréciation. Secrétaire impérial et probablement témoin de plusieurs campagnes, Kinnamos consacre l'essentiel de son œuvre aux règnes de et de Manuel, mais son récit conservé s'interrompt en 1176. Proche du pouvoir et généralement favorable à l'empereur, il accorde une place centrale à ses activités militaires et diplomatiques, dont il livre parfois un témoignage particulièrement détaillé. Son caractère élogieux impose toutefois de confronter son récit à d'autres sources.

Choniatès écrit plus tardivement et n'entre au service de l'État que vers la fin du règne de Manuel. Son Histoire, poursuivie jusqu'à la prise de Constantinople par la quatrième croisade en 1204, inscrit donc le règne dans une séquence historique dont l'auteur connaît l'issue catastrophique. Plus critique que Kinnamos envers Manuel et le système politique des Comnènes, il attribue une partie des difficultés ultérieures de l'Empire aux choix de ses souverains. Son œuvre fournit néanmoins des informations absentes de Kinnamos, notamment sur les dernières années du règne et la bataille de Myrioképhalon, et constitue une source essentielle sur la cour, la fiscalité et la société constantinopolitaine. Son goût pour les constructions rhétoriques et morales invite cependant à ne pas interpréter systématiquement ses critiques comme la description littérale des politiques impériales.

Les deux historiens ne constituent pas pour autant des témoignages entièrement indépendants. Leurs récits présentent des ressemblances qui peuvent provenir de matériaux communs, notamment de relations officielles des campagnes et de textes encomiastiques. Ils doivent en outre être complétés par une abondante production contemporaine liée à la cour. Les discours et poèmes de Théodore Prodrome, Eustathe de Thessalonique et d'autres rhéteurs éclairent la manière dont le pouvoir souhaite présenter l'empereur, mais appartiennent aux conventions du panégyrique et idéalisent ses vertus. L'oraison funèbre composée par Eustathe constitue ainsi une source exceptionnelle pour la représentation physique et morale de Manuel, sans pouvoir être assimilée à un portrait biographique indépendant.

Cette documentation littéraire est complétée par les actes impériaux et synodaux, la législation, les sceaux et les monnaies, ainsi que par des témoignages latins ou orientaux. Les écrits de Guillaume de Tyr, d'Odon de Deuil ou de Michel le Syrien peuvent être cités. Ces sources permettent notamment de dépasser le récit essentiellement politique et militaire de Kinnamos et Choniatès pour étudier le gouvernement, les relations avec l'Église, l'économie ou la représentation du pouvoir. Elles révèlent également les écarts qui peuvent exister entre la politique effectivement menée par Manuel et l'image du souverain victorieux et universel diffusée par la rhétorique de cour.

Évolutions de l'historiographie

L'appréciation moderne du règne est longtemps tributaire d'une lecture rétrospective de la chute de Constantinople en 1204 et d'une préférence accordée au témoignage critique de Choniatès. Au , Edward Gibbon reconnaît l'énergie et les qualités militaires de Manuel, mais l'insère dans son récit général du déclin de l'Empire romain. Il reprend également les représentations occidentales opposant volontiers l'énergie guerrière des Latins à des Byzantins jugés plus faibles ou dissimulateurs. Cette grille de lecture contribue à faire du règne moins l'aboutissement du redressement comnénien qu'une étape brillante mais fragile d'un déclin de longue durée.

Au début du , Ferdinand Chalandon renouvelle profondément l'étude de la période en consacrant aux Comnènes une vaste histoire politique fondée sur une confrontation plus systématique des sources. Sa reconstruction reste principalement diplomatique et militaire et interprète largement la politique de Manuel en fonction de ses entreprises extérieures. Cette approche demeure longtemps dominante : l'ampleur de ses interventions en Italie, en Hongrie, dans les États latins d'Orient et en Anatolie, puis l'instabilité qui suit sa mort, conduisent plusieurs historiens à s'interroger sur l'écart entre ses ambitions et les ressources de l'Empire. Jusqu'à la fin du , l'idée que son règne constitue simultanément l'apogée de la puissance comnénienne et le commencement de son affaiblissement conserve ainsi une influence importante.

Cette interprétation est profondément révisée par Paul Magdalino dans The Empire of Manuel I Komnenos, 1143–1180, publié en 1993, première monographie entièrement consacrée au règne depuis les travaux de Chalandon. Magdalino remet notamment en cause la préférence traditionnellement accordée à Choniatès au motif que son attitude critique garantirait une plus grande objectivité : Kinnamos, malgré son caractère encomiastique, peut conserver une information plus proche des événements, tandis que Choniatès interprète le règne à la lumière des crises ultérieures. Il refuse également de réduire la politique extérieure de Manuel à un projet irréaliste de restauration des frontières de Justinien Ier ou de . Ses interventions en Italie, dans les Balkans et en Orient apparaissent plutôt comme les éléments d'une stratégie destinée à contrôler les périphéries de l'Empire et à adapter la puissance byzantine à l'expansion latine et aux nouvelles structures politiques du .

Cette réévaluation n'a toutefois pas fait disparaître les divergences. Michael Angold reconnaît l'habileté avec laquelle Manuel répond à l'expansion occidentale, mais insiste davantage sur le coût d'une politique extérieure devenue progressivement très ambitieuse et sur les tensions qu'elle fait peser sur le système comnénien. D'autres travaux ont nuancé certaines critiques traditionnelles : l'étude de l'armée par John Birkenmeier ne permet pas, par exemple, de conclure à une incapacité structurelle de l'État à financer ses forces sous Manuel et souligne la continuité de son appareil militaire avec celui de Jean II. Les recherches consacrées au commerce, à l'Église, aux Balkans ou à la représentation impériale ont parallèlement déplacé l'étude du règne au-delà de la seule question de savoir si ses guerres furent des succès ou des échecs.

Origines et accession au trône thumb|left|La mort de et le couronnement de Comnène.

Manuel Comnène naît le . Il est le quatrième fils de l'empereur et de l'impératrice Piroska-Irène, fille du roi . Par son père, il appartient à la dynastie des Comnène, au pouvoir depuis l'avènement de son grand-père en 1081. Sa position familiale ne le destine toutefois pas à régner : trois fils de , Alexis, Andronic et Isaac, le précèdent dans l'ordre de succession.

Les sources sont peu disertes sur l'enfance et la formation de Manuel. Comme les autres princes de la dynastie, il est cependant associé assez tôt aux activités militaires de son père. Il accompagne notamment dans ses dernières campagnes en Anatolie et en Cilicie. Lors de l'une d'entre elles, il se serait illustré, chargeant pour venir au secours d'un contingent de soldats byzantins en difficultés face aux Turcs. Si cette action lui aurait valu des louanges publiques, son père l'aurait vivement admonesté de s'être ainsi mis en danger. Les récits postérieurs insistent particulièrement sur ses qualités guerrières : Jean Kinnamos, qui écrit sous le règne de Manuel et lui est très favorable, en fait l'un des éléments justifiant sa future accession au trône. Cette présentation doit toutefois être rapprochée de la place centrale qu'occupe ensuite l'idéal de l'empereur guerrier dans la représentation du souverain.

La question de la succession change brutalement en 1142. Alexis, fils aîné de et associé au trône depuis 1122, meurt au cours d'une campagne en Anatolie. Son frère Andronic, chargé de ramener sa dépouille à Constantinople, meurt à son tour pendant le voyage. Isaac et Manuel deviennent dès lors les deux fils survivants susceptibles de succéder à leur père, avec l'avantage de l'âge pour Isaac. La disparition successive des deux aînés fait ainsi de Manuel, jusque-là éloigné de la succession, un prétendant possible au trône.

Au printemps 1143, Manuel accompagne son père lors d'une cmpagne au cours de laquelle est mortellement blessé lors d'un accident de chasse. Peu avant sa mort, le , il désigne Manuel comme son successeur au détriment d'Isaac. Kinnamos et Nicétas Choniatès attribuent notamment ce choix aux qualités personnelles et militaires du jeune prince. Cette explication, issue des sources narratives, doit cependant être considérée avec prudence : la préférence de pour son plus jeune fils est certaine, mais les arguments prêtés à l'empereur participent aussi à la légitimation d'une succession qui déroge à l'ordre attendu entre les deux frères survivants. Michael Angold souligne ainsi que, malgré la désignation paternelle, les droits de Manuel au trône ne sont alors nullement incontestables. prend d'ailleurs la précaution d'exiger un serment de l'armée en faveur de Manuel Comnène.