Bérénice est une tragédie historique en cinq actes et en vers ( alexandrins) de Jean Racine, représentée pour la première fois le à l’hôtel de Bourgogne, avec Marie Champmeslé, sa nouvelle actrice vedette, dans le rôle-titre. L'épître dédicatoire est adressée à Colbert.
Racine, dans sa préface, résume la pièce : « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. »
Quoique la Troupe du Palais-Royal, que dirigeait Molière, ait joué Tite et Bérénice de Corneille juste une semaine plus tard, la pièce de Racine est entièrement différente de celle de son illustre aîné.
Contrairement à ce dernier, qui s'est attaché à s'inspirer des faits historiques et à construire l'intrigue de sa pièce sur la rivalité entre Bérénice et Domitie, future épouse de Domitien (frère et successeur de l'empereur Titus), Racine a voulu conserver l'image idéalisée d'un Titus renonçant à l'amour pour obéir à la raison d'État, qui s'est installée dans l'imaginaire sous l'influence de l'historien Suétone. On peut voir ainsi dans cette tragédie comme un reflet de la monarchie absolue et de l'exemplarité de Louis XIV. La princesse PalatineLettre du 17 octobre 1709, puis VoltaireLe Siècle de Louis XIV, se feront l'écho de l'analogie qui était née dans l'esprit de certains contemporains entre cette histoire et la renonciation fameuse du jeune Louis XIV à Marie Mancini lors du Traité des Pyrénées, qui lui avait imposé le mariage avec l'Infante d'Espagne. En citant Jacques Morel, pour qui « l'œuvre de Racine constitue un long dialogue avec Louis XIV (Théâtre complet, 1980) », un programme de la Comédie-Française précise que « l'action de Titus est donnée en paradigme de la monarchie française, de la légitimité du Roi et [que] Bérénice est la tragédie de la nécessité politique. »
Depuis le , certains auteurs, au premier rang desquels le propre fils du dramaturge, Louis Racine, ont affirmé l'idée selon laquelle Henriette d'Angleterre aurait demandé aux deux auteurs de composer ces deux pièces simultanément sur le même thème. Cependant, ce concours hypothétique fut combattu en 1907 par Gustave Michaut, puis, cinquante ans plus tard, par Raymond PicardEmanuela Pace, Bérénice de Racine, Dossier pédagogique pour les représentations de Jean-Louis Martinelli en 2006, . De nos jours, c'est Georges Forestier qui précise encore les raisons qui portent à croire que Jean Racine, poussé peut-être par la troupe de L'Hôtel de Bourgogne (qui aurait souhaité rivaliser avec celle de Molière), aurait entrepris de se confronter directement au « grand Corneille » (qui avait tant critiqué son Britannicus), après avoir appris que ce dernier préparait un ouvrage sur les amours contrariées de Titus et Bérénice, propice à l'œuvre théâtrale de style élégiaque qu'il souhaitait écrireSelon , cette idée n'apparut qu'en 1719 (388) et au , ces deux troupes concurrentes jouèrent respectivement deux Comédie des comédiens (1633), deux Place Royale (1634), deux Rodogune (1644), deux Saint-Genest (1645), deux Mère coquette (1665) et notamment deux Alexandre le Grand (1665) ()..
Alors que Tite et Bérénice ne compta que trois représentations, les spectateurs parisiens revenaient pleurer à Bérénice de Racine. En commandant une représentation devant la Cour, le Roi Soleil lui-même exprima sa préférenceLe programme de Bérénice par la Comédie-Française à Luçon, le 15 avril 2011, . Lorsque, par ordonnance du roi, la Comédie-Française eut été fondée en 1680, c'est Bérénice qui fut choisie, après la première représentation honorable du de Phèdrehttp://www.festival-automne.com/Publish/archive_pdf/FAP_1984_TH_06_DDP.pdf?PHPSESSID=d5275b1fe94e7912dcde0f8cd0e42f58 . Le , cette nouvelle troupe royale commença à jouer Bérénice, de nouveau avec Marie ChampmesléLe programme de Bérénice par la Comédie-Française à Luçon, le 15 avril 2011, .
Suétone avait raconté l’histoire de l’empereur romain et de la reine de Judée : parce que Rome s’opposait à leur mariage, Titus dut renvoyer Bérénice chez elle, inuitus inuitam (malgré lui, malgré elle). Racine élève la liaison sans doute assez banale d’un Romain et de sa maîtresse au niveau d’un amour absolu et tragique…
Bérénice est longtemps restée dans un purgatoire dont elle n’est ressortie qu’à la fin du . En 1893, selon une forte volonté de Julia Bartet, un des modèles de la Berma de Marcel Proust, la Comédie-Française reprit cette pièce, mise en scène par Mounet-Sully, et eut le vent en poupeVideo sur ina.fr. Aujourd’hui, c’est l’une des tragédies de Racine les plus jouées après Phèdre, Andromaque et Britannicus.
Personnages Titus, empereur de Rome Bérénice, reine de Palestine (Judée) Antiochus, roi de Commagène Paulin, confident de Titus Arsace, confident d'Antiochus Phénice, confidente de Bérénice Rutile, Romain
Intrigue thumb|upright=1.4|Buste de l'empereur Titus (A.D. 39-79-81).
Depuis la mort de Vespasien, père de Titus, tous s'attendent à une légitimation des amours qui lient celui-ci à Bérénice, reine de Palestine. Antiochus, roi de Commagène, ami proche de Titus, est secrètement amoureux de Bérénice depuis de longues années ; il décide, à l'approche du mariage désormais imminent, de fuir Rome - ce qu'il annonce à Bérénice en même temps qu'il lui avoue son amour pour elle. De son côté, Titus ayant sondé les assemblées romaines qui s'opposent à ses noces décide de renoncer à prendre Bérénice pour femme. Il envoie Antiochus annoncer la nouvelle à la reine. Celle-ci, sachant désormais les sentiments que l'ami de Titus nourrit pour elle, refuse de le croire. Pourtant Titus vient lui confirmer qu'il ne l'épousera pas, tout en la suppliant de demeurer à son côté, ce que, in fine, refuse Bérénice.
La tragédie naît de l’affrontement de deux impératifs inconciliables. Titus ne peut mettre en danger sa mission à la tête de Rome au nom de la passion qui l’unit à Bérénice. La pièce aurait pu procéder par revirements et coups de théâtre pour unir puis éloigner successivement les deux personnages. Racine choisit au contraire de supprimer tous les événements qui pourraient faire de l’ombre à l’unique action du drame : l’annonce, par Titus, du choix qu’il a fait de quitter Bérénice. Titus, à l'acte II, scène 2Titus : "Hélas ! À quel amour on veut que je renonce" (v.420) et plus loin : "Pour jamais je vais m'en séparer." (v.446), après que Paulin lui a annoncé que Rome refuse qu'il épouse une reine comme Bérénice, a pris la décision de la renvoyer. Il lui reste dès lors à l’annoncer à Bérénice et celle-ci doit l’accepter. Leur passion n’est jamais remise en cause, à aucun moment la vie d’un personnage n’est en danger : rien ne vient distraire l’attention. L'habileté artistique de Racine consiste à « faire quelque chose à partir de rien » (préface de Bérénice), à créer chez le spectateur « cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie » à partir d’un sujet que l’on peut raconter en une phrase (4 vers). La tension atteint son paroxysme à la fin du , lorsque Titus explique le drame qui le sépare de Bérénice, qui refuse la décision qu’il a prise. Puis le montre admirablement comment les deux personnages font face à leur devoir : contrairement à d’autres personnages de Racine, ils acceptent leur séparation sans se réfugier dans la mort.
Résumé de la pièce
Acte I Antiochus envoie son confident Arsace chercher la reine. Resté seul, il frémit à l’idée de voir Bérénice pour la dernière fois avant son départ. Il l’aime en secret depuis cinq ans et ne peut supporter de la voir épouser Titus. Doit-il se taire ou parler ? Arsace revient et essaie de le convaincre de rester. Antiochus voudrait lui expliquer ses sentiments. Bérénice arrive, radieuse et rassurée. Malgré son long silence après la mort de son père, Titus l’aime toujours et doit l’épouser. Antiochus lui fait ses adieux mais finit par lui avouer les vraies raisons de son départ. Choquée dans sa gloire et déçue dans son amitié, elle le laisse partir, désespérée. Phénice, sa confidente, regrette ce départ dans l’incertitude de la décision de Titus.
Acte II Titus paraît et renvoie sa suite. Il interroge Paulin sur l’opinion de Rome concernant son mariage avec une reine étrangère. Celui-ci répond qu’elle n’est pas favorable. Mais Titus a déjà pris la décision de sacrifier celle qu’il aime à sa propre gloire. Il est désespéré. On annonce Bérénice et Titus chancelle. Elle s’interroge sur l’attitude de son amant, se plaint, tandis que Titus est incapable de répondre. Inquiète de la brusque fuite de Titus et de son silence, Bérénice en cherche les raisons et parvient à se rassurer.
Acte III Les deux rôles masculins, qui avaient occupé chacun un acte, se rencontrent enfin. Titus s’étonne du départ précipité d’Antiochus mais n’en demande pas la raison. Il le charge d’aller annoncer à Bérénice qu’il la renvoie. Malgré les encouragements d’Arsace, Antiochus se rappelle les sentiments de Bérénice à son égard et oscille entre espoir et inquiétude. Il décide de ne pas être le porteur de la mauvaise nouvelle. Mais Bérénice entre en scène à ce moment et force Antiochus à parler. Elle ne le croit pas et le bannit pour toujours de sa vue avant de sortir, effondrée. Antiochus attend la nuit pour partir, et la confirmation que la reine n’a pas, par désespoir, cherché à attenter à ses jours.
Acte IV Bérénice nous révèle son profond et douloureux désespoir. Bérénice ne veut pas se changer car elle pense que seule l’image visible de son désespoir peut toucher Titus. Titus envoie Paulin voir Bérénice et reste seul. Il s’interroge sur la conduite à tenir. Il cherche des raisons pour revenir sur sa décision mais son honneur d’empereur finit par l’emporter sur ses sentiments. Arrivée de Bérénice. Ils sont en larmes. Titus prêt à céder parvient à se hausser à une décision présentée comme "romaine". Bérénice qui s’était déclarée prête à rester comme concubine, retrouve sa fierté et sort en annonçant sa mort prochaine, seule issue. Titus se compare à Néron et s’égare dans la douleur. Antiochus lui fait des reproches et l’encourage à aller voir Bérénice. Les corps constitués de Rome arrivent au palais. Titus choisit sans hésiter de les recevoir plutôt que de rejoindre Bérénice. (dans l'édition de 1671, une scène 9 apparaissait) Arsace écoute Antiochus exprimer son désespoir.
thumb|upright=0.68|Acte V, scène 7. Acte V Le dernier acte s’ouvre sur un Arsace heureux en quête de son maître. Il annonce à Antiochus qui n’ose plus espérer que Bérénice s'apprête à quitter Rome. Titus invite Antiochus à contempler pour la dernière fois l’amour qu’il voue à sa maîtresse. Quiproquo : Antiochus pense qu’il s’agit d’une réconciliation. Il sort, décidé à mourir. Bérénice veut partir sans écouter Titus, qui l’aime plus que jamais. Pendant qu’elle lui renouvelle ses reproches, il apprend par la lettre qu’il lui avait arrachée que son départ est feint et qu’elle veut mourir. Il envoie Phénice chercher Antiochus. Titus explique en une longue tirade ses sentiments, ses raisons d’agir, son souhait de mourir. Pour la première et dernière fois les trois héros sont réunis : Antiochus avoue à Titus qu’il est son rival et qu’il souhaite mourir. Bérénice intervient alors et prononce les mots de la séparation : que tous trois vivent, mais séparés, cultivant le souvenir de leur malheureuse histoire.
Jugements Andromaque et Bérénice, par Muriel Mayette :
Dans ses Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture (1719), l'abbé Du Bos critiquait sévèrement Bérénice en affirmant que son sujet est mal choisi et ne saurait susciter la compassion:
Dramaturgie et Bérénice